Bilan et leçons d’une marche pas comme les autres
par Isabelle Dos Reis
Article publié le 2 juillet 2005

Depuis des temps immémoriaux, la marche est pour les peuples du monde un moyen d’expression collective, de revendication et de symbole d’unité : une masse humaine unie vers un même objectif. C’est aussi - et pourrait-on presque dire : naturellement - par une marche que le Mouvement des paysans sans terre du Brésil (MST) a choisi, deux ans et demi après l’arrivée de Luiz Inácio Lula da Silva au pouvoir, d’exprimer son insatisfaction face à la lenteur, voire à la non mise en œuvre, des réformes promises par le candidat Lula pendant sa campagne électorale. Une marche oui, mais une marche aux caractéristiques peu communes. Partis de Goiânia, dans l’Etat de Goias, le 2 mai 2005, ce sont en effet douze mille marcheurs - militants du MST surtout, mais aussi d’autres mouvements sociaux, des religieux, des étudiants, etc. - qui ont parcouru les 240 km qui les séparaient de Brasilia, la capitale fédérale, où ils sont arrivés le 17 mai. Autrement dit, l’équivalent de la population d’une ville entière, en mouvement, avançant chaque jour d’une vingtaine de kilomètres, montant et démontant son campement quotidiennement. Pour qui connaît le MST, on pouvait penser que, après tout, cela n’impressionne que nous, les gens qui sont « du dehors », mais que le MST est un spécialiste de ces démonstrations massives... que nenni ! Cette Marche nationale pour la Réforme agraire était une première, dans sa conception - ce n’était évidemment pas la première marche du Mouvement -, et les propres militants du MST n’en reviennent encore pas, de l’avoir vécue et d’être parvenus à un si grand exploit. Bilan d’une marche hors norme.

Les résultats politiques et économiques

Les objectifs affichés du MST en réalisant la Marche nationale, était de ramener la réforme agraire au cœur du débat dans l’opinion publique brésilienne, de ramener au centre des préoccupations des problèmes qui concernent la société tout entière, et la nécessité pour le gouvernement d’opérer de manière urgente des changements significatifs dans sa politique économique : celle-ci est actuellement tournée vers l’obtention d’un excédent fiscal primaire, pour le remboursement de la dette notamment, au détriment d’un réel projet de développement pour le pays. L’autre objectif du Mouvement était la résolution immédiate du retard de la réforme agraire partout dans le pays, et d’amener le gouvernement fédéral à mettre en place des mesures structurantes en conséquence. Selon João Pedro Stédile, « tous ces objectifs ont été atteints. (...) Malgré le sacrifice fait par les personnes qui ont participé (à la marche), ce fut un succès absolu. Cela a montré qu’il existe dans la société brésilienne des énergies qui peuvent être utilisées pour construire un projet de développement pour le pays ». (Correio Brasiliense, 23/05/05).

Au sortir des négociations réalisées tout au long de la Marche, mais surtout les 17 et 18 mai à Brasilia, le MST et le gouvernement sont arrivés à plusieurs accords, portant essentiellement sur sept points : 1) le gouvernement s’est engagé à respecter le Plan national de réforme agraire (PNRA) pour 2005, et à libérer les fonds nécessaires pour l’installation de 115.000 familles cette année encore, et 400.000 d’ici la fin du mandat présidentiel (rappelons qu’en mars dernier le budget destiné au ministère du Développement agraire avait été amputé de 2 milliards de réais, mettant sérieusement en cause la possibilité d’atteindre ne serait-ce que la moitié des chiffres prévus) ; 2) les indices de productivité seront révisés et actualisés (en 2005 encore on utilise les mêmes que ceux utilisés en 1975 !) ; 3) l’INCRA (Institut national de colonisation et de réforme agraire) sera renforcé et restructuré, notamment par le recrutement de fonctionnaires ; 4) priorité sera donnée pour les installations aux familles vivant dans les acampamentos (campements) les plus anciens ; 5) une ration alimentaire de base mensuelle (cesta básica) sera assurée pour les familles vivant en acampamentos ; 6) des fonds seront libérés pour le PRONERA, Programme national d’éducation dans la réforme agraire, et enfin 7) l’amélioration des conditions de vie des familles dans les assentamentos par des facilités d’accès à différents crédits spécifiques, notamment en terme de montants accordés et conditions de remboursement.

Bilan pour le MST : renforcement organisationnel et militant

Un mois et demi après l’arrivée à Brasilia - et compte tenu également de la crise politique qui secoue le pays ces dernières semaines et qui mobilise tous les mouvements sociaux - toutes les leçons n’ont certainement pas été encore tirées de cette expérience unique dans la l’histoire du Mouvement, qui fête cette année ses 21 ans d’existence.

En effet, être parvenu à faire marcher, manger, dormir, étudier douze mille marcheurs pendant presque vingt jours est un exploit dont le MST peut être fier. Un exploit non seulement en matière d’organisation et de discipline, mais aussi en termes de renforcement organisationnel et militant. Selon Francisca Deuzália Alonso, de la direction du MST dans l’Etat du Ceará, et qui était récemment de passage en France et à Frères des Hommes, « cette expérience nous a confortés, en tant qu’organisation, sur le fait que nous sommes sur la bonne voie. Si avant la Marche nous pouvions avoir des moments de doute, nous sommes maintenant certains que c’est le chemin, que c’est en réunissant les gens du peuple, que c’est en réunissant les pauvres que nous réussirons à construire cette nouvelle société, avec un homme nouveau et une femme nouvelle. Nous devons continuer à lutter comme organisation  ».

