Brésil
Stedile : « la réforme agraire de Lula est une honte nationale »
par Roberta Araújo
Article publié le 3 avril 2005

Pour une réforme agraire alliée aux industries nationales afin de créer du revenu dans les campagnes, le coordinateur du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST), João Pedro Stédile, pense que la proposition du gouvernement Lula pour résoudre la question de la terre non seulement avance à pas de tortue, mais “est une honte nationale”.
Opposé à l’agrobusiness, il critique la gestion de Roberto Rodrigues, et pense que le Ministre de l’Agriculture, conjointement avec les entreprises multinationales qui font des recherches et produisent des semences transgéniques, agissent directement contre la réforme agraire.
C’est une honte qu’un gouvernement élu pour le changement soit otage des multinationales et ait aussi approuvé une loi (de Biosécurité) qui autorise les OGM. Le président ne sait pas la bêtise qu’il va écrire pour l’Histoire.

Comment analysez-vous la proposition pour la réforme agraire du gouvernement Lula ?

Les mouvements sociaux qui agissent en milieu rural, tels que le MST [1] et d’autres mouvements de Via Campesina, et la Contag [2] elle-même, ont signé un accord avec le gouvernement Lula, en novembre 2003, dans lequel le gouvernement s’engageait à installer 430 mille familles sur les trois ans qu’il lui restait de mandat. Il s’engageait à mettre en oeuvre le Plan national de réforme agraire. Deux ans après, le gouvernement a installé près de 55 mille famille, il ne respecte pas le Plan national de réforme agraire, et qu’on le veuille ou non, le secteur économique conditionne les ressources. Autrement dit, malgré la bonne volonté du président Lula, la réforme agraire de son gouvernement est une honte, elle avance à pas de tortue.

Vous pensez que le gouvernement Lula a omis la création de projets pour des installations de terre ?

Il ne s’agit pas d’omission. La réforme agraire est bloquée pour trois raisons basiques. L’Etat Brésilien conserve sa nature de ne garantir que les privilèges des riches et des banques. Deuxièmement : l’agrobusiness des grands propriétaires terriens s’est uni aux puissantes transnationales de l’agriculture, telles que Monsanto, Cargill, Bunge, et conjointement avec le ninistre Roberto Rodrigues, ils font une campagne directe contre la réforme agraire. La troisième raison c’est que la politique économique, qui priorise l’excédent primaire, les taux d’intérêts et les exportations, est incompatible avec la réforme agraire, qui représente la création d’emplois, la production d’aliments et un marché interne. Il n’est donc pas possible de faire une réforme agraire, qui dépend d’un projet de développement national, tant qu’on aura une politique économique néolibérale.

Quel type de réforme agraire imagine le MST ?

Le MST et les mouvements sociaux ruraux se sont unis autour d’un projet de réforme agraire, qui s’appelle la Charte de la terre, approuvée par tous les mouvements en avril 2003. Notre vision est que, tout d’abord, la réforme agraire doit être dépendante, collée à un projet national de développement, tourné vers l’industrie nationale, le marché interne, et surtout, la création d’emplois et la distribution du revenu. C’est à ça que sert la réforme agraire.

Et la question des assentamentos ?

Notre réforme agraire n’implique pas seulement la distribution de terres. Il faut allier les assentamentos à une agro-industrie en coopératives. Autrement dit, chaque assentamento devrait avoir une coopérative d’agro-industrie, qui produise des aliments pour le marché interne avec une aide du BNDES [3], du gouvernement. Il faut démocratiser l’éducation, amener l’éducation jusqu’à la campagne. Pas comme maintenant, où les maires amènent les enfants et les adolescents à la ville. Et enfin, une réforme agraire liée aux techniques agricoles qui respectent l’environnement, et puissent augmenter la productivité tout en produisant des aliments de qualité.

La proposition du MST pour la réforme agraire est différente de celle défendue par la Commission pastorale de la terre ?

Elle n’est en rien différente. Nous en avons discuté et débattu ensemble.

Quelle est votre analyse sur l’agrobusiness, étant donné qu’il tend à s’étendre toujours plus ?

Le mot agrobusiness, au sens strict, signifie toutes les activités agricoles qui sont destinées au marché. Et donc, en toute rigueur, tout producteur rural qui vend quelque chose pratique l’agrobusiness. Mais ici au Brésil, la bourgeoisie agricole nationale, le ministre Roberto Rodrigues, alliés aux transnationales, ont transformé le terme en synonyme d’une condition spécifique de production agricole, qui crée du chômage, avec une haute productivité, et des monocultures pour l’exportation. Et donc, l’agrobusiness tel qu’il est prêché par la télévision et par les alliés des transnationales, n’est rien d’autre qu’une « plantation » recolonisée.

