Les meurtres d’indigents augmentent au Mexique
Les « jetables »
par Jesus Ramirez Cuevas
Article publié le 1er juillet 2005

En Amérique latine, les crimes systématiques de vagabonds, enfants des rues et autres personnages des dénommés bas fonds, sont chaque fois plus fréquents. En Colombie et au Brésil, chaque année des délits de ce type se produisent par centaines, beaucoup perpétrés par des policiers, et au Mexique les exécutions d’indigents de plus en plus fréquentes, inquiètent. Les exécuteurs de ce « nettoyage social », expression colombienne pour se référer au phénomène, partagent l’idée que leurs victimes ne sont pas des personnes productives, mais bien des êtres inutiles dont on peut se passer, des obstacles qu’il faut éliminer, des résidus humains d’un système global qui les rejette d’avance.

En un mois, six indigents ont été assassinés à Tijuana. Tous ont été exécutés avec des armes à feu du même calibre et, sans exception, ils ont reçu le tir de grâce.

La peur s’est emparée des gens qui vivent dans les rues de cette ville frontalière, mais les autorités n’ont arrêté personne. Par les caractéristiques des meurtres, on soupçonne qu’ils pourraient être l’œuvre d’un escadron d’extermination d’indigents.

Des 225 personnes assassinées dans cette ville pour cette année (la majorité liée au trafic de drogues), presque personne, à part la police, n’a semblé remarquer ces crimes. D’autant moins que plusieurs d’entre eux n’ont pas été identifiés, parce qu’ils sont sans nom et n’ont pas de famille qui réclame leur corps. Le seul souvenir qui reste d’eux est un petit autel avec des images religieuses et des fleurs en plastique que leurs compagnons de rue, comme eux indigents, ont érigé dans l’avenue Internationale.

Le parquet enquête sur ces meurtres de « vagabonds ». Parmi les indigents, l’alerte s’est répandue et ils cherchent déjà comment se protéger face à de nouvelles agressions. Le journal El Universal a fait connaître le témoignage de Simón, originaire de Oaxaca qui est arrivé en ville il y a six mois pour passer aux Etats-Unis, et n’ayant pu le faire il a rejoint les vagabonds de la frontière : « On dit que ce sont des personnes qui veulent nous effrayer, qui ne veulent plus que nous donnions une mauvaise image ici, il y a toujours eu des rafles, mais maintenant ils nous tuent ». (El Universal, 30/05/05).

Le cas de Tijuana est loin d’être le seul. Il y a deux semaines un groupe de jeunes à Fresnillo (Zacatecas) a tué l’indigent, Javier González, El Cobijas, en l’arrosant d’essence et en lui mettant le feu, après l’avoir tabassé. Le crime implique sept jeunes fils de riches chefs d’entreprises et commerçants, une nièce du sénateur José Bonilla et un neveu du sous-procureur de Fresnillo, Francisco Javier Martínez. Leur divertissement nocturne, ont-ils déclaré, était de frapper des indigents.

Étant des personnes victimes de la couche sociale la plus basse, personne ne se soucie de ce qu’il leur arrive, raison pour laquelle il n’existe pas de registre de meurtres semblables ou d’agressions. La seule exception a été peut-être à Guadalajara où, dans les années 90, une personne s’est attachée à faire disparaître plus d’une dizaine d’indigents, ce qui fit scandale dans la « perla tapatía  » (nom donné à la ville de Guadalajara, ndlr) et obligea les autorités à arrêter le responsable.

Mais qu’ont en commun tous ces crimes ?

En Amérique latine, où des millions de personnes vivent dans la rue, chaque année on enregistre des milliers de meurtres de vagabonds, d’enfants des rues, de prostituées et d’homosexuels.

Dans son rapport sur les exécutions extrajudiciaires de 2004, Asma Jahangir, rapporteur de l’ONU, a mentionné des cas d’exécutions d’enfants de quartiers pauvres en Colombie, au Brésil, au Guatemala, au Honduras et en Jamaïque (en indiquant que ce ne sont pas les seuls pays).

Le Brésil et la Colombie sont en tête des statistiques de ce type de délits qui impliquent des policiers, des paramilitaires et des narcotrafiquants.

