Entretien avec Ernesto Herrera
Uruguay : la gauche radicale à contre-courant du "possible"
Article publié le 12 octobre 2004

La presse latino-américaine considère que la victoire, au premier tour, du candidat présidentiel de la coalition de centre-gauche(Frente Amplio), le cancérologue Tabaré Vazquez, est assurée. La victoire électorale de ce dernier sera présentée dans les médias comme créant une configuration de gouvernement progressiste dans le Mercosur : Lula au Brésil, Kirchner en Argentine et Tabaré Vazquez en Uruguay.

La revue A l’Encontre s’est entretenu avec Ernesto Herrera afin de mieux cerner la situation en Uruguay et plus généralement les rapports qui s’établissent et s’établiront entre une "gauche" très respectueuse de la stabilité gouvernementale, des institutions financières internationales d’un côté, et de l’autre côté les mouvements sociaux qui se trouvent dans l’attente d’un changement et les forces politiques, certes minoritaires, qui, comme priorité, cherchent à développer une orientation répondant aux besoins d’une population de plus en plus paupérisée.

Ernesto Herrera est membre de la direction du Courant de gauche (CI) du Frente Amplio.

Tout indique que la victoire électorale est cette fois inévitable...

Ernesto Herrera : C’est le plus probable. Les dernières enquêtes attribuent à la coalition Encuentro Progresista-Frente Amplio-Nueva Mayoria (c’est ainsi que se présente cette alliance électorale) un avantage qui peut être décisif pour gagner les élections le 31 octobre déjà, autrement dit au premier tour. Tabaré Vazquez (Encuentro Progresista) capte plus du 50% des intentions de vote ; Jorge Larrañaga (Partido Nacional) 32% ; et Federico Stirling (Parti Colorado), 11%. Il faut cependant rester prudent, car la dernière étape de la campagne électorale ne fait que commencer, et on ne peut écarter la possibilité d’un deuxième tour, et là les choses deviendraient plus compliquées.

De toute manière, en retenant l’hypothèse la plus probable, la gauche, après plusieurs échecs dans le passé, s’installerait pour la première fois au gouvernement national...

C’est vrai, personne ne pense que Tabaré Vazquez puisse perdre. C’est ainsi que la situation est perçue dans le mouvement social, dans les organisations syndicales et étudiantes, dans les quartiers populaires, dans la classe moyenne mécontente et, surtout, parmi les militants des partis de la gauche [qui sont tous inclus dans cette vaste coalition née dans le cadre de la lutte contre la dictature qui prend formellement fin en 1985].
Même parmi les classes de propriétaires et au sein des médias contrôlés par les pouvoirs économiques, une appréciation similaire existe. Y compris les institutions financières internationales comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale prennent en compte cette réalité. C’est pour cela qu’ils ont déjà eu plusieurs réunions avec les conseillers économiques de Tabaré Vazquez.

Mais il faut nuancer le terme de gauche. Les mots ont leur sens, et il vaut mieux ne pas tout confondre. Les propositions programmatiques, placées sous le qualificatif de "changement possible", se présentent comme étant progressistes, l’alliance politico-électorale comme étant de centre gauche. Les principales figures de l’Encuentro Progresista et du Frente Amplio ont eu un discours consistant à se différencier de ce que nous entendons par gauche dans un sens plus strict du terme. Elles prennent leurs distance avec tout ce qui pourrait s’identifier avec une protestation ou une rébellion sociale, avec la lutte des classes et une manifestation d’anti-impérialisme.

Mais un triomphe de Tabaré Vazquez aura quand même un impact fort sur le système politique marqué historiquement par le bipartisme bourgeois...

Vaincre la droite et former un gouvernement national est certes un événement très important. Cela portera un coup fatal au bipartisme bourgeois qui est en plein processus de décomposition. Cela aura des conséquences sur les postes de commandement au niveau de l’exécutif de l’Etat bourgeois.

