Triomphe de la gauche en Uruguay
par Frédéric Lévêque
Article publiť le 22 novembre 2004

Le 31 octobre dernier, l’Uruguay a v√©cu une journ√©e historique. Pour la premi√®re fois de son histoire, le petit pays sud-am√©ricain a bascul√© √ gauche. Le candidat de la coalition de centre gauche Frente Amplio - Encuentro Progresista - Nueva Mayoria (FA-EP-NM), Tabar√© Vazquez, a attir√© 50,7 % des suffrages exprim√©s et a donc √©t√© √©lu au premier tour √ la pr√©sidence de la R√©publique.

¬« Nous, les Uruguayens, avons tendance √ croire que notre pays existe, mais le monde ne s’en rend pas compte ¬ », affirme le c√©l√®bre √©crivain Eduardo Galeano, auteur des ¬« Veines ouvertes de l’Am√©rique latine ¬ ». L’Uruguay n’existe pas sur la carte de la presse internationale. A moins, peut-√™tre, qu’il y ait une √©lection faisant ¬« pencher l’Am√©rique latine un peu plus vers la gauche ¬ » (Reuters 02-11-04). C’est ce qui s’est pass√© ce 31 octobre. La population uruguayenne - 3,5 millions d’habitants - √©tait convoqu√©e √ se choisir un nouveau pr√©sident et renouveler son parlement. Les sondages avaient anticip√© le r√©sultat. Le candidat de la coalition de centre gauche FA-EP-NM, Tabar√© Vasquez, a √©t√© √©lu au premier tour √ la pr√©sidence de la R√©publique.

L’Uruguay passe √ gauche et rejoint donc le camp desdites ¬« d√©mocraties progressistes ¬ » (Br√©sil, Argentine). C’est incontestablement une victoire populaire. L’immense majorit√© des mouvements sociaux l’assume ¬« comme le r√©sultat d’une longue histoire d’accumulation de luttes ouvri√®res, √©tudiantes, de mobilisations d√©mocratiques, de r√©sistances anti-n√©olib√©rales... ¬ » (Ernesto Herrera, A l’Encontre, 04-10-04) Mais il ne faut pas se leurrer. Le gouvernement de gauche consacre plus ¬« une rupture par rapport au programme fondateur du Frente Amplio en 1971 ¬ » - qui avait une ¬« dynamique anticapitaliste ¬ » (Herrera, ibid.) - que par rapport au syst√®me capitaliste. Le pr√©sident √©lu prend Lula et Lagos comme r√©f√©rences de son gouvernement. Le ministre de l’Economie est un s√©nateur et √©conomiste de l’aile sociale-lib√©rale de la coalition. L’annonce de sa nomination a √©t√© faite √ Washington et approuv√©e par le Fonds mon√©taire international. Le poste avait √©t√© pr√©c√©demment propos√© √ Enrique Iglesias, pr√©sident de la Banque interam√©ricaine de d√©veloppement (BID).

A la question de savoir si cette gauche pourra changer le pays, √ savoir sortir du n√©olib√©ralisme et contribuer √ implanter un mod√®le de d√©veloppement plus juste et √©quilibr√©, le journaliste uruguayen Raul Zibechi en doute s√©rieusement : ¬« On peut douter qu’une gauche mod√©r√©e dans un petit pays tr√®s endett√© puisse mettre en Ň“uvre des changements de longue dur√©e. L’impression est que tout d√©pendra des rapports de forces r√©gionaux -en particulier des r√īles que d√©cident de jouer le Br√©sil et l’Argentine-, mais aussi des capacit√©s du mouvement social affaibli - centr√© encore sur les travailleurs ayant un emploi stable - √ parvenir √ d√©passer sa crise et √ inclure les nouveaux pauvres, qui sont les plus int√©ress√©s par des changements radicaux de grande ampleur. ¬ » (Zibechi, Alai, 26-10-04)

La force dans la faiblesse

L’Uruguay est certainement le pays le plus stable du continent. Raul Zibechi la dit ¬« peu propice aux changements brusques, aux sauts dans le vide et aux ruptures dramatiques ¬ ». M√™me si son syst√®me de parti √ deux t√™tes s’est √©croul√© √ l’occasion des derni√®res √©lections, l’Etat et ses institutions restent forts.

