80 établissements sont gérés par les ouvriers. Et ça marche.
Argentine : les ouvriers, patrons à leur manière
par Claudio Tognonato
Article publié le 7 février 2005

Aujourd’hui, en Argentine, des réformes de loi permettent aux travailleurs réunis en coopératives de récupérer des entreprises et de poursuivre la production en autogestion. Une expérience qui porte ses fruits. Ceci grâce à la perquisition par l’Etat des machines, propriété des anciens patrons. Reportage.

L’Amérique latine est en passe de redevenir un laboratoire social. Les nouvelles perspectives politiques et économiques qui se présentent sont provoquées par des situations d’extrême nécessité. Si la longue nuit des dictatures militaires est formellement loin derrière depuis les années quatre-vingt, l’ombre du néolibéralisme continue de semer mort et famine dans de nombreux pays latino-américains. Aujourd’hui, plusieurs gouvernements tentent de s’éloigner du modèle proposé par Washington et le FMI. Si la victoire de Lula au Brésil représentait le symbole de ce processus, avec Hugo Chavez au Venezuela, Tabaré Vazquez en Uruguay et Kirchner en Argentine, la tendance au changement des politiques économiques et sociales se renforce davantage.

L’écroulement de l’économie argentine et l’explosion sociale, en décembre 2001, ne sont pas étrangers à ce renversement de politique. L’Argentine des « miracles », élève modèle du FMI, amenait peu à peu sa population vers la misère la plus totale. Le modèle économique néolibéral, débuté avec la dictature militaire de Videla, en 1976, et poursuivi par les gouvernements successifs, a échoué de manière catastrophique. Après quatre ans consécutifs de récession économique, l’Argentine est entrée dans la fatidique année 2001.

Un grenier vide

A l’époque, tout fonctionnait au ralenti, à l’exception de l’activité financière et des sociétés étrangères qui géraient les services publics privatisés. Le pays était abandonné de tous. Les plus « avertis » ont bouclé leurs valises avant l’éclatement du mois de décembre. En 2001, plus de 26milliards de dollars ont quitté les comptes du pays. Les citoyens argentins ne pouvaient même plus retirer leurs économies ou tout simplement leurs salaires, faute de liquidités dans les banques. Plus de 100000 commerçants ont fermé boutique.

Cette même année, les ouvriers ont perdu 32% de leur pouvoir d’achat et le PIB, négatif depuis quatre ans, a chuté à -16,3% ! En 2002, on enregistrait un taux de chômage de 25%. Le peuple argentin assistait impuissant et incrédule au cruel « miracle » : dans le grenier du monde, plus de la moitié de la population avait faim.
En 2000 déjà, la faillite de certaines usines a été l’occasion de mettre en marche la lutte sociale. Les ouvriers concernés, désespérés, se refusaient à grossir les rangs anonymes de chômeurs. Ils ont ainsi commencé à occuper les usines à l’abandon. La première usine occupée, à Avellaneda, fut l’occasion de créer le Movimiento nacional de fàbricas recuperadas (MNFRT). Les 54ouvriers qui occupèrent cet établissement formèrent une coopérative. On y produisait des tubes en cuivre et en laiton. Aujourd’hui, l’usine tourne bien et a embauché 30ouvriers supplémentaires, et les augmentations de salaire suivent.

Climat tendu en 2002

Le 18 décembre 2001, la veille de la révolte populaire qui a assiégé les banques, occupé le Congrès et chassé le président Fernando de la Rua, les ouvriers de l’usine Brukman ont occupé leur usine. Aujourd’hui, cette industrie textile demeure l’emblème de la lutte ouvrière. Dans le climat insurrectionnel de l’année 2002, l’occupation d’usines s’est étendue à tout le pays. Avec le temps, la situation s’est stabilisée et le phénomène a ralenti. Ceci grâce à l’expérience du MNFRT, qui est parvenu à obtenir quelques modifications législatives, comme la réforme de la loi qui règle les faillites. Il n’est à présent plus nécessaire d’occuper des usines. La loi considère que la faillite concerne l’administration de l’entreprise, alors que l’usine et ses biens appartiennent à la société. Les ouvriers, s’ils sont capables de s’organiser, peuvent proposer au magistrat de poursuivre la production. Les machines sont expropriées par l’Etat et confiées aux coopératives afin de continuer la production.

Aujourd’hui, les usines qui forment le MNFRT sont au nombre de 80, dont 65 sont productives. Certaines, récupérées il y a cinq ans, parviennent à un volume de production de 90%, par rapport à la capacité réelle du site. D’autres usines ont été reprises l’année dernière et tournent à 20 ou 30% de la production potentielle. Mais l’autre élément important, commun à toutes ces usines, ce sont la croissance et la recapitalisation permanentes, avec les bénéfices issus de l’activité propre.

Contrairement à la logique économique, ces coopératives ne misent pas sur l’investissement de capitaux. Si elles procédaient ainsi, elles ne parviendraient jamais à mettre en route le système de production. L’élément déterminant de cette expérience, c’est la solidarité entre les ouvriers.

État et coopératives

L’occupation des usines a ouvert un vif débat à propos des modalités de gestion. Il existe fondamentalement deux écoles : la formation de coopératives autogérées ou l’étatisation avec le contrôle par les ouvriers. Cette dernière a été la position dominante pendant la première période. Soutenue par de petits groupes de la gauche radicale, elle n’a obtenu que peu de succès auprès des ouvriers. La propriété de l’Etat est une antienne de la gauche, qui semble difficile à appliquer si l’on ne l’adapte pas au type d’Etat dont on veut dépendre. En ce moment, en Argentine, il n’y a qu’un seul établissement qui a opté pour ce type de gestion : la Zanon, à Neuquen.

L’autre proposition, à savoir la coopérative autogérée, recueille le plus grand nombre de voix. Le MNFRT pense qu’il est possible de gérer et de faire fonctionner les usines avec des modalités alternatives, bien qu’intégrées au sein d’une société capitaliste. Dans les coopératives autogérées, il n’y a pas de privilèges, la direction et les choix stratégiques émergent d’une assemblée. L’objectif du mouvement est de récupérer le plus grand nombre d’usines. Il y a actuellement plus de 8000ouvriers qui travaillent avec ce système d’autogestion. « Nous ne voulons pas faire la révolution », disent certains ouvriers, « nous sommes plus modestes : chaque usine récupérée et sauvée est pour nous une révolution ».

Source : Le Courrier (http://www.lecourrier.ch), Genève, février 2005.

Traduit et adapté par Luca Benetti.

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