Potosí : mine d’argent, souffrance de plomb
par Irène Caselli
Article publié le 29 avril 2005

Reportage parmi les mineros de Potosí, en Bolivie. Esclaves d’une exploitation minière d’argent qui n’en rapporte d’ailleurs plus beaucoup. Une vie de misère et de courbatures.

Alberto a 29 ans et se lamente de son travail. Les conditions sont précaires, l’espace est restreint et la présence humaine rare. « Je n’aime pas ce travail, mais que faire d’autre ? » Nous sommes à 100 mètres sous terre, dans une galerie qui ne dépasse pas un mètre cinquante de hauteur. Alberto passe toutes ses journées courbé ici, tout seul, en creusant des trous dans la roche avec un petit scalpel. Il travaille depuis l’âge de 16 ans dans une mine d’argent de Potosí, en Bolivie. Il aurait même plus de chance que d’autres : la plupart de ses collègues ne résistent pas plus de dix ans avant de succomber à la silicose, maladie pulmonaire causée par l’inhalation des poussières de minerai. Potosí est un nom que les passionnés d’Amérique latine connaissent bien. L’histoire de l’Occident est étroitement liée à cette petite ville bolivienne, qui fut un temps la plus riche de tout le continent. Lorsque l’on marche à travers ses ruelles étroites et escarpées, le contraste entre la population, indigène et pauvre, et l’architecture, coloniale et raffinée, est saisissant. L’explication de cette « splendeur et décadence » de Potosí se cache dans les viscères du « Cerro rico » (littéralement : la montagne riche). Cette montagne regorgeait d’argent pur, alors qu’elle n’est aujourd’hui plus qu’un trou béant chargé par la sueur et le sang des milliers de mineurs qui y ont perdu la vie.

La montagne qui parle

L’argent a été découvert en 1545 par l’indigène Huallpa, qui s’était perdu dans la montagne en poursuivant un lama égaré. Plusieurs années auparavant, le roi inca Huayna Capac avait déjà entendu parler de la richesse de cette montagne et avait demandé à ses serviteurs de creuser. Mais ceux-ci ont entendu une menaçante voix en quechua qui leur demandait de quitter la montagne. Apeurés, ils prirent la fuite et changèrent le nom de la montagne : de « Sumaj Orcko » (belle montagne), elle devint « Potojsi » (celle qui explose).

Les Espagnols, guère intimidés par les voix de la montagne, recrutaient chaque année 12.000 indigènes supplémentaires pour travailler dans les mines d’argent. En 1573, la ville comptait déjà 120.000 habitants. Autant que Londres, mais davantage que Madrid, Paris ou Rome. En 1650, avec ses 160.000 habitants, Potosí était la plus grande ville du monde. Les fêtes au nom de la couronne espagnole duraient des mois entiers, alors que des dizaines d’églises et de palais nobiliaires étaient décorés de matériaux précieux du monde entier.
En 1605, Cervantès fait dire à son Don Quichotte, en parlant d’un objet d’une valeur immense, cela « vaut un Potosí ». Des écrivains boliviens affirment qu’avec l’argent extrait dans les mines durant trois siècles, les Espagnols auraient pu ériger un pont tout en argent entre Potosí et le Palais royal de Madrid.

Pendant l’administration espagnole, 80 esclaves par jour perdaient la vie dans les mines. Ceux qui ne mouraient pas d’un accident décédaient de pneumonie à cause de l’écart thermique entre l’intérieur de la montagne et l’extérieur. Potosí est en effet la ville la plus haute du monde et le « Cerro rico » culmine à plus de 4000 mètres d’altitude. Autant dire qu’il y fait froid toute l’année.

Pas d’alternative à la mine

« Les conditions de travail sont meilleures aujourd’hui et il y a moins d’accidents. Mais les mineurs qui travaillent dans les zones les plus pénibles finissent par mourir », dit Rolando Colque Rios, notre guide. Il dit que 90% des 8.000 mineurs font ce travail car ils n’ont pas d’alternative.

La mine Candelaria baja est une coopérative et les mineurs la gèrent seuls. Le travail y est flexible, on y gagne entre 500 et 600 bolivianos par mois (entre 45 et 7( euros). Si la famille a besoin d’argent, il est possible de travailler 20 heures par jour pour gagner plus. Les travaux les plus lourds sont attribués aux jeunes, qui ont davantage d’énergie. Les plus jeunes, à la mine, n’ont que 8 ans.

