Equateur : entre les ambiguïtés de la politique et la politique des équivoques
par Pablo Davalos
Article publié le 28 mars 2005

L’Equateur vit actuellement une crise de son système politique qui met en tension les contenus mêmes de la démocratie et de la participation sociale. Il s’agit d’un panorama confus et ambigu, dans lequel les décisions de la conjoncture paraissent être si déterminantes que l’on a même accusé le mouvement indigène équatorien de trahison et de tromperie pour ne pas participer aux différentes mobilisations sociales que “l’opposition politique” a programmé ces mois-ci contre le gouvernement de Lucio Gutiérrez. C’est là une accusation grave qui renferme en elle-même un argument fallacieux : celui de supposer que les conflits réels de l’Equateur se circonscrivent et se limitent à l’institutionnalité démocratique. Pour comprendre la position du mouvement indigène, et aussi d’autres secteurs comme la Coordination des mouvements sociaux, il est nécessaire de mettre en contexte tant le gouvernement de Gutiérrez que les arguments de “l’opposition politique” contre ce gouvernement.

En effet, il faut rappeler que deux mois à peine après son arrivée [il a été élu en novembre 2002, ndlr] - un genre de record du monde- le gouvernement de Lucio Gutiérrez mettait déjà en place un accord stand-by avec le Fonds monétaire international (FMI), dans lequel furent notifiés vingt points qui comprenaient une série de réformes économiques, parmi lesquelles on peut signaler : l’arrêt de la subvention au gaz à usage domestique, la flexibilisation du travail, la privatisation de l’entreprise pétrolière nationale, des entreprises d’électricité et de télécommunications, parmi les aspects les plus importants.

En outre, au mois d’avril de sa première année (2003), le gouvernement de Lucio Gutiérrez signait avec la Banque mondiale la Stratégie d’assistance au pays (CAS, sigles en anglais), dans lequel il s’engageait à une réforme profonde dans divers secteurs considérés stratégiques comme : l’éducation, la santé, les finances, l’emploi, les ressources naturelles, l’infrastructure routière, la sécurité juridique, la libéralisation commerciale, les hydrocarbures, etc. Toutes ces réformes sont connues comme les “réformes structurelles” et leur objectif fondamental vise à la privatisation, la dérégulation et la diminution de la responsabilité de l’Etat dans ces secteurs.
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Deux ans plus tard, au moment où son gouvernement entame sa dernière ligne droite, il est clairement perceptible que le projet originel qui a accompagné Gutiérrez, c’est-à-dire faire avancer la réforme néo-libérale de manière plus radicale et profonde, a finalement été un échec. Presque toutes les réformes structurelles à caractère néo-libéral sont restées dans l’agenda des sujets en suspens.

La priorité du gouvernement, durant le temps qu’il lui reste, sera d’établir un minimum d’accords qui rendent viable le projet stratégique de la réforme structurelle néo-libérale mais sans que cela n’affecte la stabilité du régime. De là, nous pouvons pour le moment apercevoir deux stratégies de base en relation avec les accords originellement prévus avec le FMI et la Banque mondiale. La première serait un ensemble de réformes légales pour la privatisation du pétrole, de l’énergie électrique, des télécommunications et de la sécurité sociale (appelé Loi “Trole 4”). La seconde serait la signature et la ratification du traité de libre-échange avec les Etats-Unis (TLC, sigles en espagnol) qui, tel qu’il a été structuré, a un statut juridique qui le situe au-dessus même de la constitution de la République.

Pour faire aboutir ces deux stratégies, le gouvernement de Lucio Gutiérrez a besoin d’un minimum de “capital politique”, et c’est justement cela qui lui manque. En effet, si le gouvernement de Gutiérrez n’a pas pu appliquer dans toute leur amplitude les réformes auxquelles il s’était engagé avec le FMI et la Banque mondiale, c’est parce qu’il connaît la capacité de mobilisation des mouvements sociaux et, surtout, du mouvement indigène. Lucio Gutiérrez, en ne permettant pas l’augmentation du prix du gaz à usage domestique -c’est-à-dire éliminer la subvention du gaz- reconnaît explicitement la capacité de veto exercée par le mouvement indigène. On peut dire ce que l’on veut à propos de la faiblesse du mouvement indigène équatorien, ce qui est sûr, c’est que le gouvernement de Gutiérrez -qui fait ses calculs et tactiques politiques avec la vision de la sécurité de l’Etat et des renseignements policiers - ne se laisse pas tromper quant à la supposée faiblesse du mouvement indigène et préfère jouer avec prudence.

