Referendum au Venezuela : ¬« Uh Ah Chavez no se va ¬ » !
par Frédéric Lévêque
Article publiť le 28 août 2004

Nous sommes le 15 ao√ »t. Il est trois heures du matin. Un clairon d√©chire le silence nocturne de El Manicomio, un de ces nombreux quartiers populaires qui se sont construits au rythme de l’exode rural sur les flancs des collines entourant la vall√©e de Caracas. Alors que la musique r√©volutionnaire envahit le quartier et que quelques feux d’artifice explosent au loin, des femmes, en chemise de nuit, sortent de chez elles et commencent √ discuter, dans la ruelle, du d√©roulement de la journ√©e. Car c’est le jour J. Celui du r√©f√©rendum r√©vocatoire du mandat du pr√©sident Hugo Chavez. Un r√©f√©rendum r√©vocatoire (RR) qui s’est av√©r√© √™tre ratificatoire.

A 100 m√®tres de l√ , √ l’√©cole Alberdi - autog√©r√©e depuis 20 mois -, les gens font d√©j√ la file. R√©pondant √ l’appel du pr√©sident, une grande partie de la population s’est lev√©e avant le soleil pour voter le plus vite possible. A l’instar de quasi tous les bureaux de vote du pays, la plupart devront faire la queue durant des heures avant d’exercer leur droit constitutionnel. Mais quasi tous attendront 6, 8, 10, 12 heures pour voter, sans en √™tre oblig√©, sous un soleil de plomb, simplement pour se prononcer sur l’avenir de leur pays.

L’issue du vote, √ Manicomio, ne fait pas de doute. Une large banderole indique que nous sommes en ¬« territoire bolivarien ¬ », les ¬« no ¬ » recouvrent les murs, s’affichent sur les voitures et les bus, couvrent les petits gradins du terrain de basket. La question centrale n’est pas de savoir qui va gagner mais avec quelle marge Chavez se confortera au pouvoir. Les gens sp√©culent √©galement sur le comportement qu’adoptera l’opposition ; elle qui, dans son monde m√©diatique virtuel, est tout aussi convaincue qu’elle est majoritaire. M√™me si elle a recueilli 2.5 millions de signatures pour solliciter le RR, ces dirigeants doivent bien savoir que la plupart de la population vit dans des quartiers pauvres o√Ļ l’√©crasante majorit√© soutient l’actuel processus de changement social. C’est le cas √ Manicomio o√Ļ des quelques 3 000 votants, 2 500 ont choisi de garder Chavez √ la pr√©sidence.

Trois ans de déstabilisation

Hugo Chavez, “ancien colonel putshiste” et “ami de Fidel Castro” comme aime √ le r√©p√©ter la presse europ√©enne pour le discr√©diter, a pris les r√™nes du pouvoir en f√©vrier 1999. Surfant sur le discr√©dit et l’effondrement du syst√®me politique dominant depuis 1958, il a promis de refonder la r√©publique sur de nouvelles bases. Pour ce faire, il s‚€˜est attaqu√© au cadre politico-juridique. Il a dot√© ainsi le pays d’une nouvelle constitution affirmant la souverainet√© nationale sur les ressources naturelles, le r√īle central de l’Etat dans l’√©conomie et introduisant le m√©canisme du r√©f√©rendum r√©vocatoire. Pour consolider son soutien massif, le gouvernement a utilis√© les m√©canismes √©lectoraux et r√©f√©rendaires et a maintenu en √©tat de mobilisation permanente les secteurs populaires. Il a fallu attendre novembre 2001 pour que l’administration Chavez prenne les premi√®res mesures √©conomiques structurelles, rompant, sur certains aspects, avec le mod√®le promu par le Consensus de Washington. L’adoption, le 12 novembre 2001, par l’Ex√©cutif de 49 d√©crets-lois (loi sur les hydrocarbures, de la terre, de la p√™che, etc.) donna un contenu socio-√©conomique plus significatif au proceso et plongea le pays dans un conflit qui n’en finit pas. C’est le tournant politique majeur au Venezuela. Jusque-l√ , le gouvernement avait men√© une politique macro√©conomique conservatrice, √ plusieurs niveaux (aust√©rit√© budg√©taire, inflation z√©ro, etc.), tout en augmentant malgr√© cela les d√©penses publiques et sociales et en lan√ßant des programmes sociaux de type assistancialiste (Plan Bolivar 2000).

