Equateur : les présidents fuient, mais le système reste
par Carlos Laquinandi Castro
Article publié le 23 avril 2005

Le peuple équatorien est parvenu à faire chuter trois présidents en neuf ans [1]. Le dernier d’entre eux, Lucio Gutiérrez, est arrivé au gouvernement au début de l’année 2003 avec 53% du vote populaire, un programme de réformes structurelles et le soutien d’un large mouvement social et paysan [2]. En quelques semaines, le processus transformateur annoncé s’est révélé être la poursuite de la politique des gouvernements antérieurs. Son engagement à construire un Equateur souverain a disparu après son premier voyage à Washington. Il a élargi la cession aux Etats-Unis de la base aérienne de Manta [3] sur le Pacifique et engagé encore davantage son pays dans la stratégie impériale dans le conflit interne colombien.

La base sociale qui avait appuyé sa candidature s’est transformée en opposition [4] et les ministres liés aux secteurs populaires ont abandonné le gouvernement. Lucio Gutiérrez, le colonel qui en janvier 2000 s’était uni à la révolte indigène et paysanne qui avait fait chuter Jamil Mahuad, chercha alors l’appui des secteurs politiques déjà discrédités, ceux que lui - précisément - en était venu à remplacer.

Au cours d’un peu plus de 27 mois de gouvernement, il a accumulé les mesures anti-populaires, les gestes autoritaires et des centaines de nominations arbitraires à des postes de responsabilité. L’une des mesures les plus significatives fut la dissolution de la Cour suprême de justice et la nomination de neuf juges à la tête desquels il plaça un ami de confiance. Résultat de ses honteux accords parlementaires, il y eut alors la décision de la « nouvelle » justice de déclarer la nullité des jugements qui condamnaient pour corruption les ex-présidents Abdalá Bucaram [5], Gustavo Novoa et Alberto Dahik. Le premier d’entre eux, rappelons-le, avait choisi comme « conseiller » l’ex-ministre argentin Domingo Cavallo [6]. Celui-ci poussa Bucaram à appliquer un plan de convertibilité qui plus tard, pendant la gestion de Mahuad et Novoa, se termina par la mort du sucre [7], la monnaie nationale depuis l’indépendance de l’Espagne.

Le « fou » Bucaram, comme on l’appelle pour ses excentricités, décida de revenir à Quito, et de recommencer sa carrière politique. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase de la patience d’une grande partie du peuple équatorien.

Le début de la fin

D’abord des centaines puis des milliers de citoyens, autoconvoqués, en marge des partis et des dirigeants, gagnèrent les rues de la capitale équatorienne. Gutiérrez n’hésita pas à ordonner la répression, dont la violence augmenta à mesure que se généralisaient les manifestations. L’un des premiers morts fut Julio García, de 58 ans, photographe chilien, militant de l’Unidad Popular [8] qui s’était exilé en Equateur en 1973. A un moment où l’air devenait irrespirable, Julio se retourna pour venir en aide à une femme qui portait un enfant dans ses bras, et parvint à les mettre à l’abri. Mais son geste lui a coûté cher, puisque les gaz lui ont provoqué un arrêt respiratoire. Ce que Pinochet n’a pas pu faire, la répression de Lucio y est parvenue trente ans après : le journaliste est mort asphyxié par les gaz lacrymogènes. Au cours des trente années de sa trajectoire professionnelle, il était devenu un photographe de référence des luttes sociales en Equateur. Sa mort, plutôt que de les effrayer, a surtout augmenté la protestation des quiteños [les habitants de Quito].

Radio « La Luna » [9], une radio indépendante de Quito qui avait reçu des menaces de fermeture et d’agression, se transforma en point de référence des manifestants. Elle ouvrit ses microphones aux citoyens qui après s’être identifiés donnaient librement leur opinion sur ce qui se passait. Les téléphones cellulaires furent un autre « outil » unissant les groupes qui manifestaient dans diverses zones de la capitale. Les slogans « Avec Quito, on ne plaisante pas », « Le Brésil a Lula, nous on a une mule » (Brasil tiene Lula, nosotros tenemos una mula), ou « Allez Quito, Quito n’a pas peur », finirent par dériver vers un encore plus unanime, « Dehors Lucio » (Lucio Fuera), que quelques-uns transformèrent intentionnellement en « Saleté, dehors » (Sucio, fuera).