Par exemple, lorsqu’on annonce qu’un dirigeant historique des Tupamaros [Mouvement de libération nationale - MLN, dont la figure emblématique la plus connue a été Raoul Sendic], tel le sénateur José Mujica par exemple, pourrait devenir ministre de la Production et du Développement, ou que certains dirigeants socialistes, communistes et même syndicalistes pourraient occuper des fonctions dans le gouvernement ou assumer une partie des 3.000 "postes de confiance" liés à l’appareil d’Etat, ce sont là des signaux qu’un changement va se produire dans le système politique traditionnel uruguayen.

Mais tout cela s’inscrit encore dans la perspective d’un changement sans rupture. La campagne électorale - qui jusqu’à maintenant s’est déroulée pratiquement sans mobilisations de masse - anticipe le type de gouvernement qui est envisagé. Le "changement possible" est lié au "dépassement de la pauvreté", au renversement de "la paralysie du pays", à la "transition pacifique", et à l’identification avec les "traditions démocratiques" qui ont un impact surtout sur le "citoyen du centre".

Il ne faut pas confondre les choses : rien de tout cela ne modifie l’essentiel de la nature du régime de domination, surtout si nous acceptons la thèse qu’un "triomphe progressiste" pourrait ouvrir une phase de relative instabilité en termes politiques, suite justement aux changements dans le personnel de l’appareil d’Etat bourgeois.

Dans le Frente Amplio on a inventé le concept de "loyauté institutionnelle". A l’époque, le Corriente de Izquierda (Courant de gauche) a été l’unique organisation membre du Frente à s’y opposer.
La conclusion est très simple, cette conception débouche sur le respect illimité de toutes les règles du jeu de ladite "démocratie libérale représentative". L’axe central de la coalition qualifiée de progressiste est d’assurer que ce "changement possible" se réalise dans un cadre de "gouvernabilité démocratique". C’est-à-dire un cadre apte à endiguer d’éventuels débordements sociaux, à réduire les revendications dites de type "corporatiste" [de secteurs fortement syndiqués, entre autres dans des branches dépendant de l’Etat] et à désarticuler n’importe quel mouvement social dépassant les limites imposées par la "démocratie libérale".

Il est vrai que les politiciens les plus conservateurs et réactionnaires seront exclus du gouvernement. Mais la stratégie du progressisme implique la formation d’un gouvernement de coalition avec des fractions et des dirigeants des partis bourgeois, avec des couches significatives des classes possédantes. Et la stratégie d’alliance avec des fractions de la bourgeoisie est vitale pour soutenir le projet intitulé "l’Uruguay productif". Ce dernier est fondé sur l’idée d’une large "concertation pour la croissance". Et dans ce but, les forces progressistes dominantes accélèrent le mouvement afin d’établir des mécanismes de négociation qui assureront la paix sociale entre le patronat et les travailleur- euse-s.

Si nous ajoutons à cela la crise politique des partis de la droite, on comprend mieux pourquoi il n’existe plus de veto de la part des élites bourgeoises, ni des militaires, ni de l’impérialisme, à l’accession au "pouvoir" d’un tel gouvernement progressiste.
On ne peut donc en aucune manière parler d’une "déroute historique" de la droite. Cette formule est largement exagérée.

Mais alors, à l’inverse, on ne peut pas non plus parler d’une victoire populaire ?

D’une certaine manière on le peut. En effet, l’immense majorité du mouvement populaire, des travailleurs, des chômeurs, des militants de la gauche, des jeunes, des organisations pour les droits humains, le ressentiront comme un triomphe politique qui leur appartient. Ils l’assumeront comme le résultat d’une longue histoire d’accumulation de luttes ouvrières, étudiantes, de mobilisations démocratiques, de résistances anti-néolibérales...

Mais il serait peu responsable de prétendre que nous nous trouvons devant une avancée dans la conscience démocratique radicale, anti-impérialiste ou anticapitaliste. Il est encore plus difficile d’affirmer que les rapports de force entre le Travail et le Capital seront modifiés. Il est très discutable d’affirmer qu’une victoire du Frente Amplio pourra ouvrir une dynamique allant dans le sens d’un approfondissement de la lutte des classes.

