Entretien avec Camille Chalmers
Haïti, une lueur d’espoir malgré les tragédies
par Frédéric Lévêque
Article publi le 2 novembre 2004

La population haïtienne se souviendra longtemps, et avec douleur, du bicentenaire de son indépendance. Depuis le début de l’année 2004, tragédies et instabilité politique se succèdent. Tout le monde se souvient encore de la polémique entourant la chute du régime du président Jean-Bertrand Aristide au mois de février. Plus récemment, ce sont les affres de la nature qui ont frappé de plein fouet la population la plus pauvre des Amériques. Au mois de mai, des inondations ont provoqué la mort de près de 2.000 personnes ; en septembre dernier, c’est l’ouragan Jeanne qui a englouti la ville de Gonaives et ses alentours, semant une fois de plus, une fois de trop, la mort, la misère et le désespoir.

Pour nous parler de la situation difficile que traverse la première "République noire" du continent américain, nous avons rencontré Camille Chalmers, haïtien, professeur d’économie et de planification sociale  l’Université d’Etat d’Haiti. Depuis 1995, il coordonne une coalition d’organisations, la Plate-forme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif (PAPDA) qui réunit neufs réseaux nationaux qui luttent contre les politiques néolibérales et pour l’émergence d’authentiques alternatives populaires de développement en Haïti. Camille Chalmers participe également aux réseaux internationaux qui militent contre la globalisation néolibérale et le paiement de la dette extérieure, comme ceux de Jubilé Sud et du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-Monde.

Comment peut-on expliquer la catastrophe humanitaire provoquée par l’ouragan Jeanne ?

Cette catastrophe est liée  un ensemble de phénomènes. Elle est d’abord due au processus de déforestation qui fait que Haïti est passé en quarante ans de 23% de couverture forestière  moins de 2% maintenant. Ceci s’explique par le processus de pillage séculaire depuis l’arrivée des armées espagnoles. On ne cesse de détruire les arbres en Haïti. Durant le XIXe siècle, la découpe des arbres en Haïti a été un des moyens de paiement de la dette de l’indépendance contractée en 1825. Nous avons vécu cette situation tout  fait paradoxale d’un pays qui gagne son indépendance, qui gagne une guerre très longue et très douloureuse contre l’armée de Napoléon et fonde une république, et qui doit payer pour son indépendance et indemniser pendant près de cent ans les anciens propriétaires d’esclaves et de plantations (voir encadré ci-dessous).

La catastrophe est aussi le résultat de politiques plus récentes d’ajustement structurel [politiques néolibérales imposées par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, ndlr], en particulier depuis les années 1980. Ces politiques ont contribué  déstructurer la paysannerie et expliquent une migration massive des campagnes vers les villes. Dans ces villes, nous avons énormément d’établissements précaires, de bidonvilles construits très souvent sur des marécages, sur le littoral de la mer ou sur des pentes particulièrement accidentées. Evidemment, ce genre de constructions expose ses habitants  toute sorte d’intempéries, notamment aux inondations. C’est ce qui s’est passé aux Gonaives.
La gestion urbaine est totalement irresponsable. Les constructions se font n’importe où, sur les canaux d’évacuation qui sont tous bouchés. Il n’y a pas de recyclage de déchets, donc il y a énormément de déchets qui bouchent ces canaux.
Beaucoup de gens annoncent d’ailleurs que des catastrophes de ce genre peuvent frapper des villes côtières comme Port-au-Prince ou Cap Haïtien.

Comment faire face  une telle situation ?

Pour répondre  ce genre de catastrophe, il faut évidemment avoir des actions, des projets, des politiques qui rompent avec la logique dominante qui a produit ces phénomènes. Il faut absolument entamer une mobilisation massive pour la reforestation, car nous sommes vraiment  un niveau critique de déforestation qui menace même des écosystèmes. Sur les trente bassins versants que nous avons en Haïti, 25 sont érodés totalement et menacent la survie de l’agriculture qui occupe aujourd’hui 65% de la population et 50% de la population économiquement active.
Il faut donc des politiques énergiques, une autre orientation de développement, une rupture par rapport aux mécanismes de domination et aux transferts de richesses vers le Nord. Cela implique une mobilisation nationale de toutes les énergies. On essaie de participer  cette mobilisation depuis de nombreuses années.

Quelle est la responsabilité de l’Etat haïtien ?

