Venezuela : Le Monde fait la le√ßon √ Chavez
par Pierre Broué
Article publiť le 23 août 2004

Il s’est pass√© quelque chose d’important au Venezuela. Assez pour que Le Monde y consacre son √©ditorial du 17 ao√ »t. Pour lui, ¬« le pr√©sident Hugo Chavez a sauv√© son poste ¬ ». Bataille pour un poste ! Qui se battait ? Il ne cite que l’un des concurrents, ¬« le leader populiste de Caracas ¬ », qui est, pr√©cise-t-il, ¬« accus√© de fraudes massives ¬ ».

Premi√®re le√ßon des ma√ģtres d’√©cole du Monde : M. Chavez devra se rappeler qu’il n’est pas le pr√©sident de tous les V√©n√©zu√©liens mais seulement ¬« l’√©lu d’une fraction de ses compatriotes ¬ ». Sans blague ? C’est vrai que 60 % est une fraction, mais combien d’√©lus seraient heureux de se targuer d’avoir re√ßu une fraction 60 % de l’√©lectorat ! Et ce r√©sultat incite Le Monde √ enseigner la modestie √ Chavez ! Qui va enseigner la modestie au Monde ?

Deuxi√®me le√ßon : le r√īle des puissances dans cette r√©gion p√©troli√®re. Le Monde est √©tonn√©. Que fait donc au pouvoir ¬« cet ancien officier putschiste devenu une sorte de tribun d’un national-populisme tropical s’appuyant sur les casernes ¬ », demande-t-il, √ cause sans doute d’une r√©miniscence de l’√©ditorialiste du temps o√Ļ le dictateur cubain Machado √©tait trait√© de ¬« Mussolini des tropiques ¬ » ? Pour ¬« √©clairer ¬ » la situation, l’√©ditorial cite l’alli√© de Chavez aujourd’hui, Fidel Castro, qu’il appelle ¬« le dictateur cubain ¬ » et n’a rien de plus √ dire de lui sauf qu’il est aussi ¬« le porte-parole des d√©sh√©rit√©s ¬ ».

A quoi donc est due la survie politique de cet anachronisme vivant, ce Chavez qui n’est m√™me pas le porte-parole des d√©sh√©rit√©s ? L’√©ditorialiste a sa r√©ponse toute pr√™te : ¬« C’est la hausse du prix du p√©trole ¬ » qui a permis de d√©penser un milliard de dollars ¬« pour des programmes sociaux dont on ne saurait nier le caract√®re √©lectoraliste ¬ ». Un milliard de dollars pour des gens dont il n’est pas le porte-parole ? On ne le dit pas, mais on sugg√®re qu’il est vraiment fou ! Ou peut-√™tre ce programme √©tait-il le r√©sultat de sa bonne entente avec ¬« le dictateur cubain ¬ » qui ne devrait pourtant pas avoir, lui, faute d’√©lections, de ¬« pr√©occupations √©lectoralistes ¬ » ? Comprenne qui pourra.

D’o√Ļ Chavez tire-t-il l’argent qu’il jette ainsi par la fen√™tre ? Le Monde r√©pond : de la hausse du prix du p√©trole. Pourrait-il citer, lui qui sait tout, d’autres m√©thodes √©lectoralistes, ailleurs, qui d√©bouchent aussi sur la construction d’√©coles, de dispensaires, d’h√īpitaux car, au fond, selon l’√©ditorialiste, √ part cette distribution, v√©ritable ¬« prise au tas ¬ » p√©trolier, Chavez ne fait rien ou presque rien : ¬« g√©rer son pays de fa√ßon brouillonne ¬ », ¬« ne montrer aucun sens des responsabilit√©s ¬ », ¬« violer la l√©galit√© et les droits de l’homme ¬ ». L’√©ditorialiste ici, se contente de copier les phrases de l’opposition oligarchique, ne donne aucun exemple qu’on pourrait analyser ou discuter. Il faut les croire, lui et les riches, sur parole.

Quand il assure qu’il ne faut surtout pas prendre Chavez pour un nouveau Castro, porte-parole des d√©sh√©rit√©s, il n’essaie m√™me pas de dire pourquoi, afin de pouvoir voter, des dizaines de milliers de v√©n√©zu√©liens se sont lev√©s √ l’aube et au son du clairon, puis ont fait pendant des heures la queue pour pouvoir r√©√©lire Chavez √ sa huiti√®me candidature. L’√©dito du Monde affirme, assomme, ne prouve rien.

Il va cependant encore plus loin dans le r√īle de donneur de le√ßons. Personne, √©crit-il, ne doit jeter de l’huile sur le feu et il vise clairement ici, dans un souci d’objectivit√© tardif et risible, aussi bien Washington que La Havane !

