Entretien avec João Pedro Stedile, Mouvement des sans-terre
Brésil : Lula et la réforme agraire
par Oziel Alvez
Article publié le 22 février 2005

Entretien avec João Pedro Stedile, coordinateur national du Mouvement des travailleurs ruraux sans-terre du Brésil.

Où en est la lutte pour la terre et dans quelle situation se trouve le Mouvement des sans-terre (MST) ?

João Pedro Stedile - Jusqu’à présent, le gouvernement n’a pas tenu ses promesses en ce qui concerne la réforme agraire. Le nombre de paysans ayant obtenu de la terre en deux ans de gouvernement Lula est vraiment trop faible, notamment par rapport à ce qu’avait pu faire le président précédent, Fernando Henrique Cardoso, dans ses deux premières années. L’explication tient au fait que le gouvernement a besoin de la plus-value gigantesque de l’agrobusiness pour équilibrer les comptes du pays. La politique agricole est donc tournée vers les exportations, j’en veux pour preuve que les OGM ont été légalisés. Nous avons obtenu la création d’un second plan national de réforme agraire avec le ministre du Développement agraire, Miguel Rossetto, et un grand nombre de personnalités des institutions et de la société civile. Ce plan prévoit l’accès à la terre ou à des ressources plus importantes pour un million de familles paysannes au Brésil. Nous disons : « Chiche ! » Cela va de soi. Mais nous estimons que les enjeux de la politique du gouvernement Lula ne sont pas aujourd’hui compatibles avec la réalisation de ce plan étalé jusqu’à 2006. En tant que mouvement social, notre responsabilité est de le faire appliquer tout de même. Pour nous, les avancées sociales n’ont pas lieu sans mobilisations. Nous avons donc prévu un agenda, qui rythmera cette année que nous voulons très riche en luttes pour la terre. Nous allons multiplier les occupations, reprendre une action commune avec la coordination des mouvements sociaux et surtout tenter de marquer un moment politique très fort lors de l’arrivée de la marche nationale pour la réforme agraire, qui partira de Goiania le 17 avril et arrivera à Brasilia en mai. Nous attendrons la réaction du gouvernement avec beaucoup d’intérêt.

Que pensez-vous de l’action propre du ministère de Rossetto [ministre de la réforme agraire, ndlr] ?

Je veux d’abord préciser que Rossetto n’est pas un ennemi. Nous divergeons sur la tactique, même s’il est animé par les meilleurs sentiments. Il me vient une réflexion que je tiens du président Chávez : « Pour régler le problème de la pauvreté, il faut donner du pouvoir aux pauvres. » Il ne suffit donc pas d’être ministre, c’est le peuple organisé qui fera les changements nécessaires au Brésil. Pour nous, la conjoncture est favorable au renforcement de notre organisation, mais nous n’avons aucune illusion sur le gouvernement Lula, qui ne remet pas en cause l’État brésilien, tourné vers le maintien de l’ordre de l’élite et des multinationales. Nous avons un espace et un interlocuteur, c’est mieux qu’avant. Mais le moment historique que nous attendions après l’élection de Lula a tourné court.

Que signifie « renforcement de l’organisation » ?

Nous avons deux grandes difficultés. La première est de remplir notre rôle de formation auprès des militants du MST, auxquels nous devons beaucoup. Un de nos grands défis est de proposer une formation de qualité à ces cadres qui, au long de ces vingt ans de lutte du MST, ont émané du peuple sans terre. Il y a six ans, nous avons émis l’idée de créer une faculté populaire dédiée au MST et aux mouvements sociaux brésiliens. Aujourd’hui, cette école, l’École nationale Florestan-Fernandez (ENFF), est terminée et fonctionnelle pour 250 élèves. Elle a été une école dès la pose de sa première pierre, et la main-d’œuvre est venue des assentamentos et accampamentos du MST [respectivement « terres conquises » et « occupations de terre », ndlr] de tous les États du Brésil, pour se former à son mode de construction écologique et pour suivre des cours théoriques après le travail physique. Nous en avons fait une expérience de formation humaine grâce au travail volontaire, qui, nous le pensons, est la forme la plus aboutie de travail militant, de la pratique révolutionnaire. Nous nous sommes beaucoup inspirés des écrits du Che sur le travail volontaire. L’ENFF sera ouverte à tous les mouvements sociaux du Brésil et d’Amérique latine. Nous avons choisi Florestan Fernandez pour sa contribution à l’analyse de la société brésilienne, qui a inspiré plusieurs générations de lutteurs, et pour sa pensée toujours cohérente avec ses origines populaires : « Faites la Révolution à l’école, le peuple la fera dans la rue. » La deuxième difficulté est la gestion des coopératives de production que nous mettons en place lorsque la terre est conquise. Cet aspect est très important, il en va de la crédibilité de notre projet. Les coopératives fonctionnent déjà bien mais des cours d’agronomie seront donnés à l’ENFF. Il y aura aussi des places pour des sans-terre dans les écoles d’agronomie, notamment au Paranà.

C’était la raison de la visite de Chávez au MST pendant le Forum social mondial ?

Effectivement, nous avons signé un protocole entre l’État vénézuélien, l’État du Paranà et l’université du Paranà, pour ouvrir l’école latino-américaine d’agroécologie. Nous sommes fiers d’avoir reçu Chávez. La solidarité latine fonctionne déjà bien : cette année, les 27 premiers médecins sans terre vont sortir de l’école Martin Luther King de Cuba. Pour nous, renforcer l’organisation, c’est former des militants issus du peuple avec une haute capacité à transformer le quotidien : des médecins, des journalistes, des agronomes... La presse s’est moquée de nous : « Les sans-terre veulent maintenant devenir agronomes ! » Eh bien oui, mais on ne peut le faire qu’en cherchant des appuis en dehors du Brésil. Je crois qu’il y a aujourd’hui plus de Brésiliens pauvres dans les universités cubaines que dans les universités brésiliennes.

