Un an après le soulèvement populaire
Incertitude politique en Bolivie
par Pablo Stefanoni
Article publié le 15 novembre 2004

La Paz - Un an après la dénommée guerre du gaz [1], qui expulsa du gouvernement l’ex-président Gonzalo Sánchez de Lozada, connu sous le nom de Goni, le pays essaye de régler ses comptes avec son passé récent, au milieu d’une croissante polarisation et incertitude. Le Parlement a approuvé deux mesures clefs, en syntonie avec les revendications des mouvements sociaux et syndicaux du pays qui ont redoublé la pression sur les législateurs, et au milieu de la recomposition des groupes de pouvoir qui cherchent à restaurer le modèle en crise.

Le jeudi 14 octobre, les députés et sénateurs ont donné leur feu vert pour soient jugés Sánchez de Lozada et son cabinet comme responsables virtuels des plus de soixante morts provoqués par la violente répression militaire contre ceux qui s’opposaient à l’exportation du gaz par des ports chiliens et qui réclamaient son industrialisation [2]. Mercredi passé [le 20 octobre 2004, ndlr], les députés ont approuvé une nouvelle loi sur les hydrocarbures, élaborée par la Commission mixte de développement économique, qui augmente les redevances à 50% et oblige les entreprises pétrolières à appliquer de nouveaux contrats qui garantissent la propriété étatique des hydrocarbures à la sortie des puits, en accord avec le résultat du referendum effectué le 18 juillet dernier [3]

Au milieu de l’opposition mobilisée - dans laquelle le Mouvement au socialisme (MAS) d’Evo Morales a joué un rôle central - et de la désertion de quelques législateurs - auxquels leurs collègues faisaient face en leur disant "tu as perçu 60 mille dollars pour voter contre" - la possibilité d’un jugement pour responsabilités démontre une fissure du pouvoir gonista, hégémonique depuis le début des années 1990 et promoteur d’un ambitieux programme de réformes structurelles qui a mené la Bolivie sur la voie néo-libérale.

Depuis son "exil" aux Etats-Unis, l’ex-président a infructueusement tenté de récupérer l’initiative et, selon plusieurs analystes, de déstabiliser l’actuel gouvernement.
« Nous avons besoin d’éclaircir à fond quel a été le place de tous les acteurs (en octobre 2003), leurs responsabilités  » , déclara l’ex-mandataire, un fortuné chef d’entreprise minière de 74 ans qui parle avec l’accent gringo.

L’inclusion de "tous" les responsables dans le procès des responsabilités - en référence aux alliés de la méga coalition du gouvernement de l’époque, Manfred Reyes Villa, de la Nouvelle force républicaine (NFR), et Jaime Paz Zamora, du Mouvement de gauche révolutionnaire (MIR) - est le résultat de la stratégie du Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR) pour éviter la mise en accusation de son ex-chef (Goni), face à la proposition de juger seulement Goni et ses ministres les plus impliqués dans la répression : Yerko Kukoc et Carlos Sánchez Berzaín ; proposition défendue à l’origine par le MAS. Les parlementaires du MNR ont supposé qu’en proposant qu’on les juge tous, on ne jugerait personne puisque le NFR et le MIR ne voteraient pas pour inculper leurs propres coreligionnaires, qui faisaient partie alors du cabinet qui ordonna la répression.

Toutefois, la pression sociale - de la marche dirigée par Evo Morales depuis Caracollo et des téléspectateurs mêmes qui observaient le débat et le vote en direct - a démontré la manœuvre et, de manière inattendue, plus de deux tiers des deux chambres (y compris quelques législateurs du MNR) ont voté pour qu’on les juge tous : Sánchez de Lozada et son cabinet. Le président de l’Assemblée permanente de droits humains de Bolivie (APDHB), Sacha Llorenti, le décrit ainsi : «  Nous étions dans l’hémicycle, on remarquait les tentatives désespérées des derniers gonistas pour paralyser le vote, mais tout a été rendu inévitable, le poids d’octobre [Le soulèvement populaire d’octobre 2003] était insoutenable. Le vote fut une opportunité de jugement politique contre un modèle et un groupe d’hommes qui s’est évertué à imposer à feu et à sang ce modèle  ».