Le conflit v√©n√©zu√©lien a √©clat√© avec l’organisation, le 10 d√©cembre 2001, d’un lock-out patronal, appuy√© notamment par les m√©dias commerciaux. L’ann√©e 2002 a √©t√© le th√©√Ętre d’un profond processus de polarisation politique et sociale qui a divis√© la soci√©t√© v√©n√©zu√©lienne. L’opposition a organis√© en un an quatre ¬« gr√®ves ¬ » g√©n√©rales dont une a conduit au coup d’Etat du 11 avril 2002, et une autre au sabotage p√©trolier informatique dont a √©t√© victime la soci√©t√© publique Petroleos de Venezuela (PDVSA). A chaque tentative de d√©stabilisation, de nombreux secteurs populaires se sont radicalis√©s. Chavez en est ressorti √ chaque fois renforc√© car il a pu nettoyer, gr√Ęce aux actions de l’opposition, l’arm√©e de secteurs non-d√©mocratiques et l’entreprise p√©troli√®re de gestionnaires qui ne voulaient pas se plier √ la r√©forme p√©troli√®re nationaliste du gouvernement. Depuis le d√©but du conflit, Chavez a appel√© l’opposition √ attendre la moiti√© de son mandat et √ organiser un r√©f√©rendum r√©vocatoire auquel il s’est dit dispos√© √ se soumettre. Mais les dirigeants de l’opposition n’en avaient que faire. Accusant d√©faites sur d√©faites, l’opposition a d√ » se r√©soudre √ accepter le r√®gles d√©mocratiques. C’est ce qu’a dit le pr√©sident le jeudi 3 juin apr√®s l’annonce des r√©sultats de la r√©colte de signatures, ¬« Ils ont refus√© les chemins du terrorisme, du coup d’Etat. Qu’ils soient les bienvenus sur les chemins de la d√©mocratie. ¬ » Malgr√© la fraude qui a marqu√© la collecte de signatures de l’opposition - des milliers de morts ont sign√© en faveur de l’organisation du referendum (sic) - Chavez, certainement convaincu de sa victoire, a accept√© le ¬« d√©fi ¬ ». Pour ce faire, le pr√©sident a cr√©√© une nouvelle structure nationale : le Comando Maisanta et a appel√© une nouvelle fois au renforcement de l’auto-organisation de la population, avec les patrouilles √©lectorales.

Fid√®le √ lui-m√™me, le Comandante a √©voqu√© l’histoire du pays pour parler de l’actualit√©. Chavez a √©voqu√© le souvenir du ¬« G√©n√©ral du peuple souverain ¬ », Ezequiel Zamora, figure importante de la guerre f√©d√©rale qui opposa les conservateurs aux lib√©raux et f√©d√©ralistes, entre 1853 et 1869. ¬« Zamora fut un grand strat√®ge. Un jour, quand il ne pouvait maintenir ses forces dans la ville de Barinas, il commen√ßa √ se replier et laissa les forces adverses occuper la capitale de cette province. C’√©tait en 1859. Zamora se replia et l’oligarchie conservatrice prit Barinas et avan√ßa en disant : ¬« Nous avons mis Zamora en √©chec ! Il se retire ¬ ». Et ils commenc√®rent √ faire la f√™te. ¬ » Et Chavez d’expliquer la tactique militaire de Zamora qui fit croire au Conservateurs qu’ils avaient gagn√©, alors qu’il s’agissait d’un retrait tactique pour les attirer dans les plaines de Santa In√®s et leur donner le coup final le 10 d√©cembre 1859. Ce sc√©nario s’est reproduit le 15 ao√ »t 2004. Avec une campagne men√©e presque sur un mode militaire, les partisans du gouvernement ont √ nouveau remport√©, pour la huiti√®me fois cons√©cutive, un rendez-vous √©lectoral. Avec 59,25% des suffrages, et la reconnaissance internationale, entre autres, dudit minist√®re des Colonies √©tasunien - l’Organisation des Etats am√©ricains (OEA) - et du Centre Carter, Hugo Chavez a √©t√© reconfirm√© √ son poste jusqu’en 2006. Une d√©route cuisante pour les secteurs d’opposition qui - une attitude qui √©tait pr√©visible - d√©nonce une fraude massive qui n’est que fiction.

