Les petits paysans sont sur l’eau et Tractebel est sur le feu
Brésil : Le prix de l’énergie
par Gilberto Ferreira da Costa
Article publié le juin 2002

Au Brésil, 50 ouvrages hydroélectriques sont actuellement en construction provoquant le déplacement de quelques 50.000 familles. De plus, la construction de 494 nouveaux barrages est prévue d’ici 2015 avec, pour conséquence, le déplacement d’environ un million de personnes.

Les sociétés civiles des pays du Nord prennent conscience du fait que derrière le " bas " prix de l’énergie nucléaire se cache un coût invisible pour les générations futures chargées de recycler les déchets radioactifs. De même, au Brésil, il y a une prise de conscience de certains impacts négatifs d’une forme de production d’énergie pourtant sensée être parmi les plus propres : l’énergie hydroélectrique.

Expulsés de leurs terres, les petits paysans sont séparés de leurs moyens de subsistance qui leur assuraient l’alimentation et une certaine dignité dans la pauvreté. Les personnes affectés par les constructions des 1369 barrages - dont 1.059 sont en opération actuellement - se comptent en millions. Beaucoup d’entre elles se retrouvent dans les banlieues des villes avec très peu d’argent qui ne peut leur assurer un retour à la terre. Le MAB, mouvement des personnes atteintes par les barrages, s’insurge contre le modèle énergétique du gouvernement brésilien et la voracité de Tractebel qui ne cherche qu’à construire des barrages vite et à bon marché.

La crise de la production d’énergie a occasionné des coupures d’énergie mais a surtout conduit à des mesures de rationnement et privé des millions de brésiliens d’énergie. Une situation que renforce la poussée des politiques néolibérales visant une plus grande production d’énergie sans délais. Dans un Etat handicapé par plus de dix années de politiques néolibérales du même président Fernando Henrique Cardoso, surnommé FHC, la soumission aux règles imposées par l’entreprise privée est ressentie comme la seule solution possible a la crise.

Durant la II Semaine Sociale Belgo-Brésilienne, réalisée en Belgique entre le 13 et le 21 avril dernier, plusieurs débats sur la problématique de la privatisation de l’eau et son utilisation pour la production d’énergie ont eu lieu à Leuven, Namur, Gand, Louvain-La-Neuve et Bruxelles.

Quatre brésiliens ont été invités avec le soutien du Comité Belgo-Brésilien, de Fian-belgium, de 11.11.11. coupole des ONG flamandes et de l’ACV-CSC de Bruxelles : Marco Antonio Trierveiler et Djalma Martins Dias du MAB, Esmeraldo Leal du Mouvement des Paysans Sans Terre (MST) et Olímpio Alves de la Fédération des Syndicats des Ingénieurs, FISENGE.

Dans les débats de clôture de la Semaine Belgo-Brésilienne - qui s’est tenue à Bruxelles le 21 avril 2002 - , la participation de Mr. Eric De Muynck, représentant international de Tractebel pour l’Amérique latine, a donné un ton particulier au débat originellement prévu pour une analyse de la crise de l’énergie au Brésil et un bilan social du gouvernement Cardoso - qui arrive à sa fin.

Modéré par Ng Sauw Thjoi de la Radio 1 flamande, le débat a été conduit de façon démocratique et toutes les parties ont pu s’exprimer et réagir lorsqu’elles ont été interpellées. Avec quelques moments plus " excitants ", la discussion a permis l’approfondissement de certains aspects du problème qui étaient, jusqu’à présent, méconnus de l’opinion publique en Belgique. Il est évident que l’espace imparti à cet article m’oblige à faire des choix.

