Le pape venu du froid
par Maurice Lemoine
Article publié le 6 avril 2005

La mort ce samedi 2 avril du souverain pontif donne lieu à une série commémorations et de rappels historiques de ses "faits d’armes". RISAL y participe en revenant sur les deux visites papales très politiques et contrastées au Nicaragua, en 1983 et en 1996 par la publication d’un extrait du livre "Amérique centrale, les naufragés d’Esquipulas" de Maurice Lemoine, journaliste et rédacteur en chef adjoint du Monde diplomatique.

(...) Le 4 mars de cette année-là, trois drapeaux flottent au vent sur l’aéroport Augusto César Sandino de Managua : le bleu et blanc du Nicaragua, le blanc et jaune du Vatican, le rouge et noir du Front sandiniste [1] . Sur le béton incandescent de la piste, attendent la Junte gouvernementale de reconstruction nationale, le corps diplomatique, un peloton d’honneur de l’armée et deux rangées de neuf hommes. En uniforme vert olive, la direction nationale du Front sandiniste. Deuxième rangée, soutane noire, calotte et chasuble violette, neuf évêques avec à leur tête l’archevêque Obando y Bravo. Plus un petit groupe de mères de « héros et martyrs », en deuil, et de mutilés de guerre en fauteuil roulant. Le DC-10 papal atterrit à 9h15 du matin. Le Très Saint-Père en descend, terriblement distant. Il écoute, impassible, le discours de bienvenue assez peu protocolaire du commandant Daniel Ortega. Pour dénoncer l’agression de Washington, celui-ci utilise abondamment des extraits d’une lettre écrite en 1921 par un évêque nicaraguayen à un de ses collègues des Etats-Unis pour protester contre la présence des troupes US dans son pays. Il fait mention de dix-sept jeunes sandinistes tués le lundi précédent par la Contra [2], détaille l’agression à laquelle est confronté le pays et évoque la situation de l’Amérique centrale, « ébranlée par la faim et la soif de justice des peuples », ainsi que par « la domination de ceux qui, à feu et à sang, refusent ce droit aux peuples ». « Notre expérience nous montre que l’on peut être à la fois croyant et révolutionnaire conséquent », conclu-t-il cependant, exprimant la complexe réalité nica. La réponse est plus brève. Elle porte sur la paix dans la région. Le pape salue les officiels. Lorsqu’il parvient à sa hauteur, le père Ernesto Cardenal, ministre de la Culture maudit par l’establishment catholique, se jette à genoux. Il a ôté son habituel béret noir, laissant apparaître ses longs cheveux blancs. Le pape agite le doigt en signe de réprimande et le tance sévèrement. Il ne sourit pas plus lorsque le père Cardenal lui baise respectueusement la main.

Chrétiens et révolutionnaires. Cinq prêtres exercent ici des charges gouvernementales, un phénomène dont aucun régime se déclarant catholique ne peut se vanter en Amérique latine. Mais les catholiques ne constituent pas un tout homogène. Le pape venu du froid et son fidèle relais, l’archevêque de Managua, voient d’un très mauvais œil la fusion opérée entre marxistes et chrétiens. Les communautés de base n’écoutent que distraitement leurs évêques. Elles se battent pour l’alphabétisation, les récoltes, la défense du pays, ce n’est pas le moment de leur poser des problèmes théologiques. Le 17 juillet 1979, deux jours avant que soit acquise la victoire sandiniste, Mgr Obando y Bravo se trouvait à Caracas, tentant avec la démocratie chrétienne vénézuélienne, des secteurs politiques traditionnels et la grande entreprise nicaraguayenne d’ouvrir la voie à un projet alternatif au somozisme, mais aussi au sandinisme naissant. L’opération a échoué. Depuis, règne une franche hostilité. L’archidiocèse de Managua a mis en place une « pastorale conflictuelle », source de tensions permanentes avec la révolution et l’Eglise progressiste. Multiplication des incidents, deux prêtres réactionnaires ont été expulsés, permettant de présenter le Nicaragua comme la Pologne de l’Amérique centrale.

Dans la perspective de cette visite, les sandinistes ont pourtant joué le jeu. Ils espèrent que le pape dénoncera l’agression états-unienne et les aidera à obtenir la paix. La presque totalité des transports collectifs et deux mois de réserve d’essence ont été mis au service de la mobilisation populaire qui s’annonce. La préparation de ce voyage coûte environ trois millions de dollars au gouvernement. Au jour dit, depuis les premières heures de la matinée et alors que Jean-Paul II effectue une première visite à León, le peuple a commencé, à Managua, à remplir la place du 19-Juillet. Sur ce vaste champ, au milieu des drapeaux et des calicots, des vendeurs de fruits et de boissons, six à sept cent mille personnes se rassemblent - le quart de la population du pays. Une chaleur poisseuse. Au sein de la multitude, les heures s’écoulant, on a l’impression d’avoir une pellicule graisseuse sur la peau. A 16h45, des dizaines de colombes s’envolent. Revêtu d’une chasuble dorée, avec sa crosse et sa mitre, Juan Pablo Segundo fait son entrée sous les ovations.