Il faut essayer de distinguer différents aspects. Il est vrai qu’il existe une couche de militants et de gens engagés dans les luttes sociales qui sentent que "l’heure du peuple", des transformations, est arrivée. Ils voient la conquête du pouvoir gouvernemental comme un moyen de se rapprocher de la prise de pouvoir...
C’est un peu comme les élaborations, dans les années 1960 et 1970, sur la stratégie de révolution par étapes [c’est-à-dire étape démocratique, anti-impérialiste avec une alliance avec des secteurs bourgeois, puis étape d’approfondissement démocratique et populaire du processus, etc.].

Cette idée est encore présente dans la gauche et traverse les différentes organisations du Frente... Beaucoup de militants tupamaros pensent même que le virage à droite de leurs principaux dirigeants et la proposition d’alliance avec la "bourgeoisie nationale" représentent une simple opération de camouflage en vue de gagner les élections.

Néanmoins, il y a d’autres aspects qu’il faut prendre en considération. Par exemple le fait que presque 40% de l’actuel électorat du Frente Amplio se considèrent comme des "démocrates de centre gauche". Ou encore que la composante ouvrière, de classe, est beaucoup moins importante dans la structure du Frente que par le passé. Ou encore que les positions "modérées" se sont largement imposées lors du dernier Congrès du Frente Amplio, en décembre 2003. Tout cela favorise la stratégie du "changement possible".

En termes de programme de gouvernement, des changements substantiels sont-ils proposés ?

Le caractère de centre gauche de l’alliance Encuentro Progresista-Frente Amplio-Nueva Mayoria consacre une rupture par rapport au programme fondateur du Frente Amplio en 1971. Un programme démocratique, anti-oligarchique et anti-impérialiste, qui même s’il ne se définissait pas comme socialiste, avait une dynamique anticapitaliste (compte tenu d’une conjoncture prérévolutionnaire nationale et régionale). Les 30 mesures gouvernementales présentées en 1971 avaient, dans ce sens, un caractère identique aux 40 mesures de l’Unité populaire dans le Chili d’Allende.

La réforme agraire, la nationalisation du secteur bancaire, le monopole étatique du commerce extérieur, le non-paiement de la dette extérieure, par exemple, ont disparu du programme. Actuellement il n’y a même pas de remise en question du secret bancaire. On ne parle plus ni de réforme radicale de la fiscalité permettant d’entamer les bénéfices capitalistes et les grandes fortunes, ni de taxer les mouvements du capital financier spéculatif. Il n’est plus question de rupture avec le noyau dur de la matrice néolibérale, ni avec les conditions imposées par les institutions financières internationales. On va continuer à respecter les compromis imposés par les Lettres d’intention [qui traduisent l’accord entre le gouvernement et le FMI] et à accepter la règle de l’excédent budgétaire primaire [c’est-à-dire un excédent avant paiement des intérêts pour la dette, afin d’assurer son service] imposée du FMI. Cela implique qu’il faudra payer les intérêts de la dette extérieure qui équivalent à 35% des exportations du pays. Ne sont pas mis en question les fonds de pension privés [dans le domaine des retraites] et la "réforme" de l’Etat.

Il est également significatif que l’annonce du choix du ministre de l’Economie, en la personne de Danilo Astori, sénateur et économiste de l’aile sociale-libérale du Frente Amplio, ait été faite à Washington, et non ailleurs.

Le programme du progressisme n’est pas une menace pour les capitalistes. Il est prévu d’appliquer tellement graduellement l’impôt sur les revenus et la fortune des riches, présentée comme mécanisme de "redistribution de la richesse", que cette mesure n’aura probablement aucun impact. Il n’y aura pas de "salariazo" [d’augmentation réelle massive des salaires] pour récupérer le pouvoir d’achat qui a été massivement confisqué. On ne propose même pas de supprimer divers impôts qui touchent les cotisations salariales pour les retraites ou de baisser la TVA, qui est actuellement de 23% ; autrement dit, cet impôt qui frappe durement les salarié-e-s sert largement à payer la dette interne et externe. Il y a quelques semaines, la direction du Frente Amplio a même refusé de fixer un pourcentage d’augmentation du salaire minimum au cas où il accéderait au gouvernement. Le salaire minimum est actuellement de 75 dollars par mois, ce qui est insuffisant pour survivre [la Banque mondiale fixe la ligne de pauvreté à 2 dollars par jour].