Tractebel se refuse à reconnaître l’existence des paysans ’sans papiers’ au Brésil

Lorsque, au siècle précédent, la lutte pour l’abolition de l’esclavage gagnait l’adhésion de certains secteurs favorables à l’usage de la main d’oeuvre salariée, les riches fermiers propriétaires d’esclaves ont promulgué, en 1850, la "lei de Terras" (loi des terres) qui exclut les peuples indigènes et les esclaves de l’achat des terres. L’occupation des terrains sur les bords des fleuves et des rivières par les esclaves et les peuples indigènes ne se fait certainement pas pour ennuyer les constructeurs des barrages mais par nécessité. D’autre part, la possession d’un titre de propriété livré par les autorités judiciaires peut également être contesté dans le pays où se conjugue le verbe "grilar" (qui vient de "grilo", grillon en français) qui trouve son origine dans certaines pratiques. Les riches, ayant des liens étroits avec les autorités judiciaires - souvent issues des mêmes familles - , fraudent les titres de propriété : on les garde quelque temps dans un récipient où on introduit des grillons qui se chargent de "vieillir" ces titres en en mangeant une partie et en déposant leurs excréments sur le papier. Enfin, l’usage du sang et l’exposition au soleil sont d’autres expédients utilisés pour produire un titre de propriété " authentique " comme celui qui est demandé par Tractebel aux paysans du MAB.

Tractebel ne tient compte que des prix dits "du marché"

Le débat sur le prix est intéressant car il porte à la fois sur le prix payé par Tractebel pour la concession vendue aux enchères dans le programme de privatisation du gouvernement Cardoso, et aussi sur les montants des indemnisations proposées par l’entreprise aux paysans affectés et dûment reconnus par Tractebel.

Le programme de privatisations réalisé par le gouvernement Cardoso est largement contesté au Brésil. Il y a des suspicions concernant des ententes préalables réalisées soit entre entreprises lors des privatisations, soit entre celles-ci et certains membres du gouvernement. Evidemment, les tentatives d’analyser à fond le problème ont été freinées par le gouvernement. Cependant, les élections du mois d’octobre 2002 et la possibilité de l’élection de Luis Inácio Lula da Silva (du Parti des Travailleurs, PT) à la présidence de la république pourrait aboutir à une révision du programme des privatisations afin d’identifier les éventuelles irrégularités (maracutaias dirait Lula). Ce programme des privatisations au Brésil a été conçu comme un moyen d’alléger la dette brésilienne. Pourtant, après avoir vendu les communications, la sidérurgie, la production des minéraux, le transport ferroviaire, fluvial et une grande partie des autoroutes, des ports et les concessions pour la production d’énergie, la dette brésilienne est dix fois plus grande qu’elle ne l’était au début du gouvernement Cardoso. Lorsque Olímpio Alves a afirmé que le prix payé par Tractebel pour la concession était dix fois inférieur au prix évalué du patrimoine, Mr. De Muynck a expliqué que l’entreprise n’y était pour rien : "ce prix est défini par des agents financiers". Olímpio Alves a immédiatement réagi en affirmant : "C’est encore aux renards de garder les poules".

Lorsque Mr. De Muynck a expliqué les raisons pour lesquelles les indemnisations des populations d’origine indigène et africaine de la région de Cana Brava, au centre du pays, sont dix fois inférieures à celles payées aux descendants d’Allemands, Polonais et d’Italiens de la région d’Ita, au sud du Brésil, il recourt au même argument : ce sont des prix fixés par le marché. On dirait que le marché est une sorte de congrégation religieuse, encore que…

Tractebel ne sait pas dialoguer

Nous avons reçu plusieurs appels téléphoniques de Tractebel afin de proposer une participation au débat. Il est évident que Tractebel cherche à donner une image d’ouverture car l’opinion publique européenne - et en particulier celle de Belgique - est de plus en plus soucieuse du "rôle social et environnemental" des entreprises. Cependant, le traitement réservé par Tractebel aux représentants du MAB est en flagrante contradiction avec cette prétendue volonté de dialogue. Les paysans sont mis devant le choix d’accepter les alternatives proposées par l’entreprise ou de traiter la question en justice. Marco Trierveiler affirme que "parfois les avocats de Tractebel doivent voyager plusieurs centaines de kilomètres pour s’occuper d’une querelle judiciaire dont la valeur est de 36 reals (moins de 20 euro) ce qui est ridicule". Lorsque Djalma Martins a argumenté que sa maison est sous l’eau et que, jusqu’à présent, il n’a pas reçu d’indemnisation, Mr. De Muynk a perdu quelque peu son calme : "Djalma se présente ici comme une victime mais il ne l’est pas. J’ai demandé une investigation sur lui et je sais qu’il habite en ce moment en ville dans une maison offerte par Tractebel et qu’il avait même une maison en ville qu’il a vendue". Dans ce court "dialogue", se retrouve tous les ingrédients d’une situation d’injustice flagrante. Lorsque Mr. De Muynck s’octroie le droit de fouiller dans la vie privée de Djalma afin de trouver des arguments pour la croisade de la construction des barrages, il ne fait que confirmer les faits dont les paysans des bords des rivières atteints par la construction des barrages s’indignent : "L’entreprise demande le respect de la propriété privée lorsque nous occupons ses installations pour protester, pourquoi ne respecte-t-elle pas nos propriétés lorsqu’elle rentre dans nos propriétés sans demander d’autorisation et lorsqu’elle les inonde sans nous avertir suffisamment à l’avance ?". La maison que Djalma a vendue n’était pas une villa comme on aurait pu le croire en écoutant Mr. De Muynck… et il l’a vendu parce que, privé de sa plantation, des ses animaux domestiques, il était bien obliger de trouver de quoi se nourrir.