L’autel a été dressé sous les portraits géants de Sandino et de Carlos Fonseca, les pères de la révolution. Sur les panneaux de côté figurent les visages des neufs fondateurs du FSLN dont un seul est encore vivant, le commandant Tomás Borge, présent sur le podium monté à proximité. Un panneau géant de 180 mètres carrés surplombe la foule. Plus de trois cents personnes et deux mille cinq cents heures de travail ont été nécessaires pour l’installer. Il représente le peuple nicaraguayen allant à la rencontre du pape, les statues de l’Immaculée Conception et saint Dominique de Guzmán, patron du Nicaragua. Dans son allocution de bienvenue, Mgr Obando y Bravo ne fait ni de la dentelle ni du point de croix. Il laisse entendre, à mots couverts, que le Nicaragua est devenu une prison. Venue pour entendre le pape, la foule ne réagit pas.

La nuit tombante et une brise légère adoucissent la température. La messe commence dans le recueillement. Le peuple du Nicaragua est religieux. Beaucoup plus que le peuple cubain. Arrive l’homélie. Le regard dur, Jean-Paul II se lance dans un discours de choc sur l’unité de l’Eglise. Une condamnation des chrétiens marxisants qui, travaillant avec la révolution, remettent en cause la hiérarchie ecclésiastique. Il prononce le mot « évêques » quatorze fois, le mot « paix » une fois seulement. Un soutien ouvert à l’opposition, pas un mot sur le sous-développement. Pas une phrase sur les attaques militaires dont sont victimes les sandinistes dans le nord du pays.

Sur la gauche du podium, toutes de noir vêtues, tenant en main des photos de leurs fils tués, se tiennent de nombreuses mères de Nicaraguayens morts au cours de combats contre Somoza ou contre la Contra. Parmi elles, les mamans des dix-sept jeunes tués la semaine précédente. De leur groupe montent quelques murmures. Elles attendent une parole de consolation. Les premières exclamations s’envolent à destination du Saint-Père. « Une prière pour nos morts ! » Impassible, Jean-Paul II poursuit son homélie. Certains crient plus fort un slogan répété à intervalles depuis le début de l’après-midi : « Queremos la paz ! (Nous voulons la paix !) - Silencio ! » crie le pape, agacé. Tant de froideur stupéfie puis agace une partie de l’assistance (l’autre, quand elle n’est pas neutre, baigne dans le ravissement). On est ici dans un pays habitué à lutter. S’élève l’autre slogan du jour, plus offensif : « Nous voulons une Eglise qui soit aux côtés des pauvres ! » Suivi, faute de réaction, par un martèlement : « Pouvoir populaire, pouvoir populaire ! - Silencio ! » répète par neuf fois Jean-Paul II, la voix pleine de colère et terminant la lecture de son texte plus vite qu’il ne l’avait commencée. Après le credo, dans les intentions, il mentionne « ceux qui sont en prison » - les anciens somozistes incarcérés. Et, provocation évidente, toujours le silence sur les victimes des somozistes et l’agression. La messe se termine en débâcle, débordée par les cris d’une marée humaine, dans la confusion d’une fête ratée. Le lendemain, au lever du jour, pendant que Mgr Obando y Bravo décide de préparer des « cérémonies de réparation », c’est le cœur lourd qu’on recommence à travailler et à lutter [3].

Treize années plus tard, le pape revient sur les lieux de la « profanation ». Plus de vert olive, les familiers, les amis, les employés de la famille Barrios Chamorro [4], l’accueillent au pied de l’avion. De bonne humeur, le Saint-Père baise joyeusement le sol. Dieu, comme le Nicaragua a changé ! Il possède aujourd’hui le meilleur parc automobile d’Amérique centrale, les voitures de luxe ont remplacé en partie les vieilles carcasses soviétiques importées durant la révolution. Les centres commerciaux et les supermarchés poussent comme des champignons. Certains objectent bien que c’est aussi un pays en ruine où règnent la misère, la corruption et un climat de violence égalant les pires moments de l’agression. Billevesées. A Managua, la place Carlos-Fonseca se nomme désormais place Jean-Paul II. Pas très loin, contrastant avec l’interminable délabrement de la cathédrale de San Salvador, où mourut en prophète Mgr Romero, la nouvelle cathédrale, la plus moderne d’Amérique centrale, dresse son élégante structure. Œuvre d’un architecte mexicain, susceptible en principe de résister aux pires secousses sismiques, ce bloc austère de béton - dont le Christ portant sa croix a été enfermé dans une cage en verre, au cas où il prétendrait chasser les marchands du Temple - a été financé à 50% par le roi américain des pizzas Domino’s. Pour chaque dollar versé par les Nicaraguayens, il a apporté un dollar personnel. « Elle est le symbole de la victoire contre le communisme », a-t-il fièrement déclaré lors de son inauguration. Pour contrebalancer l’influence de l’université des jésuites, « trop libérale », Obando vient de créer une nouvelle université catholique (la Unica). Si les desseins de Dieu sont impénétrables, ceux du Vatican sont toujours aussi transparents.