L’offensive des ¬« missions ¬ »

Pour l’opposition, les gens qui votent pour Chavez le font car le gouvernement ach√®te leurs votes. Les autorit√©s eccl√©siastiques locales, Lib√©ration ou encore Le Monde ne disent pas autre chose. Une caricature publi√©e r√©cemment dans le quotidien El Universal (07-08-04) est √©loquente. On y voit un Ch√°vez sur un yacht, accoutr√© en p√™cheur, et qui affirme que le mieux pour p√™cher des imb√©ciles (sic) est de leur l√Ęcher le lest budg√©taire.

Apr√®s avoir √©t√© surtout dans une logique d√©fensive de survie face √ la campagne de d√©stabilisation orchestr√©e par les m√©dias commerciaux √ la t√™te d’une opposition largement arros√©e de dollars par l’administration Bush, le gouvernement a r√©cup√©r√© le contr√īle de la principale entreprise du pays d√©but 2003 et avec la rente p√©troli√®re, a repris l’offensive et lanc√© une s√©rie de programmes sociaux - ¬« les missions ¬ » - √ travers des structures parall√®les √ un Etat corrompu et inefficace o√Ļ l’opposition garde de beaux restes. Le succ√®s de ces ¬« missions ¬ » est surtout bas√© sur la mobilisation et la participation de la population. Utiliser les revenus du p√©trole pour des programmes sociaux, voil√ qui d√©montre la ¬« d√©magogie ¬ », l’ ¬« √©lectoralisme ¬ », le ¬« populisme ¬ » de Chavez. Mais le r√©sultat est l√ . Il a √©t√© annonc√© le 16 ao√ »t 2004, √ 4 heures du matin par le Conseil national √©lectoral. Parmi les 5.800.629 personnes qui ont vot√© pour le ¬« no ¬ » √ la r√©vocation, on trouve certainement les plus d’1.2 millions personnes qui ont √©t√© alphab√©tis√©es, les quelques 120 mille familles qui ont b√©n√©fici√© de la r√©forme agraire, les millions de V√©n√©zu√©liens qui profitent du nouveau r√©seau de m√©decine gratuite de proximit√©, des milliers d’√©tudiants exclus du syst√®me universitaire qui se sont inscrits √ la nouvelle Universit√© bolivarienne, les milliers de membres de coop√©ratives qui ont b√©n√©fici√© de formations et de micro-cr√©dits, les ¬« sans papiers ¬ » v√©n√©zu√©liens et √©trangers qui ont vu leur situation r√©gularis√©e, etc. Certes, tout n’est pas rose au pays de Bolivar. Le projet de Chavez est marqu√© par plusieurs incoh√©rences, l’Etat reste gangren√© par la corruption, l’ins√©curit√© est un probl√®me important, le ch√īmage reste √©lev√©, la s√©curit√© sociale ¬« publique et universelle ¬ » n√©cessite un financement ad√©quat, plus de la moiti√© de la population travaille dans le secteur informel, etc. Mais la situation √©conomique du pays s’est largement am√©lior√©e depuis l’an dernier, ce qui explique peut - √™tre l’acceptation du r√©sultat du r√©f√©rendum par une partie du patronat qui voit, en se distanciant d’un conflit politique interminable, une mani√®re de profiter de la croissance.

Chavez est le produit de luttes sociales et de l’auto-organisation populaire. Il a renforc√© ces luttes et cette organisation. Les invisibles d’hier, les r√©prim√©s de toujours, les oubli√©s de la Venezuela saoudite sont aujourd’hui les acteurs principaux d’un processus de changement radical, contradictoire, ind√©fini mais certainement novateur et porteur d’espoir. Le soutien des principaux mouvements sociaux latino-am√©ricains apport√© au pr√©sident Chavez t√©moigne aujourd’hui de ce que repr√©sente √ l’√©chelle continentale et mondiale la R√©volution bolivarienne.

Source : Le Gauche, Bruxelles, Belgique, septembre 2004.

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info