Cette catastrophe est aussi due  la faiblesse de l’Etat. Dans le cadre des politiques d’ajustement structurel, on a affaibli un Etat déj particulièrement mal en point, aux capacités très réduites. Ce que l’on a vu avec les inondations de la fin du mois de septembre, c’est que l’Etat haïtien n’est pas du tout équipé pour répondre  ce genre de situation. Au niveau de l’approvisionnement en nourriture, on a d » attendre plusieurs jours. Il n’y a pas de stocks, de réserves alimentaires. Même les moyens de transports ne sont pas disponibles. Donc, nous avons un Etat qui est de plus en plus incapable de faire face  sa mission fondamentale, qui est réduit  sa plus simple expression dans le cadre d’une privatisation accélérée des services de base et d’un affaiblissement systématique de l’Etat préconisé par les politiques des institutions financières de Bretton Woods.

Quelle est la politique du gouvernement qui a succédé  celui d’Aristide ? Quel secteur représente le gouvernement de Latortue ? Est-il souverain ? Quel est le rôle des forces militaires présentes en Haïti sous le drapeau de l’ONU ?

La population, qui s’était fait un certain nombre d’illusions au départ d’Aristide en croyant  une sorte de transition, constate que ce gouvernement est incapable de répondre aux problèmes les plus simples, les problèmes quotidiens comme la sécurité ou la gestion urbaine. C’est un gouvernement qui a été formé pratiquement sous la houlette des Etats-Unis, dirigé par un Premier ministre qui a passé pratiquement quarante ans  l’extérieur du pays, qui a travaillé pour les Nations Unies. C’est un gouvernement de purs technocrates.

Ce que l’on constate, c’est qu’il n’a aucune autonomie politique, que les décisions sont prises en général par les Etats-Unis ou par le directoire que représentent les responsables du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) ou les représentants du Secrétaire des Nations Unies. Il y a une perte croissante de souveraineté. On a un exemple très clair avec la mise en place de ce que l’on appelle le cadre de coopération intérimaire. Ce dernier a été présenté devant les bailleurs de fonds, il a été présenté et adopté  Washington dans une conférence de donateurs les 18 et 19 juillet 2004. C’est un document qui n’a jamais été discuté devant les différents secteurs de la nation. Il en est de même du budget de l’exercice 2004 - 2005, présenté devant les bailleurs de fonds les 23 et 24 septembre mais qui n’a jamais fait l’objet d’une véritable discussion, par aucune instance nationale. C’est donc un gouvernement qui exécute, qui ne planifie pas, et qui est totalement  la merci du département d’Etat états-unien.
On a vu notamment Colin Powell visiter le pays en avril 2004, je crois, et  la veille de cette visite, le gouvernement s€˜est empressé de signer un accord avec toutes les forces politiques pour pouvoir présenter  Powell une espèce de consensus de transition.

Nous avons un processus politique très fragile. La transition devrait aboutir sur des élections en 2005, mais compte tenu de l’absence totale de légitimité de ce pouvoir et compte tenu de l’absence de forces, de partis politiques véritablement ancrés dans la population et qui pourraient être des caisses de résonances des revendications fondamentales, on a beaucoup de doutes sur la réussite même de ce processus. D’autant plus qu’un des éléments-clés d’un exercice électoral serait un climat de sécurité pour permettre une campagne politique. Or, ce climat de sécurité est en train de se détériorer rapidement.

La Mission des Nations Unies n’est-elle pas censée garantir la sécurité ?

On assiste aujourd’hui  une situation où la Police nationale a été en grande partie détruite, elle n’a aucune capacité opérationnelle. La MINUSTA - Mission des Nations Unies de stabilisation démocratique - qui joue, en principe, un rôle d’encadrement de la Police nationale, est totalement inefficiente. Les citoyens constatent jusqu’ présent que la MINUSTA, composée de presque 3000 soldats aujourd’hui, ne participe pas vraiment  la vie nationale. Ce sont simplement des spectateurs. Ils enregistrent les faits qui se produisent. Ils prennent le prétexte du manque d’effectifs pour dire, par exemple, qu’ils ne peuvent désarmer les groupes paramilitaires. Evidemment, ce prétexte est fallacieux au vu de l’armement dont ils disposent : beaucoup de tanks, des missiles sol-sol, sol-air, par exemple. Ils sont donc surarmés et disposent d’un budget astronomique - on parle de 500 millions de dollars américains de budget annuel pour la MINUSTA - qui représente d’ailleurs l’essentiel de ce qui a été déboursé dans le cadre de la conférence des donateurs - mais la sécurité n’est pas au rendez-vous.
On a assisté ces dernières semaines  une flambée de l’insécurité avec des morts, des manifestations violentes. Des groupes liés aux partisans d’Aristide - les Chimères - ont organisé des manifestations violentes et ont tué des policiers. Il y a aussi les anciens militaires démobilisés - probablement liés  la CIA - qui ont pris le contrôle de certaines régions du pays. C’est un gouvernement qui ne contrôle même pas la totalité du territoire national puisque certaines régions sont sous le contrôle de ces anciens militaires.