Selon l’ex-président, l’accusation pour « violation de droits et de garanties » des citoyens boliviens (l’APDH réclame qu’il soit jugé pour génocide) manque de base légale et dit ne pas craindre les conclusions des investigations portant sur ce qui s’est produit durant le dénommé "octobre noir". À la complexité des démarches pour le jugement, qui doivent être engagées par la Cour suprême, s’ajoute la rumeur que Goni pourrait obtenir la citoyenneté états-unienne, ce qui rendrait pratiquement impossible son extradition vers la Bolivie.

L’adoption par les députés de la nouvelle loi des hydrocarbures va dans le même sens : renverser partiellement les politiques de libre marché dont le dogmatisme fut seulement comparable à celui du Chili d’Augusto Pinochet. « La nationalisation de droit  », c’est-à-dire née de la législation en vigueur, propose de récupérer la propriété étatique des hydrocarbures à la sortie des puits (aujourd’hui aux mains des entreprises transnationales) et d’augmenter les redevances de 18% à 50%.

Pour le député du MAS, Santos Ramirez, président de la commission qui élabora le projet de loi, «  le résultat du référendum dit qu’on récupère la totalité des hydrocarbures en faveur de l’État bolivien. La conséquence de cette récupération est que tous les contrats de risque partagé (qui garantissent aux transnationales le pouvoir de disposer librement de toute la production d’hydrocarbures) doivent obligatoirement s’orienter vers d’autres modalités : contrats de production partagée, contrats d’opération et contrats d’association ».

Le président Mesa s’oppose à la nouvelle loi puisqu’il soutient - conformément au discours des années 1990 - que la réglementation fait fuir les investissements et provoquera une pluie de procès contre l’État bolivien. Un front pro-pétrolier dirigé par le gouvernement lui-même, les comités civiques de Santa Cruz et de Tarija, les entrepreneurs privés de Santa Cruz et les transnationales, ont entamé une forte campagne de terrorisme économique destinée à empêcher la concrétisation de la volonté populaire exprimée par le referendum du 18 juillet dernier, quand la grande majorité des Boliviens s’est exprimée pour la récupération de la propriété étatique des hydrocarbures et leur industrialisation dans le pays, la re-fondation de l’entreprise étatique YPFB [4]et l’augmentation des redevances à 50%.

À ce front s’ajoutent les pressions internationales en faveur des transnationales. Le secrétaire adjoint des Etats-Unis pour la région andine, Charles Shapiro [5] , en visite à La Paz, a soutenu que l’ « on doit respecter les contrats  » et que son pays défendra les investissements de ses entreprises. Quant au président brésilien, Luis Inácio Lula Da Silva, il a envoyé Marco Aurelio García [6] pour faire du lobby en faveur de Petrobras [la société pétrolière brésilienne, ndlr] et exercer des pressions sur le MAS et Evo Morales pour que «  ils modèrent » leurs positions.

Au cours des dernières semaines, le MAS, le parti des cocaleros [producteurs de coca], a opéré comme le noyau articulateur de plusieurs demandes sociales et comme le bloc parlementaire prenant le plus d’initiatives. Après avoir maintenu une position vacillante envers l’administration de Carlos Mesa, en oscillant entre l’opposition et l’appui critique [7], le MAS a partiellement récupéré son rôle comme principal parti d’opposition.

L’expulsion récente du sénateur Filemón Escóbar, un des idéologues de la coexistence avec Mesa - accusé sans preuve par Evo Morales, d’avoir reçu des pots-de-vin pour permettre l’approbation par le Sénat de l’immunité pour les troupes états-uniennes devant la Cour pénale internationale - et, l’éloignement du cercle de Morales d’ex intellectuels de gauche, aujourd’hui dans le gouvernement, ont entraîné le retour partiel du MAS vers la mobilisation sociale.

La révision tacite de son rapprochement avec Mesa ait été probablement influencée par la perspective des prochaines élections municipales du 5 décembre qui pourraient être défavorables pour le MAS, au moins dans les grandes villes : être vu comme un parti officialista [du gouvernement] n’aidait pas à retourner cette situation. Dans ces grandes villes, Evo a décidé de nommer des candidats, presque tous « blancs », représentants des classes moyennes urbaines et, dans plusieurs cas, provenant de partis traditionnels.