Son √©conomie √©tant encha√ģn√©e √ celle de l’Argentine, le pays a travers√© la pire crise de son histoire en 2002. Cette situation n’a pourtant pas g√©n√©r√© de v√©ritable crise politique ou une d√©stabilisation du r√©gime comme en Argentine. La crise a √©t√© canalis√©e vers le terrain √©lectoral. L’Uruguay n’est pas la Bolivie, ¬« les classes subalternes n’ont jamais √©t√© les protagonistes d’insurrections ni n’ont √©t√© capables de d√©border, m√™me pour de br√®ves p√©riodes, ni les classes dominantes ni les appareils r√©pressifs ¬ » (Zibechi, OSAL, septembre 2003).

La d√©t√©rioration des conditions de vie dans ce qui est souvent appel√© la ¬« Suisse de l’Am√©rique latine ¬ » a affaibli consid√©rablement le mouvement syndical, actuellement incapable d’organiser les ¬« sans ¬ » (sans terres, sans emploi, secteur informel), √ l’instar d’organisations syndicales d’autres pays du continent. M√™me si le pays jouit d’une forte tradition organisationnelle, le mouvement social dans son ensemble est relativement faible. Mais, paradoxalement, sa faiblesse ne l’a pas emp√™ch√© d’obtenir d’importantes victoires.

L’Uruguay a connu une gr√®ve historique et victorieuse du secteur de la sant√© publique en 2003, mais c’est surtout √ travers des m√©canismes institutionnels que la population uruguayenne s’est av√©r√©e √™tre une des plus r√©fractaires au processus de privatisation des entreprises publiques.

La Constitution uruguayenne permet l’organisation de r√©f√©rendums populaires si les signatures de 25 % du corps √©lectoral sont r√©colt√©es dans l’ann√©e qui suit l’adoption d’une loi. C’est ainsi qu’en 1992, un large mouvement social, syndical et politique r√©ussit √ freiner une loi pr√©voyant des privatisations d’entreprises publiques, en recueillant 72 % de votes favorables √ son abrogation. En d√©cembre 2003, plus de 60% des Uruguayens rejet√®rent une loi permettant √ l’ANCAP, la soci√©t√© p√©troli√®re publique, de s’associer avec des entreprises et des capitaux √©trangers. Ce 31 octobre, parall√®lement aux √©lections g√©n√©rales, 62% des Uruguayens votaient en faveur d’une r√©forme de la Constitution qui d√©clare l’eau comme ¬« bien public ¬ » et l’emp√™che de ce fait de tomber dans les mains du secteur priv√©.

Ces victoires, peu connues √ l’√©tranger, ont √©t√© obtenues par la mobilisation des secteurs sociaux favorables aux changements et ont permis l’arriv√©e de la large coalition FA - EP - NM au pouvoir. L’avenir nous dira si d’autres victoires pouront allonger la liste de ces conqu√™tes sociales.

Les vendeurs d’eau bient√īt mis √ la porte ?

Le 31 octobre, le m√™me jour qu’ils portaient au pouvoir Tabar√© Vazquez, les √©lecteurs uruguayens se sont prononc√©s par r√©f√©rendum contre l’octroi de toute concession d’eau √ des op√©rateurs priv√©s. La nouvelle a √©t√© √©clips√©e par l’√©lection du premier pr√©sident de gauche de l’histoire du petit pays sud-am√©ricain. Pourtant, l’amendement approuv√© par presque 65% des votants est une premi√®re mondiale. ¬«  La Constitution pr√©voit d√©sormais que l’acc√®s √ l’eau potable constitue un droit fondamental, dont la r√©alisation ne peut pas √™tre assur√©e par des entit√©s priv√©es ¬ », annonce, triomphant, Alberto Villarreal, coordinateur des Amis de la terre en Uruguay. Reste √ concr√©tiser dans une loi le fameux amendement. (...)