C’est cette capacité de veto du mouvement indigène qui a maintenu en suspens l’application des objectifs principaux de la réforme structurelle et, ce faisant, a empêché la capacité politique du régime d’imposer son “plan de gouvernement”. En effet, Gutiérrez n’a pas d’autre plan que celui prévu avec le FMI (lettre d’intention) et avec la Banque mondiale (Stratégie d’assistance au pays). Si ce plan de gouvernement était désarmé, c’est en réalité la capacité effective de tout son gouvernement qui serait désarmée.

De ce fait, l’une de ses priorités politiques a été la désarticulation et la destruction des capacités organisatrices du mouvement indigène et sa neutralisation politique. Pour cela, l’affaiblissement/ l’usure et l’épuisement du mouvement indigène se sont imposés comme une véritable politique d’Etat, puisque sa neutralisation est la clef pour désarmer ce droit de veto exprimé dans cette énorme capacité de mobilisation sociale. Mais en même temps que Gutiérrez cherche la manière d’éliminer son ennemi politique le plus important, il doit également chercher des appuis politiques pour se maintenir au pouvoir.

Ce n’est plus seulement l’agenda de la réforme structurelle qui est bloqué et qui doit être appliqué en priorité, sinon que le principal argument du pouvoir est devenu “rester au pouvoir” et, ce faisant, le point prioritaire de l’agenda politique gouvernemental. Voilà quelque chose qui peut paraître curieux pour un régime démocrate-libéral mais, en considérant la crise institutionnelle de l’Equateur, le fait qu’un président élu puisse terminer son mandat est déjà un véritable exploit. Gutiérrez se consacre avec toute son énergie et ses capacités, à rendre possible cet exploit. Le problème pour le gouvernement est qu’à chaque pas qu’il fait pour réaliser cet exploit, ses espaces de décision diminuent et ses possibilités réelles d’exercer son pouvoir se réduisent.

Pour se maintenir, il doit pactiser avec des partisans aux intérêts opposés. Les alliances sont purement conjoncturelles et Gutiérrez utilise l’Etat comme un moyen stratégique de rester au pouvoir. Ces alliances conjoncturelles interdisent quelque projet à long terme que ce soit, et font que les partis politiques engagés avec le gouvernement défendent les espaces cédés, tels des chiens enragés. Ainsi, au moment où le régime a accompli la moitié de son mandat, il se trouve bloqué de toutes parts : il a dû céder d’importantes capacités à d’autres partis et sa marge de décision, en réalité, est très mince.

Cette stratégie de Gutiérrez a lieu dans un contexte spécial : celui de la reconfiguration des structures oligarchiques et de la recomposition de ces oligarchies, forcées par la crise financière et monétaire de 1999-2000. La recomposition de ces oligarchies, avec comme base la côte équatorienne et principalement la ville de Guayaquil (surtout les groupes financiers Isaías et Noboa), s’inscrit dans la logique monopoliste : tout contrôler, administrer les marchés et détruire toute concurrence.

Cette logique, appliquée sur le plan politique, met à nue la forme institutionnelle de la démocratie représentative libérale. Quand la logique monopoliste -qui n’a ni scrupules, ni morale- se mêle à la politique, dans un contexte où l’institution politique se maintient dans une fiction de démocratie, cela met en péril les principes mêmes de la démocratie. Cela démontre que la fiction démocratique génère des simulacres et des scénarios, des acteurs et des effets spéciaux, et que les principes fondamentaux de justice, d’équité, et toutes les institutions sont, en réalité, une prérogative du pouvoir.

Ainsi, Gutiérrez se trouve entre quelque chose et son contraire. D’un côté, sa capacité d’imposer son plan de gouvernement est bloquée, principalement par ce pouvoir implicite de veto détenu par les mouvements sociaux et le mouvement indigène. D’autre part, il a dû démanteler l’institutionnalité de l’Etat pour la distribuer comme des cadeaux qui garantissent la stabilité de son gouvernement. L’équilibre fragile qui soutient son maintien au pouvoir génère plus de vulnérabilité et, en même temps, limite ses possibilités réelles d’exercer sa gouvernance. Et il est à peine à mi-mandat !

Mais la recomposition oligarchique exprimée à travers ces deux grands groupes financiers : Isaías et Noboa, et dans leurs expressions politiques, les partis roldosista Equatorien (PRE) et Rénovation institutionnelle d’action nationale (PRIAN), génère de nouveaux affrontements de pouvoir qui menacent de porter atteinte à la légitimité de l’institutionnalité de tout le système politique, surtout avec la bourgeoisie de la sierra équatorienne [zones andines, ndlr], en recherche désespérée de cadres et de partis politiques qui la représentent, en particulier depuis l’échec de la Démocratie chrétienne (appelée, en Equateur, Démocratie populaire).