En Colombie, on enregistre chaque année plus de 300 meurtres de personnes qui vivent dans la rue, la majorité perpétrés par des policiers et des paramilitaires. Au Brésil, il existe des escadrons de la mort formés par des policiers qui commettent de nombreux crimes contre des indigents dans les favelas de Rio de Janeiro et de São Paulo. Le 31 mars dernier, 11 policiers ont assassiné 30 personnes dans deux quartiers de Rio (seules deux des victimes avaient des antécédents pénaux et cinq étaient des adolescents). Les policiers sont arrivés dans un bar en tirant puis ils sont allés dans un autre quartier où ils ont tué 12 personnes sans discrimination. Ce type de crimes a eu une résonance au niveau international quand ces escadrons ont tué 21 personnes dans la favela de Vigario Geral en 1993, en plus de huit enfants qui dormaient dans l’atrium d’une église dans le centre de Río. A Sao Paulo, l’année passée, il y a eu une vague de crimes contre des indigents, commis par des policiers liés à des groupes néonazis.

Actuellement, certaines personnes impliquées dans ces crimes doivent répondre à des procès devant la justice brésilienne, ce qui n’arrive pas dans d’autres pays.

Au Venezuela, le Programme vénézuélien d’éducation-action aux droits humains (PROVEA), dans son rapport 2003-2004, rapporte 201 exécutions dans cette période (87% imputés à des policiers), la majorité d’entre elles étant de jeunes de moins de 24 ans, pauvres et noirs de quartiers populaires. 50 de ces victimes étaient des enfants et des adolescents.

Dans la plupart des cas, les victimes sont des délinquants, enfants des rues et vagabonds (seulement à Caracas pour cette année, 11 indigents ont été assassinés).

Résidus humains

Les cas de violence enregistrés au Mexique contre des indigents et des enfants des rues, vont en augmentant. Le risque existe de voir se répéter d’autres cas d’exécutions et de meurtres de gens vivant dans la rue, en raison de la montée de la violence et de l’impunité.

Actuellement dans le pays, il y a plus de 100 mille personnes qui résident dans la rue, les deux tiers étant des enfants. Les passages à tabac de vagabonds ou d’indigents sont quotidiens (la majorité infligés par des policiers).

Dans le cas des crimes, les auteurs de ce « nettoyage social », comme l’appellent les Colombiens, justifient leurs actions par l’éthique du progrès, considérant qu’il s’agit de gens improductifs qui, outre le fait « d’enlaidir » les villes, ne causent que des problèmes. « Comme ils ne servent à rien, pensent-ils, le mieux c’est de les exterminer ».

Cette logique est loin d’être une conduite criminelle exceptionnelle. Comme l’indique le célèbre sociologue polonais, Zygmunt Bauman, le capitalisme global crée ses résidus humains propres, « les non productifs », « les exclus ». « La production directe de corps superflus, dont on n’a plus besoin pour le travail, est une conséquence directe de la globalisation », indique son plus récent livre, « Vidas desperdiciadas. La modernidad y sus parias » (Paidos, 2005) [Vies gaspillées. La modernité et ses parias] Pour paraphraser Bauman, la justification éthique de ces crimes se fonde sur le fait que les victimes ne sont pas des personnes productives, mais bien « inutiles » à la société de consommation, par conséquent « jetables », des restes.

Dépouillés de toute dignité, refoulés en marge de la société, des milliers de gens essayent de survivre sur des terrains vagues, dans des parcs, dans la rue, dans des voitures abandonnées ou dans des égouts. Les mêmes qui, selon le plan « Tolérance Zéro » proposé par Giuliani [1] pour le DF [District fédéral, la ville de México], doivent être éradiqués des espaces publics et, une fois leur existence « criminalisée », ils deviennent les victimes d’abus policiers et de ceux qui les méprisent dans tout le pays.

La condition d’être un jetable croît au rythme du progrès, c’est pourquoi prévenir des conduites qui plaident pour leur extermination peut éviter un chemin sans retour.

Notes :

[1Ancien maire de la ville de New-York, Rudolf Guliani, symbole des politiques de « tolérance zéro » a été consulté en tant qu’expert en la matière pour la ville de Mexico. (ndlr)

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx/), 12 juin 2005.

Traduction : Diane Quittelier, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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