Les seules mesures qui subsistent sont un Plan d’urgence sociale et celle d’utiliser une partie des importants gains des AFAPS [fonds de pension] pour un plan de construction de logements, en tant que mesure pour réactiver l’emploi. Il y a également des projets d’augmenter les investissements dans les domaines de la santé et de l’éducation, mais on ne s’est pas risqué à formuler des mesures concrètes.

Toutes les résolutions politiques du IIe et du IIIe Congrès du Corriente de Izquierda (2001 et 2002) définissaient la nature du programme du Frente comme celui d’un "réformisme sans réformes" : autrement dit, sans les réformes de structures nécessaires pour contrecarrer le processus de dénationalisation et de privatisation de l’économie. Et cette définition reste plus valable que jamais.

Peut-on conclure de ce que tu dis là qu’il y aura une continuité néolibérale, comme avec le gouvernement Lula ? Et que, par exemple, le processus de privatisations va s’approfondir ?

Il y aura une sorte de néolibéralisme mitigé, dans lequel la "justice distributive" sera focalisée sur les "secteurs les plus vulnérables", lesdits exclus. Le Plan d’urgence sociale, par exemple, prévoit de "réorienter les priorités sociales" dans un sens compensatoire et d’assistance. Et il est prévu de financer ce plan avec une partie des revenus issus des entreprises publiques et avec des "prêts sociaux" de la Banque mondiale, qui s’est déjà engagée à les concéder.

Mais j’insiste sur le fait qu’il n’y aura pas de rupture avec un modèle qui protège la guerre sociale du Capital contre le Travail, en détruisant des conquêtes et des droits, en déstabilisant ceux qui ont un emploi stable, en créant la confrontation entre lesdits "privilégiés" (les travailleurs du secteur public) et ceux du secteur privé et/ou les "informels". Tout cela aboutit à fracturer les cohésions et les liens sociaux collectifs au sein du "corps" des salarié-e-s.

On parle beaucoup de revigorer le rôle "régulateur" de l’Etat, de "reprendre le contrôle souverain des décisions" et de rétablir le rôle social et "protecteur" de l’Etat. Mais tout cela se heurte à la barrière de la mondialisation capitaliste, aux conditions qu’imposent les institutions financières internationales. Et le gouvernement progressiste n’envisage pas de remettre en question ces conditions.

En ce qui concerne le processus de privatisation, je crois qu’il y aura quelques différences par rapport à ce qui se passe au Brésil. Les gouvernements du Parti Colorado et du Parti Nacional ne sont pas parvenus à appliquer un agenda néolibéral en termes de privatisations comme dans d’autres pays d’Amérique du Sud, car nous avons un "héritage maudit" dans ce domaine. Il y a eu des tertiarisations [sous-traitance], des concessions [mandats attribués à des entreprises privées], et une flexibilisation du travail, mais le processus de grandes privatisations a été beaucoup plus lent qu’ailleurs. Et là, la résistance et la mobilisation populaires ont joué un rôle central.

Il ne faut pas oublier que deux référendums (en décembre 1992 et en décembre 2003) ont été organisés et gagnés. Ils ont empêché les privatisations des grandes entreprises publiques (télécommunications, électricité, industrie pétrolière). En outre, le 31 octobre 2004, il y aura également un vote sur un plébiscite visant à incorporer dans la Constitution un article interdisant la privatisation de l’eau et tout genre de concessions à des entreprises privées dans ce domaine.

Cela pose une limite aux tentatives de poursuivre dans la voie du démantèlement des entreprises d’Etat. Dans ce sens, la résistance sociale a été très radicale, et la conscience populaire est très forte : on peut dire que l’Uruguay (avec l’Argentine post-2001) est le pays d’Amérique du Sud où les privatisations ont rencontré l’indice de refus le plus élevé.