Un système politique qui a perdu sa légitimité commence à générer une crise de maintien du pouvoir, ce qui ouvre la voie à toutes les résolutions politiques. La logique monopoliste n’entend pas la raison, surtout quand elle “fait de la politique”, c’est pour cela qu’il existe un risque que cette recomposition oligarchique mette finalement hors-jeu le système politique dans son ensemble. Les groupes financiers qui contrôlent maintenant l’institutionnalité de l’Etat (PRE et PRIAN) sont voraces et n’ont aucun scrupule dans leur soif de pouvoir. Une fois les outils du pouvoir en main, la recomposition oligarchique veut en profiter un maximum, créant des fissures dans la légitimité de tout le système politique.

Ces fissures, ouvertes par le besoin de Gutiérrez de trouver des appuis pour maintenir son gouvernement, doivent être refermées pour que puisse fonctionner la fiction démocratique, et pour que le pouvoir puisse reprendre l’exercice de son hégémonie. Ainsi, dans la logique du système politique, défendre les institutions devient un cheval de bataille, tant pour restaurer la fiction démocratique que pour réarticuler l’opposition au régime, en limitant les prétentions de la recomposition oligarchique. Et ce, pour une raison qui a à voir avec cette même forme institutionnelle du système politique équatorien : les élections de l’an prochain (2006).

La fiction démocratique -c’est-à-dire croire que les problèmes structurels et fondamentaux du pays vont se résoudre dans les limites imposées par le système politique équatorien, système qui a généré des réseaux clientélistes de participation sociale, qui a privilégié les dynasties politiques, les “caciquismes”, qui s’est converti en un régime endetté (d’où la Constitution de 1998 et la figure de “présidentialisme” !)- est vitale pour la structure du pouvoir.

Pour le scénario électoral, il est fondamental que l’institutionnalité ait la légitimité nécessaire pour que soient opératoires et fonctionnels tant les candidatures que les discours électoraux. Ce sont ceux qui misent sur les élections de l’an prochain qui sont le plus intéressés à récupérer la légitimité du système politique. C’est leur survie politique qui est en jeu.

Il faut garder en tête qu’il y a déjà eu une expérience, pas très agréable pour la bourgeoisie et les oligarchies, de ce qui se passe quand s’épuise la légitimité du système politique, c’est le cas vénézuélien. Là-bas, l’affaiblissement de la classe politique fut si fort qu’il donna lieu à un discours “anti-politique”, qui vida de sens tout le système politique vénézuélien, et c’est à partir de cet affaiblissement du système politique qu’a émergé et s’est consolidée la figure de Hugo Chávez. Ce n’est pas pour rien que certains médias d’Equateur agitent le spectre du chavisme et de la polarisation sociale au Venezuela.

C’est pour cela que les stratégies d’aujourd’hui sont élaborées pour fermer les possibles fissures que le système politique équatorien pourrait voir s’ouvrir dans le futur. Si le régime de Gutiérrez continue à affaiblir la légitimité du système politique, les prochaines élections seront un vrai jeu de hasard, qui pourra peut-être bénéficier à la recomposition oligarchique, ou bien peut-être provoquer des effets indésirables pour le système politique équatorien. Dans ce sens, défendre les institutions implique, en réalité, de défendre le système politique et les relations de pouvoir dans lesquelles le système est à la fois partie et corollaire.

La recomposition oligarchique sait que l’incertitude est sa meilleure alliée et, à mesure que le régime se fait plus vulnérable, ses actions se font plus fortes, les espaces institutionnels qu’elle contrôle se font plus nombreux, alors que l’affaiblissement des institutions du système se fait plus profond, perdant toujours plus de crédibilité et de légitimité.

Le mouvement indigène, de son côté, a réalisé un coup stratégique qui le place comme un acteur fondamental dans la conjoncture à moyen terme. Sa décision de ne pas participer aux stratégies de défense des institutions ne le met pas en dehors du jeu politique mais au contraire, le situe comme un pôle qui se trouve justement face au projet de recomposition oligarchique.

En effet, au moment où le mouvement indigène se démarque des stratégies qui cherchent à recomposer le système politique à partir de la mobilisation sociale, il laisse le système politique sans moyens ni soutien social, l’obligeant alors à recourir à des pratiques auxquelles il s’était toujours opposé.