La grande place du Malecón où aura lieu la messe, au bord des eaux lourdes du lac Managua, a été placée sous haute surveillance. Les petits marchands (dépourvus de temple) en ont été chassés depuis plusieurs semaines et privés de leur gagne-pain. Pour protéger le Santo Padre, surveillé par terre, air et mer, on a mobilisé six mille fonctionnaires et des milliers de policiers et militaires, la plus grande opération de sécurité jamais montée par le gouvernement de Violeta Chamorro. Les drapeaux jaune et blanc ont remplacé les poings levés mais, malgré la propagande massive de tous les médias, la foule se révèle moins nombreuse que prévu. Cent mille personnes, dont cinq mille invités d’honneur - diplomates, politiciens, entrepreneurs. Bien sûr, durant son séjour, le pape souligne qu’il reste à surmonter « les situations de pauvreté et d’ignorance, de chômage », comment faire autrement ? Pour ce qui est du contact avec le peuple, il se contente cependant de recevoir une délégation d’élèves de l’établissement scolaire le plus huppé du Nicaragua, l’école « Abraham Lincoln ». On a judicieusement organisé une sortie au bord de la mer pour les enfants des rues. Qu’ils n’aillent pas encombrer les carrefours ! Jean-Paul II n’en a cure, qui n’a pu s’empêcher de rappeler les circonstances de sa tumultueuse visite de 1983 : « A ce moment, il y avait du bruit, c’était une longue nuit noire. » Pendant la grand-messe, deux fidèles sont ostensiblement mis en avant : un militant du Parti de la résistance - les ex-contras -, qui fait la première lecture, et une femme aisée liée aux membres du gouvernement. Au terme de cette visite très « politique » durant laquelle il copule littéralement avec la bourgeoisie (et sans préservatif, forcément !), le Saint-Père fait l’éloge des « changements positifs » et de la liberté retrouvée qui lui ont permis « de se rapprocher du peuple ». « Si on confond la liberté avec le capitalisme, réagit amèrement le père Ernesto Cardenal, alors oui, il y a une liberté qui n’existait pas sous les sandinistes. Mais on peut répliquer que maintenant la police assomme des étudiants et en a même assassiné quelques-uns, tandis que, pendant les dix ans du gouvernement sandiniste, à aucun moment la police n’a utilisé de bombes lacrymogènes contre la foule. »

Accompagné de doña Violeta et de Mgr Obando y Bravo, les deux grands comparses de sa visite, Jean-Paul II, heureux, a regagné son avion. Prétendre qu’il s’est réconcilié avec le Nicaragua serait beaucoup s’avancer. En revanche, en remettant l’accent sur la « tentative d’idéologie autoritaire » du sandinisme, il vient de donner un bon coup de main à la droite en prévision des prochaines élections [5].

Notes :

[1Les sandinistes ont pris le pouvoir en 1979. (ndlr)

[2Nom des troupes contre-révolutionnaires qui, à l’instigation des Etats-Unis, ont amené la guerre au pays de Sandino, après les victoire de sandinistes en 1979. Plus de 50.000 personnes sont mortes pendant la guerre des Contras au Nicaragua, une guerre menée sous le prétexte de « ramener la pays sur le chemin de la démocratie ». (ndlr)

[3Sur ces événements, lire : “Après la visite du pape” et “Le choc du voyage du pape”, Diffusion de l’information sur l’Amérique latine (Dial), Paris, respectivement n°843, 24 mars 1983, et n°848, 14 avril 1983.

[4Les sandinistes ont perdu les élections de 1990, gagnées par l’Union nationale d’opposition (UNO) de Mme Violeta Chamorro. (ndlr)

[5Sur la visite papale de 1996, se reporter à “La visite du pape au Nicaragua : une vraie rencontre ?”, Diffusion de l’information sur l’Amérique latine, n°D 2061, 16-3& mars 1996.

Extrait de Maurice Lemoine,«  Amérique centrale, les naufragés d’Esquipulas », éditions L’Atalante, 2002 : www.editions-l-atalante.com/pages/a....
Publication avec l’autorisation de l’auteur.
Retranscription : Frédéric Lévêque, pour RISAL.

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