On ne peut évidemment totalement écarter quoi que ce soit a priori, même pas une voie aussi ouvertement néolibérale que celle empruntée par Lula. Je dis seulement qu’il existe, ici, certaines limites qu’il sera difficile de franchir. Aussi bien Tabaré Vazquez que certains de ses conseillers économiques envisagent la possibilité d’"associer" aux entreprises publiques des capitaux privés (surtout étrangers). Même Danilo Astori et d’autres dirigeants de l’Encuentro Progresista sont partisans d’éliminer le statut assurant l’emploi des fonctionnaires publics. Mais ils ne pourront pas le faire sans affronter une grande résistance de la part des travailleurs. En plus, une initiative de ce type susciterait un conflit avec les directions syndicales et de la centrale ouvrière (PIT-CNT), car presque 65% des syndiqués sont des employés du secteur public. Or, l’alliance avec ces directions syndicales collaborationnistes est décisive pour garantir la paix sociale.

Les gouvernements de l’Argentine et du Brésil voient d’un bon oeil la possibilité d’un gouvernement de Tabaré Vazquez...

Sans doute. Un gouvernement progressiste aurait les flancs bien protégés, dans la mesure où les gouvernements de Kirchner et de Lula ont des affinités idéologiques, surtout pour des raisons de géopolitique régionale. Un gouvernement de l’Encuentro Progresista renforcerait la conception qu’ont beaucoup de gens d’un Mercosur "anti-néolibéral" qui serait en position plus favorable pour négocier avec les Etats-Unis, l’ALCA [Zone de libre-échange des Amériques] et l’Union européenne. Malgré le fait que le récent accord commercial entre le Mercosur et l’Union européenne, qui doit être ratifié, est aussi mauvais que celui envisagé dans le cadre de l’ALCA. Dans tous les cas, ces accords se limitent à négocier les termes de la dépendance entre le "centre impérialiste" et les pays de la périphérie.

Un des traits distinctifs du Frente Amplio était celui de son organisation de base territoriale, participative, qui exerçait un contrôle sur la direction. Est-ce que cela existe toujours ?

Tout le recyclage idéologico-programmatique est accompagné d’un élément clé : le fait que les Comités de Base ont été vidés de leur contenu et dénaturés. Ces Comités, installés dans des quartiers, dans des chantiers, dans des entreprises, dans des centres d’étude et parmi des cercles intellectuels, ont été, au départ, la véritable colonne vertébrale du Frente. En tant qu’expérience naissante de démocratie participative depuis le bas, ils organisaient, faisaient de l’agitation et de la propagande. Des réflexions et des débats menés en assemblée aboutissaient non pas à paralyser, mais au contraire à renforcer une action politique et sociale de confrontation. Dans ce sens, les Comités de Base ont été les frères jumeaux des Comités d’Unité populaire au Chili.

Aujourd’hui, rien de tel n’existe plus. Aussi bien les Comités de base que les Coordinations et le Plenario Nacional [assemblée nationale] ne sont qu’une caricature, fonction de ce que sont en train de mijoter Tabaré Vazquez et la fraction parlementaire au sein du palais parlementaire, coupé du monde réel, qu’ils gèrent.

La structure organique du Frente est un lourd appareil bureaucratique, où la démocratie brille par son absence et dans laquelle le militantisme le plus dynamique, jeune, combatif et engagé dans les luttes sociales, n’est pas directement partie prenante.

Quelles sont aujourd’hui les forces majoritaires du Frente Amplio ?

Il y a le Mouvement de participation populaire (une alliance des Tupamaros avec des secteurs de la gauche nationaliste et des fractions bourgeoises qui ont rompu avec les partis traditionnels de la droite) et le Parti socialiste (qui intègre la social-démocratie internationale et qui se réfère au PSOE espagnol et au PS français). Ensuite il y a Asamblea Uruguay et la Vertiente Artiguista (un mélange de social-libéralisme, de troisième voie et de social-démocratie).

Est-ce que le Parti communiste continue à avoir un poids important ?

Il est très affaibli. Toutefois, il maintient une implantation considérable dans les syndicats et dans certains quartiers populaires. Récemment il y a eu une crise interne qui a conduit à la scission de son organisation de jeunesse. Elle hésite aujourd’hui entre donner un appui à la gauche radicale et participer directement aux élections. Cette scission s’est produite parce que le PC épousait la stratégie des forces majoritaires du Frente Amplio.