Le système politique équatorien est fait pour fermer les espaces de la mobilisation sociale ; il a été construit de telle manière qu’il empêche toute participation démocratique en dehors des périodes d’élections. Le système politique n’a jamais mobilisé personne en dehors des périodes électorales et, quand ces périodes se terminent, la mobilisation sociale s’achève elle-aussi. Pour ce système, la démocratie meurt au moment où elle naît : dans l’urne électorale. C’est un système qui contrôle et légitime, avec sa propre dynamique, la vie politique de la société. Rien n’existe en dehors du système politique. Les conflits sociaux sont mis entre parenthèses jusqu’aux prochaines élections, durant lesquelles ces mêmes conflits sociaux seront alors assimilés et utilisés par le système politique pour sa propre recomposition et changement.

Cependant, quand la preuve de l’affaiblissement des institutions, provoqué par un gouvernement médiocre et corrompu, permet à la société entière de comprendre que la démocratie et tout l’apparat institutionnel créé autour d’elle est plus une fiction qu’une réalité, le système politique a alors désespérément besoin de la mobilisation sociale pour récupérer sa légitimité et asseoir sur elle ses mécanismes traditionnels de domination.

Le système politique ne pardonne pas au mouvement indigène qu’il se soit démarqué au moment où il en avait le plus besoin pour recomposer sa légitimité. Il utilisera tous les moyens qui sont en son pouvoir, et ils sont puissants, pour reprocher au mouvement indigène son refus d’être à ses côtés et pour présenter la position politique du mouvement indigène comme du pur opportunisme. Il tentera de disqualifier la capacité de mobilisation indigène, en montrant qu’en réalité, son refus vient d’une stratégie faite pour dissimuler ses faiblesses. En prenant cette décision de refuser de légitimer le système politique, le mouvement indigène ne ferme pas d’espaces mais en ouvre, et dans cette ouverture il positionne et polarise le débat politique vers les problèmes de fond.

En effet, cette ouverture politique déclenchée par le mouvement indigène équatorien, en ne se compromettant pas avec les stratégies de re-légitimation du système politique, permet de comprendre, aussi paradoxal que cela puisse paraître, que le régime de Lucio Gutiérrez a besoin de l’opposition politique pour faire avancer son agenda néo-libéral, pour s’ouvrir plus d’espace dans un contexte où il s’est privé de presque toutes les possibilités d’exercer son pouvoir au sein du gouvernement, désormais aux mains de ses “alliés”.

Gutiérrez peut, grâce à l’opposition politique, justifier de son possible “retour en arrière” dans les accords engagés, et jusqu’à une possible rupture d’avec ses “alliés” circonstanciels. Le gouvernement peut aussi tirer un rideau de fumée pour mettre en place ses deux thèmes fondamentaux : la réforme structurelle néo-libérale de l’Etat et la signature du traité de libre-échange avec les Etats-Unis (en plus de faire passer sur un second plan des thèmes tels que le plan Colombie, la Zone de libre-échange des Amériques, la base militaire de Manta [mise à la disposition de l’armée des Etats-Unis, ndlr] et la dollarisation, entre autres), avec l’appui tacite et complice de cette même opposition politique. Gutiérrez a besoin de cette opposition, du moins dans les termes que le système politique a codifié pour cette même opposition politique, car il n’a presque plus de marge de manoeuvre et il en a besoin de toute urgence.

Cette “opposition politique” réactive la fiction démocratique, elle oblige le gouvernement à repenser ses stratégies, à se déplacer tactiquement et de cette manière, à avoir encore un peu d’air pour sa propre survie. Cependant, les thèmes fondamentaux demeurent en dehors du système politique : la dollarisation, le Plan Colombie, le traité de libre-échange avec l’Amérique du Nord, la Zone de libre-échange des Amériques (ALCA), les privatisations, la réforme structurelle. Tout cela ne fait pas partie des priorités du système politique, cela ne constitue pas une préoccupation pour ce système politique qui s’inquiète plus aujourd’hui de la “désinstitutionnalisation” que des problèmes réels du pays.

Mais c’est grâce à l’attitude politique du mouvement indigène équatorien que nous pouvons visualiser le vrai centre du débat politique car, en se séparant du système politique, il a décidé d’affronter directement la recomposition oligarchique et le projet néo-libéral. Ainsi, le régime de Gutiérrez et l’opposition politique à son gouvernement sont, en réalité, aux prises entre ces deux grands protagonistes entre lesquels se décidera le futur politique de l’Equateur.

Source : ALAI, América Latina en Movimiento (http://www.alainet.org), 11 février 2005.

Traduction : Cynthia Benoist,pour le RISAL (www.risal.collectifs.net).

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