De votre point de vue, à qui profite l’agrobusiness ?

C’est l’expression d’une classe sociale qui ne veut que gagner des dollars en exportant, peu importe si c’est aux dépens de l’environnement, de l’emploi, etc. C’est, en réalité, le nouveau maquillage de la vieille colonisation agro-exportatrice. C’est pour ça qu’il ne développe pas le pays, il ne crée pas d’emplois. Il ne fait que faire gagner de l’argent à une demi douzaine de grands propriétaires, ébahis par les multinationales, parce qu’ elles oui, elles contrôlent le commerce agricole international, et ce sont elles qui gagnent beaucoup d’argent, avec les exportations de soja, de sucre, de cacao, de bois, etc.

Est-il possible que la proposition de réforme agraire du MST se conjugue avec la proposition de l’agrobusiness ?

Ce sont deux choses totalement différentes. Comme je l’ai dit, l’agrobusiness est le remaquillage moderne du colonialisme, au service aujourd’hui de 10 entreprises multinationales. La réforme agraire que nous défendons est intégrée au marché, mais celui de la production d’aliments pour le marché interne. Une réforme agraire tournée vers le peuple, vers les besoins du peuple, pour produire des aliments, créer des emplois, utiliser la terre en respectant l’environnement pour les générations futures.

Dans les endroits où est implanté l’agrobusiness, il y a davantage de conflits de terre. Pourquoi ?

En général, les conflits sociaux qui impliquent l’agrobusiness sont dans ces lieux où il y a une résistance à ce modèle, et également à la frontière agricole. Mais ça a attiré l’attention, et c’est pour cela que la Commission pastorale de la terre a dénoncé le fait qu’il était emblématique que quelques cas d’extrême violence étaient pratiqués par ces grands propriétaires soit-disant modernes. Regardez : le plus grand producteur de haricots du pays, élu maire de Unaí, est le mandataire de l’assassinat de trois inspecteurs du travail, qui inspectaient ses propriétés au sujet du travail esclave. A Felisburgo, dans le Minas Gerais, le propriétaire Adriano Chafik [4]était leader politique des grands propriétaires, il utilisait des techniques modernes pour l’élevage de nelore [5], etc . C’est le même qui a engagé 15 tueurs à gage, et a participé personnellement au massacre qui causé la mort de cinq sans-terre en novembre dernier, essayant de procéder à la désoccupation à main armée, agissant contre la loi, parce qu’il savait que ses terres étaient publiques, et donc, grillonnées [6]. Il a fallu la mort de cinq companheiros pour que la Justice agraire de Minas (Gerais), la semaine dernière, redonne le titre de propriété de cette terre à l’Etat de Minas Gerais, car elle figurait dans les registres fonciers comme terre appartenant à l’Etat.

Et la mort de la missionnaire Dorothy Stang ?

De la même manière, les négociants en bois qui ont fait tuer la sœur Dorothy sont des gens modernes, qui se consacrent à l’exportation... Les fameuses multinationales des eucalyptus dans l’état d’Espirito Santo et au sud de l’état Minas Gerais sont les mêmes qui ont pris les terres des Guaranis pour les remplir d’eucalyptus. Dans le Rio Grande do Sul, ils sont si modernes qu’ils s’arment pour empêcher les techniciens de l’INCRA [7] d’inspecter leurs terres. S’ils sont au clair avec la loi, pourquoi ont-ils si peur ?

Pour vous, la dispute de la terre est devenu un problème plus doctrinaire qu’économique ?

Le problème de la terre au Brésil est un problème de la société brésilienne, c’est pour cela qu’on l’appelle la question de la terre. C’est un problème national, car beaucoup de problèmes sociaux dont souffre le Brésil - le chômage, l’exode des personnes sans emploi, la violence dans les villes - ont leur origine dans la question agraire non résolue. C’est pour cela qu’il s’agit d’une question sociale. Mais c’est aussi une question économique, car elle pourrait tirer de la pauvreté des millions de Brésiliens en garantissant l’accès à la terre, au travail, et à un logement digne, et en donnant un avenir à ces familles.

Vous avez approuvé la Loi de biosécurité ?