Dans ce contexte, j’imagine que la situation de la gauche radicale doit être très difficile ?

La gauche radicale est sur la défensive. Elle fait face à un scénario où "l’accumulation révolutionnaire" - en tant qu’axe de délimitation dans le champ de la lutte de classes, c’est-à-dire en tant que forme et lieu d’agrégation des militant-e-s traduisant les conflits sociaux les plus aigus - doit être (re)pensée et (re)organisée. Elle se trouve actuellement dans une sorte de labyrinthe. A contre-courant du "possible".

Il existe deux types de dangers : celui d’une adaptation à la pression triomphaliste du progressisme (pour ne pas rester isolé et à l’écart) ou au contraire celui d’un repli en attendant la déception que générerait une expérience "réformiste" conduite par le gouvernement.
En outre, sa visibilité électorale est minime : si l’on compte le 26 de Marzo (de tendance castriste) et le Corriente de Izquierda comme étant les forces les plus expressives de la gauche radicale, ils atteignent à peine 3% lors des votations du Frente Amplio.

Existe-t-il une coordination ou des accords programmatiques unitaires de cette gauche radicale dans le Frente Amplio ?

Très peu. Juste un accord ponctuel, ce qu’on appelle en Uruguay "accord technique", pour accumuler des votes. Cet accord se fait sous le sigle "Pour un pays souverain". Il inclut : le moratoire et l’audit de la dette extérieure, la suppression du secret bancaire, l’élimination des fonds de pension et la dérogation de la Loi sur l’Impunité au terrorisme d’Etat à l’époque de la dictature militaire (loi qu’un gouvernement de l’Encuentro Progresista pense maintenir).

Le Corriente de Izquierda, pour sa part, propose une Loi d’initiative populaire établissant des droits économiques, sociaux et démocratiques pour les travailleurs et travailleuses. Mais on ne peut pas dire qu’il y ait une coordination ou un accord programmatique clair. Par exemple, dans la Convention nationale de l’Encuentro Progresista, en juin 2004, le Corriente de Izquierda a voté de manière tout à fait isolée contre la proposition de programme de gouvernement.

Quelle est la dynamique du Corriente de Izquierda ?

Il faut mettre les choses dans leur contexte. Le Corriente de Izquierda est une petite organisation, avec quelques centaines de militants implantés dans l’ensemble du pays et dans les principaux mouvements. C’est une force politique qui est très active dans toutes les luttes sociales. Mais elle reste néanmoins une force très minoritaire. Y compris sur le plan électoral, où ce courant peut capter au plus 10.000 votes.

En même temps, il est menacé par les deux dangers que j’ai mentionnés précédemment Dans ce sens, on ne peut se cacher le fait nous traversons une difficulté à donner un cadre permettant la coagulation de forces militantes existant dans le pays. Dès lors, nous faisons face à diverses incertitudes dont la principale pourrait être qualifiée ainsi : comment dans ce nouveau contexte réorganiser des forces socialistes révolutionnaires.

En dehors du Frente Amplio, existe-t-il des forces de la gauche radicale significatives ?

Il y a surtout les mouvements sociaux, comme celui des droits humains, les soupes populaires, les organisations de jeunesse et quelques syndicats de classe. C’est là que sont mises en oeuvre les pratiques contestataires et les critiques à l’égard de la gauche institutionnalisée.

Il s’agit de secteurs qui prennent comme référence - même si c’est de manière confuse - d’autres expériences latino-américaines : le zapatisme mexicain, les piqueteros et les assemblées de quartier d’Argentine, les formes des mouvements insurrectionnels en Bolivie, les initiatives des sans-terre du Brésil. Beaucoup de ces militants ont participé aux côtés de la gauche frontiste [du Frente Amplio] au Forum social mondial à Porto Alegre et aux forums régionaux, ainsi qu’aux campagnes anti-impérialistes contre la guerre en Irak ; ou encore aux campagnes contre le paiement de la dette extérieure et l’ALCA. Les membres actifs de ces mouvements se retrouvent aussi dans des campagnes de solidarité avec Cuba contre l’impérialisme, dans le soutien au processus en cours au Venezuela.