Ses derni√®res phrases sugg√®rent finalement que Chavez n’est rien, ni ¬« un homme responsable ¬ » ni un ¬« nouveau Castro porte-parole des d√©sh√©rit√©s ¬ ».... et la fin de l’√©ditorial demande aux √©lecteurs de l’opposition - qui ne le liront pas -de ¬« laisser aller Chavez jusqu’au bout de son mandat ¬ ».

On ne trouve pas dans ces lignes la plus l√©g√®re allusion aux programmes sociaux en tant que tels du ¬« leader populiste d√©test√© ¬ », aux dispensaires nouveaux o√Ļ travaillent d’excellents m√©decins cubains et de fa√ßon g√©n√©rale √ ces 60 % des votants qui souhaitent que leur pr√©sident demeure pr√©sident.

Ces questions n’int√©ressent pas Le Monde en g√©n√©ral ni son √©ditorialiste en l’occurrence. Ils sont convaincus - on a envie d’√©crire ¬« de naissance ¬ » - que Chavez est bien incapable de sortir ce pays, qui l’a si souvent √©lu, du marasme dans lequel l’ont plong√© pour des d√©cennies les vieux partis qui incarnent l’oligarchie et leur protecteur de Washington.

J’avoue √™tre sorti h√©b√©t√© de la lecture de cet √©ditorial. Je passe sur les erreurs grossi√®res, les qualificatifs qui sont autant d’injures et d’accusations gratuites, et posent tant de questions qu’il n’est pas possible d’y d√©celer l’ombre d’une interpr√©tation coh√©rente et conforme √ la r√©alit√©... Jouons les idiots : pourquoi les pauvres sont-ils pauvres au point d’aimer Chavez ? Pourquoi les riches - ceux de la presse, par exemple - sont-ils si press√©s de se d√©barrasser de lui et n’ont-ils pas une peur l√©gitime de ce ¬« justicier ¬ » populaire ? En un mot, les d√©sh√©rit√©s existent-ils au Venezuela ? Jouent-ils un r√īle ?

Si Chavez est aussi idiot que le dit l’√©ditorial en question, pourquoi n’est-il pas d√©j√ tomb√© ? Parce que ses adversaires sont plus b√™tes encore ? C’est ce que sugg√®rent leurs platitudes. Enfin, pourquoi les √©lecteurs, travailleurs, femmes, jeunes et vieux, s’obstinent-ils √ le conserver √ leur t√™te ?

On pensait que l’√©ditorialiste pouvait comprendre tout seul que, pour les quelque 60 √©lecteurs sur 100 qui ont choisi Chavez, il √©tait le premier dirigeant du pays qui se soit souci√© de leur sort √ eux et de celui des leurs, qui avait voulu am√©liorer leur vie quotidienne, se soit souci√© non seulement d’eux mais de leurs enfants ? Mais cette question n’int√©resse pas l’√©ditorialiste du Monde.

Il reste une importante question. Personne n’ignore le r√īle du Monde dans l’√©laboration d’une opinion, d’une pens√©e collective, ici de l’attitude de ses lecteurs vis-√ -vis de la soci√©t√© v√©n√©zu√©lienne, de ses contradictions et aspirations, des perspectives, non seulement de Chavez mais de ses adversaires. Les arguments de ces derniers sont inspir√©s par le conservatisme social et politique, aujourd’hui une pens√©e r√©actionnaire qui a peur de la col√®re des masses mis√©rables qu’elle opprime et dont la filiation est celle de la vieille mentalit√© coloniale et raciste.

Il est vrai que le comandante Hugo Chavez est un r√©volutionnaire confus, souvent brouillon. En revanche, les oligarques auxquels l’√©ditorialiste conseille d’√™tre prudents en attendant que sonne l’heure, sont des conservateurs d√©cid√©s dont les chefs n’ont pas quitt√© leur vieille peau colonialiste et raciste. Ce sont ces derniers que l‚€˜√©ditorial soutient contre ¬« le populiste ¬ ».

C’est cela le travail et le r√īle actuel du Monde. L’Am√©rique Latine des adversaires de Chavez est un reste de d√©bris d’empire colonial, divis√©, √©parpill√©, impuissant, soumis √ la domination colonialiste et r√©actionnaire. Celle de Chavez, c’est sa Patrie, c’est, comme pour Bolivar et Jos√© Marti, l’Am√©rique Latine tout enti√®re. Le Monde, lui est, du c√īt√© des premiers et d’un avenir continental divis√©.

Si Hugo Chavez n’avait qu’un seul m√©rite, ce serait d’avoir, ces jours-ci, d√©voil√© et mis en pleine lumi√®re le caract√®re r√©actionnaire, au sens propre de ce mot, de ce journal qui a rejoint r√©cemment la presse catholique de France et joue avec z√®le mais sans s’en cacher son r√īle de chien de garde de l’imp√©rialisme nord-am√©ricain.

Article √©crit pour "Le Marxisme Aujourd’hui" N¬° 55 (Revue papier) BP 276 - 38407 Saint-Martin d’H√®res, France.

Source : Le Grand Soir, 17 ao√ »t 2004.

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