Aidons le Venezuela √ briser l’apartheid social
par Paul-Emile Dupret
Article publiť le 28 août 2004

La victoire du pr√©sident Chavez, lors du vote sur le r√©f√©rendum visant √ le r√©voquer, signifie avant tout la reconnaissance des politiques √©conomiques et sociales de son gouvernement, -en particulier les programmes de sant√©, l’alphab√©tisation, la r√©forme agraire, les droits des p√™cheurs artisanaux, la protection des minorit√©s indiennes et noires-, et pour ce faire, la ma√ģtrise des ressources p√©troli√®res nationales. Elle correspond aussi √ un appui de la population √ l’√©gard de sa politique ext√©rieure donne la priorit√© √ l’int√©gration autonome de l’Am√©rique latine par rapport aux grands centres de pouvoir, et surtout par rapport aux Etats-Unis.

C’est aussi une victoire sans pr√©c√©dent de la d√©mocratie v√©n√©zu√©lienne, un pas vers la d√©mocratie participative, puisque le dispositif de r√©f√©rendum r√©vocatoire, introduit dans la nouvelle Constitution, a permis qu’un mandataire √©lu soit √©valu√© √ la mi-mandat par ses concitoyens. C’est une premi√®re mondiale et un v√©ritable exemple, notamment pour nous. Quel dirigeant europ√©en voudrait bien se soumettre √ une telle √©preuve, et lequel d’entre eux pourrait esp√©rer voir sa popularit√© augmenter de trois pour cent apr√®s 5 ans d’exercice du pouvoir ? 6 V√©n√©zu√©liens sur 10 ont appuy√© la gestion de ce gouvernement, 1,8 millions de V√©n√©zu√©liens de plus ont vot√© pour lui par rapport aux √©lections pr√©sidentielles de 1998.

Mais pour nous qui avons assist√© √ cette journ√©e √©lectorale tr√®s m√©morable, il est clair que le m√©rite principal de ce gouvernement est surtout permis √ des millions de personnes traditionnellement scandaleusement marginalis√©es, de participer enfin √ la vie politique du pays, tout simplement.

La r√©forme de la Constitution, les programmes de sant√© et d’alphab√©tisation ont permis d’int√©grer peu √ peu ces quartiers populaires √ la vie politique du pays. Par cons√©quent au cours de la derni√®re ann√©e seulement, 2 millions d’√©lecteurs suppl√©mentaires, qui n’avaient aucune existence citoyenne auparavant se sont inscrits au registre √©lectoral. Nous avons longuement parcouru les quartiers populaires de Caracas, ce dimanche 15 ao√ »t, et au cr√©puscule il y avait encore devant chacun des bureaux de vote de gigantesques files d’attente, car l’opposition dont la base est concentr√©e dans les quartiers ais√©s de la capitale, a tout simplement refus√© que l’autorit√© √©lectorale ouvre de nouveaux bureaux de vote dans ces zones qui constituent les 2/3 de la ville. En cons√©quence ces gens des quartiers pauvres, massivement pro-Chavez, n’ont pas pu tous voter, ce qui n’a cependant pas emp√™ch√© le gouvernement d’obtenir 60 % des suffrages, r√©futant ainsi le discours qui nous a √©t√© ass√©n√© sans cesse par la plupart des m√©dias locaux et internationaux, selon lequel ce gouvernement "populiste" repr√©sente moins de 30 % des V√©n√©zu√©liens.

L’enjeu c’est la d√©mocratie tout simplement. Il ne s’agit pas d’une simple dispute sur un programme de gouvernement. Nous avons affaire avec un secteur majoritaire de l’opposition qui pratique l’apartheid social et politique, la n√©gation de l’autre, et qui est pr√™t pour ce faire √ r√©pudier toute r√®gle d√©mocratique, notamment en appelant √ la violence, en d√©non√ßant une fraude massive et sans pr√©senter le premier argument valide pour √©tayer cette grave accusation. Ce refus de la reconnaissance du r√©sultat du scrutin, constitue simplement un refus de cet autre Venezuela, celui, largement majoritaire, des habitants de quartiers marginaux, des m√©tis, des indiens, des noirs... Il ne faut avoir aucune complaisance par rapport √ ces dirigeants politiques et √ leur t√™te, les mass-m√©dias commerciaux, et la hi√©rarchie de l’Eglise catholique nationale. Il faut au contraire saluer le fait qu’une partie de l’opposition et notamment FEDECAMARAS, la centrale patronale -qui, avec la centrale syndicale bureaucratique CTV, avait √©t√© un des moteurs du coup d’Etat-, ait reconnu les r√©sultats des √©lections. Il faut aussi saluer les appels au dialogue lanc√©s par le chef du gouvernement d√®s son premier comparution en public apr√®s le vote.