Un des aspects fondamentaux de la marche aura été la place donnée à la formation : du matin au soir, du réveil au coucher, tout était prétexte à éducation et formation. Education au respect de l’autre, éducation à la protection de l’environnement, apprentissage de la solidarité au quotidien. Formation citoyenne, formation politique, rendue possible par cet appareil (magique) qu’est le poste radio. En effet, chaque marcheur disposait d’un petit poste radio à piles, qui relayait à la fois les instructions pratiques pour le bon déroulement de la marche - les trois camions de son ne suffisant pas pour couvrir les 10 km de file de marcheurs ! - mais aussi et surtout pour retransmettre les interventions d’intellectuels qui venaient partager leurs analyses avec ce « Brasil em fileira » (« Brésil en file », nom de la chanson qui est devenue l’hymne de la Marche). Une fois sur le lieu du campement, et après le repas du midi, apporté par camions depuis Anápolis, où étaient basées les 23 cuisines, à mi-parcours - les marcheurs se répartissaient par « noyaux » [1] et débattaient sur le thème du jour, devant en fin de séance faire remonter leurs conclusions au secteur général de formation. Comme le résume João Pedro Stédile, en commentant les incidents avec la police militaire à l’arrivée à Brasilia, « notre remède contre la violence est la connaissance » (Correio Brasiliense, 23/05/05).

Un autre aspect important qui aura marqué la Marche, aura été la place faite à la culture populaire. Tous les jours, pendant le trajet à pied et le soir en veillées, des spectacles de théâtre, de musique, et même du cinéma en plein air étaient proposés aux marcheurs, par d’autres marcheurs. Les paysans sans terre comme des « ayant droit », et producteurs de leur propre culture. L’occasion aussi pour des militants d’Etats éloignés de se rencontrer et de se connaître, par la musique et par les chants, par le partage de spécialités culinaires régionales... ou encore tout simplement le chimarrão des gens du sud offert aux gens du nord...

« Si je mourais aujourd’hui, je mourrais heureuse »...

Pour Deuzália, dont les yeux brillent encore à l’évocation de cette expérience unique, « chaque jour de la Marche a été une leçon de vie. (...) Une des leçons que j’en tire, c’est que si chacun de nous contribue à sa manière dans la construction d’une nouvelle histoire, alors tout est possible. Comme militante du MST, cela m’a fait sentir la grande responsabilité que j’avais, un rôle important. A un moment pendant la marche, je me suis arrêtée et je me suis dit : «  si je mourais aujourd’hui, je mourrais heureuse  », parce que j’ai fait quelque chose pour que le Brésil soit différent. Participer à la Marche nous a donné la certitude qu’on aidait à construire ce nouveau Brésil. Peu importe si on se souviendra de vous ou pas. Ce qui compte, c’est que vous ayez apporté votre pierre, votre part de sacrifice dans la construction de ce en quoi vous croyez », nous a-t-elle confié. « Et puis nous savons que nous ne sommes pas tout seuls dans la lutte ».

En effet, des représentants de mouvements sociaux latino-américains s’étaient joints à la Marche, des groupes d’amis européens aussi, « des non Brésiliens qui se sentent Sans Terre »... Tous les jours, la radio itinérante faisait le point sur l’impact de la marche dans les médias nationaux et internationaux. « Même si avec une intensité différente, on a su que le monde entier a entendu parler de nous, les douze mille marcheurs pour la réforme agraire au Brésil !  », raconte Deuzália. « Et cela nous renforce dans notre lutte, car nous ne cherchons pas seulement à faire un Brésil nouveau, mais aussi un monde nouveau ! »

L’accueil des marcheurs par les populations des villes traversées fut également incomparable. « Même tôt le matin, avant le lever du soleil, quand la marche est arrivée à Abadiânia, des centaines de personnes sont venues au bord de la route, des femmes, des enfants, des personnes âgées, enfin, toute la population de la ville exprimant son soutien inconditionnel aux marcheurs  », raconte à son tour Luis Bassegio (du secrétariat continental du Cri des Exclus, 17/05/05).

Un moment, une expérience supplémentaire qui marquera à tout jamais l’histoire du Mouvement des Sans Terre, par la force et l’impact qu’elle aura eu sur le mouvement comme collectif, et sur ses membres et militants individuellement. Une réussite en terme d’impact, sur le mouvement lui-même et sur la société brésilienne, et en terme d’organisation, même si les provocations de la police militaire à l’encontre des marcheurs à l’arrivée à Brasilia, auraient pu tout gâcher...

Pour ce qui est des accords obtenus auprès du gouvernement, ils sont la preuve une fois encore que seul le peuple organisé est en mesure d’obtenir ce qui lui revient de droit, et que, comme le souligne encore Joao Pedro Stédile, « un gouvernement ne donne jamais rien gratuitement », justifiant ainsi l’importance de la pression populaire dans les rues et sur les routes du Brésil. Ou comme le dit encore le chanteur Zé Pinto, « nossos direitos, só a luta faz valer...  » [2]. On sait qu’entre les promesses et la réalité, il y a souvent un fossé : espérons que cette fois, le gouvernement, même pris dans le tourbillon de la crise politique actuelle, saura tenir parole...

Notes :

[1Les autocars qui avaient amené les marcheurs de leurs états respectifs jusqu’à Goiânia représentaient chacun une « brigade », elle-même divisée en deux « noyaux » de 20-25 militants, chaque « noyau » et « brigade » ayant à leur tour un coordinateur et une coordinatrice, qui faisaient le lien entre la base et l’organisation générale de la marche, elle-même divisée en équipes sectorielles (santé, éducation, formation, culture).

[2« Nos droits, seule la lutte nous les fera obtenir ».

Source : Info Terra (http://www.france-fdh.org/terra/agi...), n° 60, juin 2005.

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