Les “hors-la-loi” n’ont pas peur

Le président fit des déclarations attribuant les protestations à des “groupes réduits”, qu’il qualifia de « hors-la-loi ». Les manifestants assumèrent rapidement le sobriquet et commencèrent à se proclamer eux-mêmes « hors-la-loi », en réplique ironique à la prétention de Lucio de les disqualifier. Les rues étaient remplies de jeunes, de moins jeunes, et de familles entières qui se proclamaient « hors-la-loi  ».

Quand, par les radios de la capitale, on eut connaissance de l’arrivée d’autobus dans lesquels le gouvernement avait déplacé des paysans de l’intérieur (du pays) pour une possible défense du Palais de Carondelet, siège du gouvernement, la réaction populaire ne fut pas la peur, mais la rage. De même, quand depuis le ministère du Bien-être social, des francs-tireurs gouvernementaux commencèrent à tirer sur la foule, les manifestants entrèrent dans le bâtiment, pour finir par mettre en fuite les attaquants. Des centaines d’étudiants du secondaire et universitaires rejoignirent la protestation mercredi dans la matinée. Dispersés continuellement par des gaz lacrymogènes, ils se rassemblaient à nouveau et avançaient vers Carondelet. Dans leur marche, ils s’enquerraient de la forte augmentation budgétaire promise pour l’éducation pendant la campagne électorale de Gutiérez, et terminaient en chœur : « Dehors Lucio, menteur et corrompu ».

Lucio a perdu la confiance de ses tuteurs

Avec les heures, la situation se détériora. Le chef de la police, le général Jorge Poveda, présenta sa démission, et exhorta le président : « réfléchissez, et écoutez le peuple ». Lucio Gutiérrez accepta sa démission, et répéta qu’il ne partirait pas. Il renforça la ceinture défensive autour du siège du gouvernement avec des troupes de la brigade des forces spéciales de l’armée.

Sur place arriva une fois de plus l’ambassadrice des Etats-Unis, Kristie Kenney, qui ratifia ce qu’avait dit Condolezza Rice : que son gouvernement appuyait Gutiérrez. Depuis le début de la crise, l’ambassadrice avait rendu visite plusieurs fois au Palais, pour montrer le soutien de la Maison Blanche au président équatorien. Elle se réunit durant plus d’une heure avec Lucio Gutiérrez. Mais à partir de ce moment-là, certains signes indiquèrent que les secteurs profitant des politiques « de continuité » [10] de Lucio avaient décidé que son temps était terminé, et que la situation recommandait de « faire sauter ce fusible » avant que la révolte monte d’un cran.

Soixante-deux députés se réunirent pour traiter du remplacement du président. Beaucoup d’entre eux comprirent aussi qu’il était préférable de jeter Lucio par-dessus bord, devenu un lest dangereux, et éviter ainsi de couler eux aussi par la force de la marée de protestations. La motion proposait de destituer Lucio pour « abandon du poste ». Pauvre imagination des parlementaires, si l’on tient compte du fait que le président restait précisément retranché dans le Palais de gouvernement. Soixante votèrent pour, deux contre. Selon la Constitution, il fallait 67 votes, les deux tiers de la centaine de législateurs qui forment la Chambre, mais à ce moment-là, cela aussi semblait être un détail mineur. Ils ne se trouvaient pas non plus dans le Congrès, qui avait été attaqué par des manifestants. Le vice-amiral Victor Hugo Rosero annonça plus tard que le haut commandement des forces armées « s’était vu obligé à retirer son soutien au président, afin d’assurer la sécurité publique ». Gutiérrez commença alors à parcourir le chemin sur lequel l’avaient précédé ces derniers temps ses collègues De La Rua en Argentine (2001), et Sánchez de Losada en Bolivie (2003). Vingt-sept mois après être entré au Palais Carondelet avec 53% des votes populaires, et avec un discours contre le système, Lucio Gutiérrez fuyait par le toit dans un opportun hélicoptère militaire.

Un « Carlos Mesa » équatorien ?