Lorsqu’on a vu les images du coup d’Etat d’avril 2002, les morts programm√©s pour justifier le putsch et la chasse √ l’homme de 24 heures qui a suivi, avec un solde de 70 morts, -avant que le peuple ne restaure la d√©mocratie- ; lorsqu’on sait que l’opposition a eu recours au sabotage p√©trolier de trois mois qui a fait plonger l’√©conomie du pays dans le rouge, lorsqu’on a entendu des dirigeants d√©clarer √ la t√©l√©vision avant le vote que si l’opposition gagne, ils fermeront les fronti√®res et feront payer les "chavistes" ; quand on a lu dans la presse du Venezuela les d√©claration r√©centes de l’ex-pr√©sident social-d√©mocrate Carlos Andr√©s Perez, pour qui le pr√©sident Chavez doit √™tre renvers√© par la violence et ¬« crever comme un chien ¬ » et qui pr√īne l’instauration d’une dictature de transition ; lorsqu’on sait que des ministres et des d√©put√©s se font lyncher par des gens de l’opposition dans les a√©roports quand ils partent en vacances avec leurs enfants ; lorsque l’on sait que cette opposition a import√© des paramilitaires colombiens dans le pays, dont une centaine √ peine ont √©t√© captur√©s le 8 mai dernier, et que l’enqu√™te a √©tabli qu’ils avaient pour mission de prendre diverses casernes et d’√©gorger le chef de l’Etat ; lorsqu’on l’a vue refuser le dialogue propos√© par le chef de l’Etat au lendemain du r√©f√©rendum, on comprend mieux ce que l’on a heureusement √©vit√©, gr√Ęce au scrutin clair du 15 ao√ »t.

Ce n’est pas Chavez qui a divis√© le Venezuela, comme se complait √ le r√©p√©ter une certaine presse. Ce sont ces gens-l√ qui ont contraint √ la pauvret√© 70% des habitants d’un pays immens√©ment riche, puisqu’il est le troisi√®me fournisseur de p√©trole des Etats-Unis, le cinqui√®me producteur mondial. Une situation tellement intenable qu’elle a √©clat√© de fa√ßon spontan√©e le 29 f√©vrier 1989, lors du ¬« Caracazo ¬ », bien avant l’√®re Chavez, lorsque ce peuple s’est soulev√© comme un seul homme contre les mesures d’aust√©rit√© recommand√©es par le FMI et appliqu√©es aveugl√©ment par le pr√©sident Carlos Andr√©s Perez. Celui-ci avait r√©prim√© cette premi√®re r√©volte d’un peuple contre les institutions financi√®res internationales, en d√©cr√©tant l’√©tat de si√®ge, et en faisant assassiner entre 3.000 et 5.000 personnes. Ce n’est que plusieurs ann√©es plus tard que le pr√©sident Hugo Chavez est entr√© dans l’ar√®ne politique, et son principal m√©rite est d’avoir su dessiner peu √ peu un projet politique capable de canaliser l’√©nergie de cette r√©volte et lui donner la forme d’un projet politique.

Comme le disait le Vice-pr√©sident Jos√©-Vicente Rangel, ¬« cette bourgeoisie-l√ est si irrationnelle qu’elle ne comprend pas qu’elle doit au pr√©sident Chavez que ces r√©formes l√ , qui sont in√©luctables, se d√©roulent de fa√ßon ordonn√©e et non violente ¬ ». Ce n’est que quand l’opposition acceptera que cet autre pays, ces habitants des bidonvilles, ces m√©tis, ces indiens, ces noirs, ces paysans sans terre, ces p√™cheurs artisanaux, ont aussi le droit d’exister, que ce pays sera r√©concili√©.

Tout comme l’a fait l’Espagne qui s’est empress√©e de f√©liciter le pr√©sident Chavez pour sa victoire, la Belgique et l’Union europ√©enne devraient changer d’attitude vis-√ -vis du gouvernement du Venezuela. Abandonner les injonctions autoritaires et l’attitude faussement √©quilibr√©e entre une opposition qui r√©pudie la d√©mocratie et un gouvernement qui l’approfondit dans le plein respect des droits de l’homme et de la libert√© d’expression.

Si nous voulons être cohérents avec les textes de base de notre politique extérieure et de notre coopération au développement, il faut aider ce gouvernement, ne fut-ce que politiquement.

Source : Le Soir (Carte blanche), Bruxelles, Belgique, 26 ao√ »t 2004.

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