Alberto me dit qu’il ne s’ennuie pas à travailler tout seul. Il dit qu’il change souvent de type d’activités (extraction, déblayage, dynamitage). Alors qu’il devient difficile de respirer, Alberto me demande si j’aime cet endroit...

Les mineurs s’habituent peu à peu à nous, les gringos, qui payons pour voir dans quelles conditions ils travaillent. Rolando nous explique qu’il a été difficile de se faire accepter par les locaux. « Au début, ils nous méprisaient et ne nous adressaient pas la parole. Mais ils commencent à comprendre l’importance du tourisme dans la région. » Rolando a 34 ans et a aussi travaillé à la mine, mais il est parvenu à faire des études et travaille depuis dix ans comme guide touristique.

« Je veux faire quelque chose pour mon peuple, pour la Bolivie, et pour faire connaître notre culture aux étrangers », ajoute Rolando. Sa compagnie verse le 15% de ses bénéfices à la coopérative minière et s’assure que les touristes apportent des cadeaux pour les mineros.

Feuilles de coca

Le guide, après nous avoir équipés d’un casque et d’une lanterne, nous amène au marché des mineurs. On y trouve tout ce qui peut servir dans la mine : dynamite, mèches, cigarettes, feuilles de coca et boissons. Sous terre, personne ne mange, parce que la nourriture se gâte rapidement. Les mineurs, pour pallier ce manque d’énergie, mâchent des feuilles de coca toute la journée. Cela permet d’éliminer la fatigue et de couper l’appétit. « L’essentiel, à la mine, c’est de conserver sa bonne humeur. N’est-ce pas don Miguel ? », dit Rolando en s’adressant à l’un des anciens de la mine, qui doit avoir plus de 50 ans. Entre l’obscurité et la fatigue, difficile de leur donner un âge précis.

Les mineros ont un rituel qui s’appelle challa. Ils versent au sol quelques gouttes de l’eau de vie locale (96% d’alcool tout de même) pour s’approprier la pacha mama (terre nourricière).

Aujourd’hui, on extrait surtout de l’étain (la Bolivie est le plus grand exportateur mondial), du zinc et de la poudre d’argent. Mais seul 60% du raffinage est effectué sur place. Le reste se fait en Europe, dans des laboratoires équipés, car la Bolivie manque de fonds et de main-d’oeuvre spécialisée.

Selon Rolando, seule l’éducation peut résoudre les problèmes d’un pays qui souffre d’un taux d’analphabétisme de 13%. « Ici, nombreux sont ceux qui font des sacrifices pour suivre des cours du soir. Mais ils sont souvent trop fatigués après une journée à la mine », regrette Rolando, qui ajoute : « A la mine, il y a 2.000 enfants qui n’ont jamais été scolarisés. »
Sur un mur de la ville, on peut lire une phrase du révolutionnaire cubain José Marti, qui dit : « L’éducation est le seul moyen pour s’affranchir de l’esclavage. » Beaucoup de Boliviens pensent que leur pays est encore esclave, des multinationales étrangères en particulier. En octobre 2003, le président philo-étasunien et néolibéral Gonzalo Sanchez de Lozada, après avoir sauvagement privatisé le pays, fut contraint de fuir le pays après plusieurs semaines de manifestations populaires.

Suez chassé des eaux

Son successeur et actuel chef de l’Etat, Carlos Mesa, avait promis de faire voter une loi sur les hydrocarbures qui taxerait davantage les multinationales pour l’extraction du gaz naturel, dont la Bolivie est un grand producteur. Mais Carlos Mesa déçoit, et la mobilisation populaire ne cesse d’augmenter. En janvier dernier, les actions militantes ont permis de chasser une multinationale du pays. La compagnie française Suez-Lyonnaise des Eaux, puisqu’il s’agit d’elle, gérait la distribution de l’eau et le réseau d’assainissement de la capitale La Paz.
Un récent article de fond du journal El Potosí affirme que les élus politiques devraient écouter davantage le peuple, surtout les indigènes, autrement la situation risque d’exploser, comme en 2003. Des centaines de personnes moururent durant des affrontements avec la police cette année-là.

Rolando a les idées claires : il faut davantage de fonds pour l’éducation et les infrastructures. Tout devrait être entre les mains du peuple bolivien. « Je veux simplement voir mon pays se développer », dit Rolando, avec son accent et sa cadence quechua. « Avec un aéroport, on pourrait déjà voir progresser le tourisme. Les Boliviens veulent surtout que les infrastructures fonctionnent », conclut-il.

Source : Il Manifesto / Le Courrier (www.lecourrier.ch/), avril 2005.

Traduction et adaptation : Luca Benetti.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info