Peut-on imaginer  terme une sorte de réponse populaire ? Quels sont les mouvements sociaux, associations, syndicats susceptibles de faire évoluer la situation ? Par rapport  l’insécurité, par rapport  la pauvreté, par rapport au paiement de la dette extérieure,...

Le mouvement populaire en Haïti a reçu des coups très durs, en particulier suite au coup d’Etat de 1991. Ce mouvement a également souffert d’une polarisation énorme autour de la question d’Aristide puisque qu’une partie du mouvement est restée fidèle  Aristide et qu’une autre partie s’est rendu compte de sa soumission au projet impérialiste.

Je pense paradoxalement que nous sommes dans une conjoncture favorable où l’on peut reconstruire une certaine unité du mouvement populaire autour d’axes importants comme les questions liées  la dette,  l’écologie,  la défense de l’agriculture paysanne. Autour de ces questions, il est possible de reconstruire une unité d’action. Le mouvement est en train de se débarrasser de ce faux débat autour d’Aristide et de la nature de son régime. Il se rend compte aujourd’hui de qui sont ses véritables ennemis, notamment avec la présence militaire de la MINUSTA.

Il existe des structures importantes tant du côté du mouvement des femmes que du mouvement paysan. Il y a des fédérations paysannes qui sont nationales. Au niveau de la PAPDA, par exemple, cette semaine, nous avons lancé une nouvelle campagne pour la défense du riz national qui est un combat très important. Le gouvernement vient de signer un nouvel accord avec une compagnie états-unienne qui va encore accélérer l’invasion du marché national par le riz importé. Donc, je crois que ces axes de combat sont très pertinents et permettent de penser  l’émergence de plans alternatifs qui seraient effectivement dirigés par les forces populaires.

Propos recueillis le 20 octobre 2004 par Frédéric Lévêque.

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Une fausse indépendance payée au prix fort

En janvier 1804, l’indépendance d’Haïti fut l’aboutissement d’une double révolution,  la fois anti-coloniale et anti-esclavagiste. Il faut mesurer le coup de tonnerre que représente alors une indépendance arrachée par des esclaves se soulevant contre des colons soutenus par l’armée de Napoléon ! A l’issue de leur victoire militaire, les généraux indigènes proclament l’indépendance du pays.

Immédiatement Haïti est mis au ban des nations qui ne reconnaissent pas son indépendance. Après vingt ans de pourparlers et de pressions, en avril 1825, Charles X, roi des Français, prend l’ordonnance suivante : "(...) Les habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue verseront  la caisse fédérale des dépôts et consignations de France, en cinq termes égaux, d’année en année, le premier échéant au 31 décembre 1825, la somme de cent cinquante millions de francs, destinée  dédommager les anciens colons qui réclameront une indemnité. Nous concédons,  ces conditions, par la présente ordonnance, aux habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue, l’indépendance pleine et entière de leur gouvernement."

Les richesses (comme celles provenant de la vente du café) sont donc, dès le début, consacrées au remboursement d’une dette illégitime, dite "dette de l’indépendance" (équivalant au budget annuel de la France de l’époque). Dès 1828, le gouvernement haïtien doit emprunter pour rembourser les emprunts précédents : la spirale infernale s’enclenche. Pendant plus d’un siècle, Haïti va se saigner aux quatre veines pour rembourser cette dette qui lui a délibérément coupé les ailes au moment de l’envol.

Malgré l’indépendance proclamée en 1804, la France continue donc  jouer un rôle de puissance dominante  travers ce mécanisme de la dette, et ce jusqu’en 1915, date  laquelle la première occupation militaire de la part des Etats-Unis marque l’entrée d’Haïti dans leur zone d’influence grandissante.

Ainsi, la dette est un élément fondateur de l’Etat haïtien. De surcroît, les mécanismes que l’on retrouve aujourd’hui dans la dette des pays du Sud sont réunis  Haïti dès le dix-neuvième siècle : une dette "boule de neige", pour préserver les intérêts des gouvernements du Nord et de leurs entreprises, pour exercer un chantage politique, rendant impossible tout développement...

Extrait de « Haïti : 200 ans après,  quand l’indépendance ?  » par le CADTM France

Source : Le Courrier (http://www.lecourrier.ch), Genève, novembre 2004.

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