Le Courrier : Concr√®tement, que va changer l’amendement constitutionnel ?

Alberto Villarreal : Depuis cinquante ans, les pouvoirs publics ont toujours fourni une eau de bonne qualit√© √ presque toute la population. Dans ces conditions, la privatisation √©tait absurde. Il n’y avait pas besoin d’argent frais et donc de recourir √ des investissements priv√©s. La Constitution dit maintenant que l’eau ne peut √™tre distribu√©e que par le gouvernement. En clair, les deux entreprises qui ont obtenu des concessions et fournissent de l’eau √ presque 5% des Uruguayens op√®rent en contradiction avec la loi.

Durant sa campagne, Tabar√© Vazquez a soulign√© que la r√©forme n’aurait pas d’effet r√©troactif.

Il l’a dit lors d’une visite en Espagne. Et pour cause, l’une des deux compagnies est espagnole, l’autre √©tant une filiale de la fran√ßaise Suez-Lyonnaise des Eaux. Mais l’amendement constitutionnel est tr√®s clair. L’actuel gouvernement -en charge des affaires courantes jusqu’au 1er mars, date de l’entr√©e en fonction de M. Vazquez- semble l’avoir compris. Il a d√©j√ pris des contacts avec les deux entreprises pour arranger leur d√©part du pays.

Ces derni√®res ont d’ores et d√©j√ menac√© de porter le litige devant un panel international. L’Uruguay a en effet sign√© des accords bilat√©raux avec la France et l’Espagne, qui pr√©voient des garanties aux investisseurs. La Constitution ne pr√©voit que des r√©parations pour les investissements pas encore amortis, mais en aucun cas pour le manque √ gagner sur les profits escompt√©s. Cela promet une belle bataille.

Quelles √©taient les performances des deux entreprises concessionnaires ?

L’ancien ministre de l’Economie √©tait √ deux doigts de signer un d√©cret pour que l’Etat reprenne les services de l’une des deux entreprises. Celle-ci ne payait pas sa concession, pr√©f√©rant ren√©gocier les montants. Les investissements promis, en termes d’extension du r√©seau ou d’√©puration, ne se sont jamais mat√©rialis√©s. Les prix impos√©s aux utilisateurs se montaient √ 30 dollars par mois. Dix fois plus que dans le public. Je parle du tarif fixe, c’est-√ -dire lorsqu’on n’a pas encore ouvert le robinet. On coupait l’eau aux m√©nages en d√©faut de paiement. Les Uruguayens qui ont un emploi gagnent 100 dollars par mois.

¬ »En prenant pied dans notre pays, je crois que les entreprises pensaient plus aux √©normes ressources d’eau du sous-sol uruguayen. L’aquif√®re de Guarani -qui s’√©tend aussi sous le Br√©sil et l’Argentine- est peut-√™tre la plus grande r√©serve d’eau du monde. Alors que le march√© uruguayen avec ses 3 millions d’habitants reste limit√©.

L’Uruguay fera-t-il des √©mules ?

L’issue du litige qui s’annonce entre l’Uruguay et les compagnies se d√©clarant l√©s√©es constituera un pr√©c√©dent. Quelle norme l’emportera ? Les trait√©s bilat√©raux garantissant les droits des investisseurs ou l’amendement constitutionnel vot√© par un pays souverain ?

Propos recueillis par Simon Petite.

Source : Le Courrier (http://www.lecourrier.ch), 18 novembre 2004.

A para√ģtre dans le mensuel La Gauche (http://www.sap-pos.org), Bruxelles, novembre 2004.

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