La paramilitarisation de la Colombie
par Rafael Ballén
Article publié le 28 novembre 2004

Depuis les années cinquante, il existe des paramilitaires en Colombie, àl’instar de beaucoup de pays d’Amérique latine, mais la version actuelle du paramilitarisme est née au sein du trafic de drogues. En effet, le cartel de Medellín a créé le dispositif armé Muerte a Secuestradores (MAS) [Mort aux kidnappeurs] en 1982, afin de poursuivre les guérilleros et les membres de leur famille.

Avec cette origine, durant les années 1980, les paramilitaires ont opéré de manière clandestine en faisant le sale boulot de la guerre - comme s’il pouvait être propre ! -. Durant les années 1990, leurs actions se firent au grand jour. Ils sont devenus une véritable armée parastatale, non pas en effectuant àproprement parler des opérations de contre-insurrection contre les guérillas mais bien, liste en main, en commettant des massacres dans la population civile, mais en annonçant clairement que son but n’était pas de faire face àl’État, mais de le compléter et de l’aider.

Lors des dernières élections législatives (mars 2002), les masses paysannes et les sans emploi ont voté sous la pression de la propagande, des médias et des propriétaires terriens et narcotrafiquants - lire paramilitaires -, qui, selon leur porte-parole, Salvatore Mancuso, ont élu [contrôlent] 35 pour cent des membres du Congrès. Ces mêmes propriétaires terriens et narcotrafiquants, qui ont placé un pourcentage tellement élevé de congressistes, ont-ils aidé àélire Alvaro Uribe comme président de la Colombie ? Personne n’ose répondre àcette question, mais le président du Pôle Démocratique - principal parti d’opposition - et député Gustavo Petro, dans des déclarations àEl Espectador (septembre 2004), a dit : « Le président Uribe est en train d’implanter en Colombie un monde rural de grands propriétaires terriens, liés au trafic de drogues et au paramilitarisme (...). Tous les chefs paramilitaires réunis àRalito sont pro-Uribe (...). Le Président partage les bases du développement du paramilitarisme  ».

D’autre part, àla demande de législateurs contrôles par les paramilitaires, et avec l’approbation du président Uribe, trois de leurs leaders - Mancuso, Duque et Isaza -, ont été reçus au Congrès le mercredi 28 juillet 2004. Ils y ont déclaré qu’ils étaient des héros de la démocratie, qu’ils avaient sauvé la moitié de la république des griffes du communisme, que la société colombienne avait une dette envers eux, et que le sacrifice patriotique ne peut pas leur être rendu par de la prison.

La visite des paramilitaires au Congrès, et leurs discours dans ce cadre, ont causé l’horreur àl’intérieur et en dehors de la Colombie. Mais plus déconcertant, une semaine plus tard, l’intervention du Haut commissaire pour la paix, le psychiatre Luis Carlos Restrepo, qui semble avoir souffert du syndrome de Stockholm, lança au Sénat un cri de colère et d’intense douleur contre la direction politique et corporative du pays, contre la communauté internationale et contre tous les membres de la société colombienne parce que selon le commissaire tous « nous ressentons du dégoà»t  » face au processus de négociation du gouvernement avec les paramilitaires.

L’excès de générosité du gouvernement et la paguaille du paramilitarisme ont épuisé la patience des quatre médias écrits les plus influents du pays, le journal El Tiempo, l’hebdomadaire El Espectador et les revues Semana et Cambio, ont fait sauter la marmite, de manière profonde et étendue avec des éditoriaux et des rapports spéciaux le dimanche 26 septembre dernier. On ne sait pas si tous ces médias se sont mis d’accord ou si ça a été une simple coïncidence. Ce dont nous sommes sà»rs, c’est qu’ils ont interprété ce que ressentais la société, parce que celle-ci en avait ras-le-bol.

Est-il vrai que le pays s’est paramilitarisé ? Le ministre de la Défense, avec une expression d’étonnement, dit qu’ «  il n’y a pas un tel phénomène  ». Et il ajoute : « Non avec majuscules. Que personne ne croit que ceci a commencé le 7 aoà»t 2002 [date de l’entrée en fonction de Uribe]. Ce qui est en train de se passer est le début de l’émergence de ce qui se passe depuis des années  ». Le ministre Uribe - c’est aussi un Uribe - a raison : l’affaire ne date pas d’aujourd’hui. Depuis le moment où les paramilitaires ont commencé àeffectuer des massacres et des meurtres sélectifs, les défenseurs des droits humains et les dirigeants de l’Union patriotique [parti de gauche dont des milliers de militants ont été exterminés] commencèrent àles dénoncer publiquement. En 1987, le ministre du gouvernement en place, César Gaviria, lors d’un débat au Congrès, dit alors qu’il existait plus de cent bandes paramilitaires. En octobre de l’année suivante, le même fonctionnaire informa que les autorités avaient démonté 17 groupes mais qu’il en restait encore plus de quatre-vingt.

Malgré les dénonciations et l’acceptation du gouvernement de l’époque, l’État n’a jamais effectué une offensive contre les Auc [Autodéfenses unies de Colombie, paramilitaires]. Les forces militaires n’ont jamais organisé une opération contre un campement paramilitaire, àl’image de ce qu’ils ont fait pendant quarante ans contre la guérilla. Les pertes réelles des paramilitaires, ils se les ont offertes eux-mêmes : 1.500, seulement pour les affrontements entre le front Martín Llanos et le dirigeant Arroyabe ; ce denrier a été assassiné récemment par ses propres partisans.

Ainsi le gouvernement le nie, le pays s’est paramilitarisé. Par la complicité, la tolérance, l’acceptation et les réseaux de soutien au sein des secteurs économiques et politiques, les paramilitaires ont pénétré la société ou àl’inverse : des propriétaires terriens, les politiciens, les éleveurs, les banquiers et les industriels ont pénétré les milieux narcoparamilitaires àla recherche de soutien militaire et économique. Ce n’est pas un secret : depuis deux ans, sur la côte atlantique, on parle d’une paradémocratie qui, comme le dit El Tiempo, est devenue un para- Etat. Aujourd’hui les paramilitaires sont accrochés aux branches et aux organes du pouvoir public : Congrès, Ministère public, gouvernements d’états, mairies, universités, (...) . Il est déjàtrop tard, mais si la société et l’État le veulent, ils peuvent mettre fin au paramilitarisme : un petit plan Patriota - le Plan Patriota est le programme d’Uribe, mobilisant toute la troupe contre la guérilla - de 10.000 soldats et de quelques policiers serait suffisant.

Source : Revista Pueblos (http://www.revistapueblos.org), 16 novembre 2004.

Traduction : Dianne Quittelier, pour RISAL (http://risal.collectifs.net).

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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