Toutes les analyses et informations sur la situation économique indiquent qu’il y a une certaine reprise, mais que la crise sociale reste très grave...

Ladite "reprise" est pour l’essentiel fondée sur une conjoncture internationale favorable pour les prix à l’exportation de la viande, de la laine et de produits laitiers. Le secteur agro-exportateur, qui est décisif en Uruguay, est en train d’accumuler chaque fois plus de profits. Cela donne l’impression que la crise économico-financière de 2002 a été surmontée. Mais c’est faux.

La crise socio-économique est d’une brutalité écrasante. Plus de 850.000 personnes vivent dans la pauvreté, dans un pays dont la population totale est de 3,2 millions ! 54% des enfants vivent dans des familles pauvres, et l’indigence [personnes disposant de 2 dollars par jour] a été multipliée par trois depuis 2002. Il y a 200.000 chômeurs et 550.000 travailleurs précaires, sur une population économiquement active d’un peu plus de 1,3 million personnes. Et les salaires réels ont diminué de presque 30% en deux ans.

Il est évident que, dans ce tableau de désolation, le Plan d’urgence sociale du progressisme ne peut résoudre le problème de l’appauvrissement général de la population. C’est à peine si on essaie d’apporter des soins palliatifs aux secteurs "les plus atteints".

Cette situation de crise a-t-elle entraîné une riposte, une résistance sociale ?

Dans ce processus de crise, la résistance populaire a été très large. Elle s’est prolongée, développant une multiplicité de luttes, de revendications et des formes d’organisation et d’auto-organisation, dans les syndicats, les coopératives de logements, les comités de chômeurs, de lycéens, les mouvements de quartier. Mais cette résistance est restée fragmentée. De toute manière, même si nous traversons une période de lutte défensive, la brutalité de l’offensive bourgeoise et le désastre socio-économique qu’elle a provoqué créent des conditions pour développer une potentialité radicale dans des couches significatives du mouvement ouvrier, populaire, jeune.

C’est dans ces couches de femmes et d’hommes engagés dans des luttes sociales que doit agir une gauche radicale. Non pas pour imposer des théories ou une "ligne" depuis l’extérieur, ni pour se constituer en des sortes d’états-majors qui conduiraient les troupes au combat. Car il est décisif que les forces socialistes révolutionnaires respectent l’autonomie des mouvements sociaux en ce qui concerne leur capacité de définir les rythmes et les objectifs de l’affrontement avec les classes possédantes et le programme néolibéral.

Est-il question de la possibilité d’une rupture entre la gauche radicale et le FrenteAmplio ?

Pour le moment, il n’y a à ce propos que des chuchotements. Certaines franges de militants ont commencé à s’intéresser de plus près à l’expérience qui a donné naissance à la constitution du P-SOL [Parti du socialisme et de la liberté] au Brésil, suite à la capitulation de Lula et à la débâcle de la "gauche" du PT. D’autres disent : "on reste dans le Frente jusqu’à ce qu’ils nous mettent à la porte".

Mais, sans aucun doute, l’horizon d’une rupture se met en place, et cela à un rythme qui ne s’inscrit pas dans la longue durée. Dans le Corriente de Izquierda, par exemple, beaucoup de camarades sont d’accord sur le fait que la direction du Frente Amplio est irredressable. Et ils le pensent depuis pas mal de temps. Irredressable non pas dans le sens qu’elle pourrait adopter un programme anticapitaliste, mais même dans le sens de l’adoption d’un programme de réformes plus ou moins profondes. L’ampleur du virage à droite correspond, entre autres raisons, à un changement plus profond national et régional, et à la non-convergence entre luttes sociales et politiques au cours des dernières années. Cela a concouru à ce que les rapports de force au sein du Frente Amplio se sont dégradés. Ce sera le thème au centre de notre IVe Congrès national, dont la date sera fixée après les élections.

Source : A l’Encontre (http://www.alencontre.org), octobre 2004.

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