A l’instar de Carlos Mesa qui dut succéder à La Paz au président qui avait fui à Miami (Sánchez de Losada), à Quito, le remplacement urgent retomba sur le vice-président Alfredo Palacio, un médecin de 66 ans, qui avait accompagné fin 2002 la candidature de Gutiérrez, faisant valoir un passé non compromis avec les partis traditionnels discrédités. A son actif, avoir exercé comme directeur régional de l’Institut équatorien de la sécurité sociale dans la province de Guayas pendant le gouvernement de Sixto Durán-Ballén (1992-1996).

Depuis plusieurs mois, Palacio avait une relation d’affrontement ouvert avec le président. L’un des conflits connus trouva sa cause quand on apprit que César Fernández, accusé de narcotrafic, avait apporté des fonds pour la campagne de Sociedad Patriótica, le groupe politique qui appuya la candidature de Gutiérrez. Lucio se défendit alors en disant que le présumé narcotrafiquant lui avait été présenté par son vice-président.

Les problèmes urgents commencèrent pour Palacio presque simultanément avec sa prestation de serment présidentiel. L’un d’entre eux fut d’échapper aux manifestants, qui étaient parvenus à entrer dans le bâtiment du CIESPAL (Centro Interamericano de Estudios de Comunicación para América Latina) où se trouvaient réunis les parlementaires. Les cris de « Crapules ! », « voleurs ! » et « tous dehors » commençaient à s’entendre de dangereusement près. De sorte qu’il fuit de salle en salle, jusqu’à ce que le tout nouveau président, accompagné de députés et de conseillers, se réfugie dans des bureaux du premier étage. Quelques retardataires furent agressés par les manifestants qui exigeaient la dissolution du Congrès. D’autres réclamaient une consultation populaire sur le traité de libre-échange avec les Etats-Unis, sur la dollarisation, sur la cession de la base militaire de Manta, et la convocation d’une assemblée populaire. Les journalistes racontent que finalement et sans difficultés il a affronté les manifestant et leur a dit « qu’il n’y avait d’impunité pour personne », et promis « un gouvernement avec tous ».

Tandis que s’ouvrait ce nouveau temps de promesses, l’ex-colonel Gutiérrez dut descendre rapidement de l’avion dans lequel il tentait de fuir le pays. Des centaines de personnes avaient envahi les pistes de l’aéroport pour empêcher que l’avion ne décolle. Quelques heures plus tard, son refuge dans la résidence de l’ambassadeur du Brésil, pays à qui il a demandé l’asile, était confirmé.

Epilogue provisoire

Alfredo Palacio est devenu formellement le nouveau président. Il a dit qu’il « révisera » la négociation du traité de libre-échange avec les Etats-Unis. Il a affirmé qu’il respecterait tous les pouvoirs de l’Etat, et qu’il pense gouverner jusqu’en janvier 2007, pour terminer le mandat de Lucio. Il a aussi annoncé qu’il stoppera l’octroi de concessions pétrolières [à des transnationales].

Dans un autre coup de théâtre, il a invité Paco Velasco, le journaliste et dirigeant de la position adoptée par Radio « La Luna » pendant les journées de mobilisation, à intégrer son gouvernement. Parmi les premières nominations figurent celle de Mauricio Gándara comme ministre du Gouvernement. Gándara est le coordinateur du groupe pour la dignité et la souveraineté, et a une position publique contre l’appui et l’implication de l’Equateur dans le plan Colombie [11]. Il est difficile, très difficile, au vu des expériences passées, de savoir jusqu’à quel point ces premiers pas sont le fruit de sérieuses convictions ou de simples mesures pour calmer la protestation sociale.

Les citoyens, dans les rues ou dans ce qu’ils disent à la radio, s’accordent à dire en général que le changement ne doit pas se limiter au remplacement d’un président par un autre. Il est clair pour eux que ce qu’ils appellent la « putréfaction » touche une grande partie de la classe politique, mais aussi la justice et d’autres éléments dirigeants. Ils se demandent aussi jusqu’à quel point ils peuvent avoir confiance dans les militaires qui, s’ils ont finalement bien retiré leur soutien à Lucio, lui ont fourni un hélicoptère et les moyens pour fuir alors qu’un ordre du ministère public exigeait déjà son incarcération préventive. Il n’est pas aisé de prédire si la pression des citoyens se maintiendra et continuera à suivre de très près les premiers pas du gouvernement.

