Gangs de la mondialisation
par Luis Hernández Navarro
Article publié le 16 décembre 2004

A Tapachula [1], la ville la plus peuplée de l’autre frontière, on vit des jours d’hystérie collective. Une fausse annonce radiophonique mettant en garde sur l’attaque de maras salvatruchas [Gangs, bandes de jeunes, (N.d.T.)] contre des centres éducatifs a provoqué la panique. Le 22 novembre passé, les écoles ont été fermées, les parents ont enfermé leurs enfants à la maison et les professeurs sont descendus dans la rue pour protester. L’attaque n’a jamais eu lieu.

Ville de transit pour des milliers de migrants centraméricains sans papiers, centre de trafics de drogues, porte d’entrée pour les prostituées qui se louent dans les bordels du sud du Mexique, Tapachula est aussi devenue le territoire des bandes de jeunes. Au cours du défilé de commémoration de l’anniversaire de la Révolution mexicaine, des heurts ont eu lieu dans le centre de la ville. Les maras avaient attaqué un groupe d’élèves. La police a arrêté 34 personnes. La peur s’est emparée des habitants de la municipalité.
Pendant les jours suivants, lors de différentes opérations policières, 200 membres supposés de la bande ont été arrêtés ainsi que 47 polleros [Les « passeurs » à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis (N.d.T.)]. Les Guatémaltèques ont été déportés.

Cependant les maras ne sont pas coupables, loin de là, de tous les maux dont on les accable. Selon les informations de Laura Castellanos dans Masiosare, plus de la moitié des agressions contre les migrants sont le fait d’agents mexicains. Les bandes sont seulement responsables de deux cas sur neuf dans les agressions relevant de la délinquance commune.

Les maras sont des bandes transfrontalières, filles de la mondialisation. L’une d’elles, la MS13, est apparue dans les années quatre-vingt à Los Angeles, en Californie, tout comme sa rivale, la M18, fondée par de jeunes Salvadoriens qui fuyaient la guerre dans leur pays. Son prénom : la marabunta [2] ; leur nom : 13, numéro de la rue où est née la bande, la salva-trucha, synonyme sur mesure de «  identité nationale et fierté d’être rusés  ».

A la suite de la signature des accords de paix au Salvador entre la guérilla et le gouvernement, les autorités nord-américaines ont rapatrié 5.300 Salvadoriens, dont des inculpés. La graine a trouvé un terrain fertile. On pense qu’au moins 16 % d’entre eux avaient des antécédents violents. Et le phénomène s’est rapidement étendu aux autres nations de la région.
Ses membres ont entre 12 et un peu plus de 30 ans. Ils sont, les chiffres varient selon les sources, quelques 234.000 Salvadoriens, Guatémaltèques, Honduriens, Nord-américains et Mexicains. La plupart de leurs signes distinctifs, les tatouages ainsi que les codes linguistiques, sont nés dans les quartiers aux Etats-Unis. Les limites de leurs territoires sont signalées par des graffitis.

Cependant, indubitablement et chaque jour davantage, leur carte de visite dans la société est la violence. La brutalité sans utopie, sans projet, s’est transformée pour eux en une façon de vivre, en un semblant d’identité, en un mécanisme de reconnaissance.

Les histoires circulent. Le jour suivant la mort violente d’un jeune appartenant à la M18 dans les mains d’un groupe rival, la mère et les amis du pandillero [membre de la bande (ndlr)] ont veillé et enterré son corps. Vingt-quatre heures après l’enterrement, ses ennemis de la Mara 13 ont déterré le cadavre, l’ont aspergé d’essence et y ont bouté le feu.

Maras, galladas, pandillas, clicas, chapulines, cholos, bandas sont quelques-uns des noms connus pour désigner ces groupes de jeunes des quartiers marginaux des grandes villes. Le groupe procure à ses membres des revenus, de l’auto estime et de la solidarité.

Leur puissance a atteint des proportions notables. Il y a quelques jours le gouvernement salvadorien a proposé une trêve aux maras pour les fêtes de fin d’année.
Selon Oscar Bonilla, directeur du Conseil de sécurité publique de ce pays : «  Il s’agit que les bandes suspendent leurs actions et se rendent compte des bienfaits de la paix, qu’elles réalisent qu’une réhabilitation est possible. C’est pour cela que nous demandons aux leaders des maras qui sont prisonniers qu’ils fassent pression pour que cessent les actions délinquantes de leurs camarades ».

La proposition gouvernementale est en cours de négociation avec les meneurs des bandes dans les pénitenciers où ils sont détenus. Dans les points de la discussion, on trouve la question de savoir comment nommer l’impasse négociée de la violence de rue.
Selon le fonctionnaire Bonilla « Nous parlons d’ouvrir un espace de tranquillité pour les personnes dans la rue ; eux, les pandilleros, préfèrent le concept de trêve de noël  ».

Le sujet est grave. Le 24 septembre passé, un groupe d’inculpés appartenant à la Mara 18 a pris plus de 40 personnes en otage dans une maison d’arrêt du département de Chalatengo et 60 autres dans la prison de Cojutepeque, dans la banlieue de la capitale salvadorienne.

L’histoire des maras est aussi marquée par la terreur déployée contre elles. Entre 1998 et 2000, on a enregistré, seulement au Honduras, mille mineurs d’âge qui auraient été exécutés de manière extrajudiciaire. Au Salvador, les escadrons de la mort sont réapparus. Appelés l’Ombre Noire, ils sont responsables de séquestrations et d’homicides de jeunes. Au Guatemala, une moyenne de 30 jeunes sont assassinés chaque mois, plus que probablement dans le cadre de cette guerre contre les bandes.

Les maras sont une variante à la culture de survie des pauvres et des exclus, de ceux qui habitent dans les caves des pays de la région. Les études les plus sérieuses rejètent l’idée que leurs membres proviennent de foyers désintégrés. Elles montrent, en revanche, que les bandes sont les produits de société fracturées par la destruction des formes de vie et de cohabitation traditionnelles. Mais les maras sont aussi l’expression et le symptôme des faiblesses de la gauche. Elles pourraient, en outre, devenir la préfiguration de modèles de comportement pour des secteurs de la jeunesse latino-américaine toujours plus larges.

Notes :

[1Ville frontalière entre l’état du Chiapas au Mexique et le Guatemala. (ndlr)

[2Fourmi guerrière qui se déplace en grand nombre dans la forêt amazonienne. (N.d.T.)

Source : La Jornada (http://www.jornada.unam.mx), México, 30 novembre 2004.

Traduction : Anne Vereecken, pour RISAL (http://risal.collectifs.net).

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