Quels sont les enjeux à long terme pour les mouvements sociaux brésiliens ?

Continuer à organiser le peuple. Souvent, les forces de gauche laissent cet aspect de la lutte, vont de grand sommet en grand sommet, et elles se satisfont d’analyses de conjoncture, mais un exercice rhétorique, même combatif, ne suffit pas. Nous pensons que l’essentiel du travail militant doit se faire où les pauvres vivent, sous forme de travail de base. Nous organisons les sans-terre en noyaux de familles autogérés, par exemple, ayant accès à l’éducation, à la formation, à la culture, à l’information indépendante et surtout au travail libéré, dans nos coopératives. Nous devons toujours augmenter notre capacité organisatrice pour « faire société », c’est-à-dire disputer l’hégémonie culturelle, économique, politique au capitalisme, c’est ce que nous a enseigné Gramsci. Il n’y a que de cette façon que nous avons réussi à gagner du terrain sur les latifundia et le capitalisme brésilien. Il reste encore beaucoup de chemin, mais la situation, notamment en Amérique latine, est pleine d’espoir.

Propos recueillis par Oziel Alvez.

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Recompositions

Le 5e Forum social mondial, à Porto Alegre, a été un moment fort de réorganisation de la gauche radicale brésilienne, dans et hors le Parti des travailleurs.

Si Lula reste populaire - il est encore pour des millions de Brésiliens l’ex-métallurgiste de São Paulo - sa politique néolibérale d’adaptation aux exigences des marchés financiers et des institutions internationales est de plus en plus contestée par des secteurs de la gauche brésilienne. Les dernières décisions du gouvernement - augmentation des taux d’intérêts, limitation de l’octroi de terres pour la réforme agraire, vente gigantesque de l’énergie électrique brésilienne (largement en deçà des prix du marché) au secteur privé - confirment cette politique.

Sous le coup des résultats des dernières élections municipales d’octobre 2004 et du mécontentement croissant de secteurs de la base traditionnelle du Parti des travailleurs (PT), la gauche « solidaire du gouvernement » - essentiellement les courants liés à l’Articulation de gauche et à la majorité de la Démocratie Socialiste - vient de publier une « Lettre aux membres du PT », constatant nombre de limites ou de retards de la politique de Lula et visant à infléchir la politique gouvernementale dans un sens plus conforme aux intérêts des classes populaires.

C’est croire qu’on peut modifier dans un sens progressiste la politique d’un gouvernement dont « le centre de gravité est le néolibéralisme capitaliste » et construire une alternative antilibérale en soutenant ou en participant à ce type de gouvernement.

Au-delà des choix de constructions de parti - au sein ou à l’extérieur du PT - les autres initiatives de réorganisation de la gauche s’opposent au soutien du gouvernement Lula. Elles ne concernent que des milliers de militants, loin encore des 600 000 membres du PT, mais elles sont significatives d’un mouvement de responsables historiques du PT, de syndicalistes et d’associations...

« Plus en notre nom, droit à la dissidence » : c’est le nom d’un appel signé par des centaines de responsables de la gauche syndicale de la CUT, membres du PT, qui rejettent la politique gouvernementale.

Plus significatif, 112 fondateurs du PT, dont Jorge Martins, membre de la commission exécutive de la CUT, et Plinio de Arruda Sampaio Junior, intellectuel reconnu au Brésil, viennent de publier un « Manifeste de rupture » avec le PT, signé par plusieurs centaines de militants... Pour les signataires, « le PT n’est plus un parti de transformation sociale. [...] Ce processus est irréversible ». Ces responsables cherchent aujourd’hui à réorganiser la gauche radicale brésilienne dans une perspective anticapitaliste.

Enfin, Porto Alegre aura été un moment fort pour le Parti du socialisme et de la liberté (PSOL), parti créé par Heloisa Helena et les députés exclus du PT pour avoir refusé de voter la réforme gouvernementale des retraites. Il a organisé une rencontre réunissant près de 2000 personnes. Ce parti vise aujourd’hui à rassembler des secteurs liés à des expériences significatives des mouvements sociaux et des courants de gauche issus du PT. Il est animé par des courants révolutionnaires, dont des camarades de la Démocratie socialiste (DS) - plusieurs dizaines de membres de la DS ont rejoint le PSOL lors du Forum ainsi qu’une série de personnalités reconnues et issues du PT - mais son développement sera lié à sa capacité à rassembler, à intégrer de nouvelles expériences et des courants venant du PT ou des mouvements sociaux, notamment le Mouvement des sans-terre, pour en faire un vrai parti anticapitaliste large. Dans cette perspective, face à la candidature probable de Lula en 2006, la campagne d’Heloisa Helena sera un des atouts principaux du PSOL dans les mois à venir. L’expérience gouvernementale du PT ouvre un nouveau cycle historique et politique du mouvement ouvrier et des mouvements sociaux brésiliens.

La gauche radicale est maintenant entrée dans une phase de turbulences et de réorganisations. Au-delà des choix de construction de chaque courant, il s’agit d’agir dans l’unité d’action pour développer les luttes, maintenir et approfondir des capacités de dialogue, de discussions d’échange entre toutes les tendances. Cela est décisif pour construire une alternative anticapitaliste à la politique néolibérale.

François Sabado

Source : Rouge (http://www.lcr-rouge.org, février 2005.

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