La révolte a eu son épicentre à Quito, mais n’a pas eu beaucoup d’échos à l’intérieur du pays. Personne ne peut dire jusqu’où vont les racines de cette protestation courageuse des citoyens quiteños. Mais il est indubitable que le peuple a acquis une autre expérience importante. Le sociologue Mario Unda affirme que ce mouvement que certains appellent « la rébellion des hors-la-loi  » a montré un fait inédit : l’autoconvocation. Selon Unda, « nous nous sommes autoconvoqués ; ce qui veut dire que la société n’attend plus d’être appelée, organisée et dirigée par ses leaders institutionnels, qu’elle cherche d’autres formes d’expression, de référence, d’identité, d’autres manières de se reconnaître, de se regarder, de se parler ». Et il explique que c’est pour cela que l’appel depuis Radio « La Luna » du journaliste Paco Velasco a reçu un écho, « un appel à déployer la créativité et l’imagination des gens ». D’autres soulignent que l’originalité doit beaucoup à la participation massive de très jeunes gens.

L’éditorialiste Fabián Corral se souvient que les Espagnols ont aussi traité de « hors-la-loi » les combattants pour l’indépendance. Et il conclut que « des hommes tels que Simón Bolivar, Antonio José de Sucre, José Artigas et tant d’autres étaient aussi des capitaines de hors-la-loi ». Peut-être est-ce une exaltation un peu exagérée, mais qui nous oriente vers les expectatives des Equatoriens sur les temps à venir.

Comme épilogue de l’épilogue, il est bienvenu de reprendre un paragraphe antérieur à cette note, et que nous écrivions dans notre article de mars 2003 :

« Dans le fond, il y a une dépendance réelle, objective, qui ne peut se rompre avec des mots ni avec des volontarismes. Il faudra de l’intelligence, du développement interne, une accumulation sociale derrière des objectifs communs, des politiques régionales. Et tout cela à partir de la formation d’organisations sociales fortes, indépendantes, capables de construire à partir de leurs propres expériences. L’espoir a connu trop de naufrages en Amérique latine. Et une interminable et douloureuse liste de victimes ».

Notes :

[1Abdalá Bucaram Ortiz en 1997, Jamil Mahuad en 2000 et Lucio Gutierrez en 2005. (ndlr)

[2Voir : Le mouvement indigène et populaire et les défis du nouveau gouvernement, par Fernando Lopez Romero, RISAL, janvier 2004, www.risal.collectifs.net/article.ph.... (ndlr)

[3En 1999, les gouvernements équatorien et étasuniens signaient une convention octroyant, pour une période de 10 ans renouvelables, l’usage de la base militaire de la côte pacifique de Manta à l’armée nord-américaine. Les bases navale et aérienne de Manta, en Équateur, sur la côte, à une heure de vol de la frontière colombienne sont sous la juridiction exclusive de Commandement Sud (SouthCom) des forces armées états-uniennes. Manta est un centre de commandement de la marine et de l’aviation, dirigeant notamment des opérations clés des mercenaires de la Dyncorp. (ndlr)

[4Voir : « Nous nous sommes trompés avec Lucio Gutiérrez » - Entretien avec Luis Macas, par Sergio Ferrari, RISAL, février 2004, www.risal.collectifs.net/article.ph.... (ndlr)

[5Abdalá Bucaram Ortiz fut élu président de la République d’Equateur pour la période d’août 1996 à août 2000. Il fut cependant rapidement renversé par le mouvement social (1997) et quitta le pays pour se réfugier au Panama suite aux accusations de corruption dont il était l’objet. (ndlr)

[6Directeur de la Banque centrale argentine durant la dictature et ministre de l’économie sous les présidences de Menem et de De La Rua. (ndlr)

[7La monnaire équatorienne est le dollar depuis plusieurs années. (ndlr)

[8La coalition qui soutenait le président Salvador Allende. (ndlr)

[10De continuité par rapport à celles des gouvernements antérieurs, alors que Lucio Gutierrez a été élu pour promouvoir le changement. (ndlr)

[11Voir notre dossier “Plan Colombie / Initiative andine : www.risal.collectifs.net/mot.php3 ?i....

Source : Serpal (www.nodo50.org/serpal/), avril 2005.

Traduction : Isabelle Dos Reis & Frédéric Lévêque, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

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