La loi de « bio-insécurité » est une honte nationale. Ça n’a été qu’une forme pour les multinationales, en particulier Monsanto, d’obtenir ce qu’elles voulaient, une liberté totale pour disséminer les semences transgéniques, contrôler l’agriculture et faire payer des royalties aux agriculteurs. Aux prochaines élections elles vont continuer à financer beaucoup de ces députés qui ont voté la loi, comme d’ailleurs elles l’ont déjà fait lors des dernières élections. Il y a des rumeurs selon lesquelles un président d’état du PT [Parti des travailleurs, ndt] aurait bénéficié de cet appui pour les dernières élections. Vous imaginez les autres...

Qu’attendez vous du président Lula ?

J’attends du président Lula qu’il ait le courage de mettre son veto sur divers articles qui donnent une liberté totale [8]. S’il ne le fait pas, il sera de connivence avec cette irresponsabilité sociale. Pour notre part, avec des organisations environnementales et les églises, nous allons déposer une plainte pour inconstitutionnalité auprès du Tribunal suprême, car la loi approuvée porte stupidement atteinte à la Constitution. Nous allons exiger de l’Etat, si préoccupé de faire respecter la loi par les pauvres, qu’il la respecte à la lettre, et qu’il exige des entreprises qu’elles affichent sur l’étiquette si leurs produits contiennent des OGM. Si les OGM sont si bons, pourquoi est-ce qu’elles ne veulent pas le dire sur leurs étiquettes ? L’an passé, 6 millions de tonnes de soja gaucha [9] transgénique ont été commercialisées sur le marché interne. Et malgré la loi, aucun produit n’a été étiqueté. Pourquoi donc ?

Cela veut dire que le MST désapprouve totalement les OGM ?

Nous ne sommes absolument pas d’accord. Nous et les mouvements sociaux avons toujours exigé le droit à la recherche totale. Nous défendons le principe de précaution, autrement dit, on ne peut autoriser pour des raisons commerciales la culture de produits végétaux dont personne ne connaît les conséquences pour les personnes, pour les animaux, pour les agriculteurs, pour l’environnement. Les multinationales qui détiennent le monopole de ces semences ne veulent que contrôler l’agriculture et recevoir des royalties, elles n’ont aucune responsabilité sociale. Ou peut-être a-t-on retrouvé le coupable de la maladie de la vache folle, qui a tué des centaines de personnes en Europe ? Il est également prouvé que les semences transgéniques sont tueuses, elles ne parviennent pas à vivre auprès d’autres plantes, elles se mélangent automatiquement à elles et les transforment en plantes transgéniques. Ceci met en danger notre biodiversité, qui est notre bien le plus précieux.

Mais pourquoi alors les pays qui ont autorisé les OGM, comme les Etats-Unis, par exemple, pourquoi ont-ils fait ça ?

Dans le monde entier, tout le monde suit le principe de précaution et exige le contrôle des OGM. Pourquoi donc seulement les Etats-Unis, le Canada et l’Argentine du temps de Menem ont-ils autorisé la culture d’OGM ? Parce que dans ces pays il n’y a pas de gouvernement, il y a les intérêts des entreprises transnationales. C’est une honte qu’un gouvernement qui a été élu pour le changement soit otage des multinationales et ait approuvé une loi qui autorise les transgéniques. Le président Lula ne sait pas la bêtise qu’il va écrire pour l’histoire.

Notes :

[1Le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST) : www.mst.org.br. (ndlr)

[2CONTAG : Confédération nationale des travailleurs de l’agriculture, la plus grande entité syndicale paysanne du Brésil : www.contag.org.br. (ndt)

[3BNDES : Banque nationale de développement économique et social, qui a pour objectif de promouvoir le développement des micro, petites et moyennes entreprises (ndt).

[4[NDLR] Autant le maire d’Unai, Antério Mânica, comme le grand propriétaire terrien Adriano Chafik, sont pour l’instant suspects d’êtres impliqués dans les crimes. Ils n’ont pas été considérés coupables par la Justice.

[5[NDLR] Race de zébu.

[6Le “grillonage” est une méthode frauduleuse utilisée pour “vieillir” de faux titres de propriété et les faire passer pour des vrais, à l’aide de grillons (l’insecte), d’où l’expression de “terres grillonnées”.

[7INCRA : Institut national de colonisation et de réforme agraire.

[8[NDLR] L’interview a été faite avant les vetos de Lula à la Loi de Biosécurité, jeudi dernier.

[9[NDLR] gaucha : de l’état de Rio Grande do Sul.

Source : Tribuna da Imprensa (www.tribuna.inf.br/), 28 mars 2005.

Traduction : Isabelle Dos Reis, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net) et Frères des Hommes (http://www.france-fdh.org).

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