Le MAS constitue la principale barrière aux possibilités électorales de la droite dirigée par l’ex-président Jorge « Tuto » Quiroga (2001-2002) qui, en alliance avec plusieurs leaders locaux, comme l’actuel maire de El Alto José Luis Paredes, cherche à recomposer le pouvoir des élites, érodé par l’action des mouvements sociaux depuis 2000. La crise des partis a placé le parti d’Evo Morales dans un contexte privilégié pour articuler un projet de pays alternatif, une tâche qui est peut-être trop grande pour un mouvement qui dans une grande mesure est dirigé comme s’il continuait à être un syndicat de paysans, et qui n’est pas étranger aux pratiques caudillistas communes à la culture politique bolivienne (les «  intuitions » d’Evo sont généralement plus importantes que le débat collectif à l’intérieur du MAS).

Aujourd’hui, la Bolivie assiste à la recomposition des secteurs réactionnaires, dirigés par les élites cruceñas [de Santa Cruz], qui cherchent à agir comme le « parti de l’ordre » face à l’action collective populaire. Les polarisations régionales, ethniques et de classes produisent une nouvelle incertitude du pouvoir, devant l’absence de leadership et de projets nationaux, tant dans les secteurs progressistes que conservateurs. La « popularité » du président Mesa ne peut cacher l’absence d’initiative de l’actuel gouvernement qui, en dépit des promesses faites dans la ville de El Alto le 17 octobre 2003, a démontré être un continuateur du modèle économique et social de la dernière décennie. Par conséquent, les rumeurs de coup d’état institutionnel, souhaité par quelques groupes de pouvoir désireux de « stabilité » et d’un futur moins hypothéqué par les rébellions successives du peuple, font partie des possibilités.

Notes :

[1Voir le dossier : "Guerre du gaz". (ndlr)

[2Lors de la révolte populaire qui a eu raison du président Gonzalo Sanchez de Lozada et qui est à l’origine du référendum sur l’exploitation des ressources gazières du 18 juilletd ernier, l’appui politique au chef d’État s’était évaporé suite à la répression sanglante du mouvement de contestation contre l’exportation du gaz naturel. Répondant par la force, le gouvernement bolivien d’alors avait transformé La Paz en véritable ville assiégée alors que les affrontements entre l’armée et les protestataires avaient paralysé la ville pendant plusieurs jours. Au total, la répression des forces de l’ordre causa plus de 80 morts et 400 blessés et, par le fait même, elle entraîna l’effritement du gouvernement de coalition dirigé par Sanchez de Lozada. (ndlr)

[4Yacimientos Petrolíferos Fiscales Bolivianos est le nom de la société énergétique publique qui est entré dans un processus de privatisation à partir de 1996, avec l’adoption sous le premier gouvernement de Goni de la Ley de Capitalización 1564. (ndlr)

[5Charles Shapiro est l’ancien ambassadeur des Etats-Unis au Venezuela. Il est connu pour avoir soutenu le coup d’Etat d’avril 2002. (ndlr)

[6Proche conseiller de Lula, Marco Aurélio Garcia appartient à la commission du programme gouvernemental du leader du Parti des travailleurs et il est membre de la coordination de la campagne électorale du PT. Pendant dix ans, il a été responsable des Affaires étrangères de ce parti.

[7Lors de la campagne référendaire, l’opposition unifiée qui avait permis d’exercer une pression telle sur la Présidence de Sanchez de Lozada qu’il fut forcé de démissionner, s’est retrouvée divisée en deux camps. D’un côté, les militants radicaux issus du mouvement ouvrier et les partisans de la branche de la Confédération syndicale des travailleurs paysans bolivien [12] associé au Mallku Felipe Quispe, la Centrale Ouvrière Bolivienne et la Coordination pour la défense du Gaz, ont prôné le boycott du référendum, demandant à la population de s’abstenir, de voter en blanc ou d’inscrire le mot « nationalisation » sur leur bulletin de vote. De l’autre, l’opposition incarnée par Evo Morales et le Movimiento al Socialismo (MAS), s’est démontrée de plus en plus encline à jouer son rôle d’opposition des urnes plutôt que de la rue. Autrefois figure de proue de l’opposition radicale, Evo Morales a cette fois adopté une position plus conciliante, cherchant (une fois de plus) à élargir ses appuis au-delà des couches les plus marginalisées de la population. Ce dernier a appelé les Boliviennes et les Boliviens à participer au référendum en votant « oui » aux trois premières questions et « non » aux deux dernières. Extrait de Louis-F. Gaudet "La Bolivie de l’après référendum : Vers un nouveau cycle de contestations ?".

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