Tractebel ne sait pas ce qu’est le développement

Ce que Tractebel entend par " développement " n’est qu’une piètre caricature de celui-ci. C’est Xavier Jadoul, d’Entraide et Fraternité qui a contesté l’argument de Mr. De Muynck lorsque celui-ci disait que, grâce à Tractebel, le développement était arrivé à la région de Cana Brava puisque, maintenant, les populations de cette localité ont pu avoir un abattoir sur place. Pour Xavier Jadoul, le développement ne peut pas se résumer à la construction d’abattoirs et les entreprises comme Tractebel feraient mieux de demander aux ONGs qui travaillent sur place depuis des décennies de quoi il s’agit plus précisément.

Tractebel aime la justice… des riches

Les élites brésiliennes savent se servir d’un appareil judiciaire construit sur la logique de l’esclavage et de l’utilisation des pauvres comme main d’oeuvre gratuite. De même, Tractebel se sert de ce système judiciaire qui laisse les riches impunis et discrimine les pauvres sans jamais se soucier du fait que ce système a été construit au long des différentes périodes de dictatures interrompues par d’éphémères périodes de stabilité relative. Le système judiciaire brésilien est sorti intact de la dernière période de dictature, et il continue à condamner les sans terre et à laisser impunis les riches. Le cas du Massacre de Eldorado dos Carajás en est malheureusement un exemple célèbre.

Pour un changement de cap dans la production d’énergie au Brésil

Aujourd’hui, il existe un plan pour la construction de 494 nouveaux barrages au Brésil. Plus de 800 mille petits paysans perdront leurs terres. Au-delà des indemnisations en argent, le MAB revendique que les paysans soient réinstallés dans des propriétés agricoles afin de continuer a vivre de l’agriculture.

Olímpio Alves affirme que " les ingénieurs brésiliens sont capables de faire des barrages d’une qualité supérieure à ceux construits par Tractebel " en ce moment. Des barrages à " fil d’eau ", avec un plus grand investissement à court terme, mais avec un impact nettement moins grave pour l’environnement et donc pour les populations locales. Tout en sachant que les barrages à fil d’eau, plus sophistiqués et plus chers, peuvent être construits en remplacement des actuels, les enjeux économiques semblent avoir, jusqu’à présent, le dernier mot.

Tractebel est pressée car elle suit le marché qui, en ce moment, parle de déficit énergétique. La consommation d’énergie au Brésil est une des plus basses au monde. A titre de comparaison, la Belgique consomme quelques 7.300 KW par habitant, les EUA 12.500, la France 6.600, le Venezuela 2.850, l’Argentine 2.100 et le Brésil 2000 KW.

Il est évident que cette baisse de consommation d’énergie pour la huitième économie au monde et la deuxième de l’Amérique Latine (le Brésil a perdu la première position pour le Mexique durant le gouvernement FHC) n’est possible que grâce à l’exclusion de plus de 40 millions de personnes qui vivent en dessous du seuil de pauvreté. De plus, on ne voit pas pourquoi ce seraient encore elles les plus brutalement pénalisés par la production d’une énergie qui, malheureusement, pour l’instant, ne leur apporte pratiquement rien.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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