Entre le Venezuela et le No Man’s Land
par Eduardo Galeano
Article publi le 24 août 2004

Quel étrange dictateur que cet Hugo Chávez. Masochiste et suicidaire : il a créé une Constitution qui admet que le peuple le renverse, et il a pris le risque que cela se produise au cours d’un référendum révocatoire que le Venezuela a réalisé pour la première fois dans l’histoire universelle.

Il n’y a pas eu de punition. Et cela s’est avéré être la huitième élection gagnée par Chávez en cinq ans, dans une transparence qui ferait rêver un Bush.

Obéissant  sa propre Constitution, Chávez a accepté le référendum promu par l’opposition et a remis son mandat  disposition du peuple : « Décidez vous-mêmes  ».
Jusqu’ présent, les présidents interrompaient leur mandat seulement pour cause de décès, de coup d’Etat, de soulèvement populaire ou par décision parlementaire. Le référendum a inauguré une forme inédite de démocratie directe.

Un événement extraordinaire : Combien de présidents, de n’importe quel pays du monde, oseraient le faire ? Et combien continueraient  être présidents après l’avoir fait ?

Ce tyran inventé par les grands médias, ce démon effrayant, vient de donner une énorme injection de vitamines  la démocratie qui, en Amérique latine, et pas seulement en Amérique latine, est bien malade et a besoin de ce coup de fouet.

Un mois auparavant, l’angélique Carlos Andrés Perez, le démocrate adoré des médias, a annoncé un coup d’Etat aux quatre vents [1]. Il a affirmé tout  trac que la voie de la violence était la seule possible au Venezuela et il a méprisé le référendum « parce qu’il ne fait pas partie de l’idiosyncrasie latino-américain  »”. L’idiosyncrasie latino-américaine, c’est  dire, notre précieux héritage : le peuple sourd-muet.

Il y a encore quelques années, les Vénézuéliens partaient  la plage quand il y avait des élections. Le vote n’était pas, et n’est toujours pas, obligatoire. Le pays est passé de l’apathie totale  l’enthousiasme total. Le torrent d’électeurs, ces files énormes attendant au soleil, de pied ferme, durant des heures et des heures, a débordé toutes les structures prévues pour le vote. Le raz-de-marée démocratique a rendu difficile l’application de la technologie dernier cri prévue pour éviter les fraudes, dans ce pays où les morts ont la mauvaise habitude de voter et où certains vivants votent plusieurs fois lors de chaque élection, probablement  cause de la maladie de Parkinson.

« Ici il n’y a aucune liberté d’expression !  », s’écrient avec une liberté absolue d’expression les écrans de télévision, les radios et les pages des journaux.
Chávez n’a pas fermé ne serait-ce qu’une seule des bouches qui quotidiennement crachent des insultes et des mensonges. Une guerre chimique destinée  envenimer l’opinion publique se livre impunément. Le seul canal de télévision fermé au Venezuela, le canal 8, n’était pas une victime de Chávez, mais de ceux qui ont usurpé sa présidence, pendant trois jours, lors du coup d’Etat éphémère d’avril 2002.

Et quand Chávez est revenu de sa prison et a récupéré la présidence porté par une multitude immense, les grands médias vénézuéliens n’ont pas couvert l’événement. La télévision privée a passé toute la journée des dessins animés de Tom et Jerry.
Cette télévision « exemplaire  » a mérité le prix que le roi d’Espagne accorde au meilleur reportage [2]. Le roi a récompensé un film sur ces jours turbulents d’avril. Le reportage était une escroquerie. Il montrait des hordes « chavistes  » tirant sur une manifestation innocente d’adversaires désarmés. La manifestation n’existait pas, des preuves irréfutables l’ont démontré, mais on a vu que ce détail n’avait pas d’importance, parce que le prix n’a pas été retiré.

Pas plus tard qu’hier seulement, dans ce Venezuela saoudien, ce paradis du pétrole, le recensement comptait officiellement un million et demi d’illettrés et il y avait cinq millions de Vénézuéliens sans documents d’identité et sans droits civiques.
Eux et d’autres invisibles ne sont pas prêts  retourner dans le No Man’s Land, qui est le pays où vivent des personnes qui n’existent pas. Ils ont conquis ce pays, qui leur était si étranger : ce référendum a confirmé une fois de plus,  nouveau, qu’ils restent l .

Notes :

[1Voir Une dictature pour l’ère post-Chávez ?, par Martín Sánchez, RISAL/ Venezuelanalysis.com. (ndlr)

[2Voir Le mensonge récompensé, par Pascual Serrano, RISAL. (ndlr)

Source : Página/12, 18-08-04.

Traduction /Correction : Yannick de la Fuente, Frédéric Lévêque, Fab.

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