Amérique centrale : café, cercueils et transgéniques
par Luis Hernández Navarro
Article publié le 9 décembre 2004

Février 2003. Dans un hôpital situé dans l’ouest de El Salvador - raconte le quotidien Noticias del Café -, Adán Domínguez lutte contre une grave malnutrition.

Adán partage la salle avec 32 autres bébés qui, comme lui, se trouvent au bord de la mort. Tous sont nourrissons, fils et filles de petits producteurs de café, d’ouvriers agricoles qui travaillent dans la récolte de cet aromate. Affamés, malades de pauvreté et de pénurie. Ils sont tous victimes de la crise qui a fait s’effondrer les prix du grain.

Selon des rapports du ministère de la santé de ce pays, en 2002, 52 enfants de producteurs de café de moins de cinq ans sont décédés à cause de la faim et la malnutrition en a affecté plus de quatre mille. Les médecins chargés de s’occuper de la tragédie expliquaient : "Beaucoup de gens qui dépendent du café sont maintenant sans emploi. C’est chaque fois plus dur pour les familles d’élever leurs enfants ".

Divina Belmonte, porte-parole de l’Unicef [Fonds des Nations Unies pour l’enfance] était d’accord avec ce diagnostic. "Un accroissement de la malnutrition infantile a été rapporté dans plusieurs zones productrices de café au Salvador", a-t-elle affirmé. "La nourriture est devenue de plus en plus rare, particulièrement dans les provinces d’Achuapan, Sonsonete, Santa Ana et La Libertad, où près de trente mille familles souffrent de la faim suite à la chute des prix du café de presque la moitié durant les trois dernières années".

Selon des données du Sistema Básico de Salud Integral (Sibase) de ce pays, en 2003, 12 enfants sont morts de malnutrition et d’autres pathologies associées. Une année auparavant, dans la commune de Tacuba, Ahuachapán, un total de quarante mineurs sont décédés pour la même raison dans quatre communes d’Ahuachapán.

La gravité de la situation a obligé, en juillet 2003, le Programme mondial pour l’alimentation (PMA) à entreprendre la distribution de rations de maïs, de riz et de produits fortifiés à plus de dix mille familles, dans deux des principaux départements du pays qui réunissent approximativement 30 pour cent de la production salvadorienne du grain de café.

La famine est aussi arrivée au Guatemala. Selon l’Agence pour le développement international des Etats-Unis (USAID), en 2002, ce pays vivait "une crise de malnutrition infantile généralisée, aiguë, provoquée par les effets cumulés et exaspérants de la sécheresse et du peu d’emploi dans le secteur du café.

L’information la plus récente indique que plus de trente mille enfants dans 91 municipalités souffrent de malnutrition aiguë. De ceux-ci, plus de sept mille se trouvent dans un état d’avancement modéré ou grave".

Cette année, la situation a continué à être si grave que, selon le témoignage d’un médecin guatémaltèque, "ce qui est en train de se passer est une catastrophe. Il y a toujours eu de la pauvreté et du chômage temporaire, mais je n’ai jamais vu une faim aussi réelle que maintenant. Littéralement les gens n’ont pour manger que des tortillas [galettes de maïs]".

Au Nicaragua, pays voisin, la situation n’est pas meilleure.

José Manuel Rodriguez, de cinq ans, originaire de la communauté Kansas City, commune de Grand Rancho, n’a pas réussi à vivre à cause de la faim. De même pour Daniela Díaz et Alexander Díaz, tous deux âgés de deux ans. Entre juin 2002 et février 2003, 21 petits sont morts de malnutrition et de maladies associées. Les mois suivants n’ont pas été meilleurs. L’un après l’autre, les décès ont alimenté les froides statistiques.

"J’avais quatre fils, mais celui qui avait 15 mois est décédé jeudi de malnutrition, par manque de nourriture et de médicaments ; j’ai trois autres enfants malades, mais j’ai besoin qu’on m’aide parce que ma maison est en plastique et je n’ai pas où aller quand il pleuvra", relata en septembre 2002 Yessenia Martínez, une des milliers de paysans affamés dans le nord du Nicaragua.

Lors de la marche allant des montagnes jusqu’à Matagalpa que réalisèrent, en août 2003, les travailleurs journaliers du café pour faire face à la famine provoquée par la crise, et dans laquelle, selon le Centre nicaraguayen des droits humains, quatorze personnes dont deux enfants sont décédées, Marlyn, une mère de 22 ans, y prit part avec son fils de 16 mois. Elle dit en sanglotant à un journaliste : "Maintenant nous marchons sans manger et déjà nous ne le supportons pas. C’est terrible. Il n’y a pas de travail et les enfants sont en train de mourir de faim parce que maintenant ils n’ont même pas de banane dans les champs".

Avec les régions des caféiers infestées de moustiques, la malaria et la dengue n’ont pas tardé à être présents. "Les femmes et les enfants sont ceux qui vont être les plus affectés", déclara, débordé, le docteur Juan Carlos Sánchez, directeur des Systèmes locaux d’attention intégrale en santé (Silais) de Matagalpa.

La situation était - est - si grave que le rapport de la mairie de Matagalpa indiquait qu’entre janvier et août 2002, la rubrique "donation de cercueils" au secteur rural avait atteint le chiffre de 120, beaucoup pour des nourrissons. Une année avant, la quantité de cercueils livrés avait été seulement de 50.

Ceux qui promeuvent l’utilisation de transgéniques font valoir qu’ils sont une arme très puissante pour mettre en échec la faim. Mais tous ces décès, inutiles et prévisibles, de nourrissons dus à la malnutrition, n’ont rien à voir avec le manque de nourriture, mais bien avec le manque de revenus liés au travail de leurs parents. Ces décès n’ont pas de rapport avec de faibles niveaux de productivité, mais avec la pauvreté et l’inégalité. Ils ne dépendent pas du fait qu’on n’ait pas ensemencé avec des semences génétiquement modifiées, mais bien au fait que le marché du café est désordonné et que les pays consommateurs et les grandes entreprises transnationales - qui ont mis un terme au système de quotas qui réglaient l’offre et la demande - ont fait s’effondrer les prix de cet aromate.

Malgré la faim qu’il y a dans le monde, il y a un excédent de nourriture. Pour la combattre, on ne requiert pas d’augmenter les rendements, mais bien de mettre un terme à la marginalisation et l’exclusion. On n’a pas besoin des produits transgéniques, incertains pour la santé et générateurs de dépendance pour les agriculteurs ; ce qu’il faut c’est mettre fin à un modèle qui condamne les paysans à être de simples restes.

Source : La Jornada (http://jornada.unam.mx), México, 16 novembre 2004.

Traduction : Diane Quittelier, pour RISAL (http://risal.collectifs.net).

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