Des stratégies de conquête spirituelle
Au Brésil, les temples, les votes et les politiciens
par Regina Novaes
Article publié le 3 août 2005

Religion et politique ne se mélangent pas ! C’est une des phrases les plus entendues lors des élections municipales d’octobre-novembre 2004 au Brésil [1]. Elle a été prononcée à de multiples reprises par des autorités religieuses et par des candidats de toutes les confessions, mais elle est contredite par les titres de journaux et de revues des deux plus importantes villes brésiliennes, São Paulo et Rio de Janeiro : « L’évangile selon les politiques » (Veja, juin 2004) ; « La politique en scène avec le pasteur » (O Dia, 27 août 2004) ; « César, Conde et Crivella utilisent le nom de Dieu pour attirer l’attention des électeurs » (IG, 26 août 2004) ; « Infâme mélange dans la chaire évangélique » (O Globo, 18 août 2004) ; « La guerre pour les votes évangéliques » (O Dia, 11 octobre 2004) ; « Bittar condamne le mélange de la religion avec la politique » (O Dia, 11 octobre 2004) ; « Guerre sainte dans la Baixada » (O Globo, 11 octobre 2004).

Pourtant, au Brésil, la séparation entre la religion et la politique fait partie de l’idéal républicain depuis la fin du XIXe siècle. Dans l’histoire du pays réel, en revanche, les instances de l’Eglise catholique, les organisations évangéliques, les chefs des religions spiritistes kardecistes [2] et afro-brésiliennes ont toujours eu une influence sur la politique à partir de leurs lieux de culte et ont participé aux accords électoraux, avec des différences idéologiques surprenantes toutefois, en termes de candidats et de partis. Mais une donnée historique garantissait l’ordre des choses : près de 100 % des Brésiliens se disant fidèles au Vatican jusqu’au début du XXe siècle, l’hégémonie de l’Eglise catholique était naturelle et ne suscitait pas de polémique.

Cent ans plus tard, le plus grand pays catholique du monde n’est plus le même. Selon les statistiques officielles, décennie après décennie, l’Eglise a perdu une part considérable de sa splendeur : en 1980, 88 % de la population se déclaraient « catholiques » ; ils n’étaient plus que 73,9 % en 2000. Un transfert des fidèles s’est opéré au profit des courants évangéliques, particulièrement pentecôtistes [3]. Il y a dix ans, les évangéliques représentaient 13,5 millions de Brésiliens (9,1 %), ils sont à présent 26,2 millions (15,5 %). Entre 1990 et 1993, dans le grand Rio de Janeiro, cinq nouveaux temples évangéliques ont été fondés chaque semaine...

C’est à l’aube du XXe siècle qu’apparaissent les Eglises pentecôtistes, mais leur première vague de croissance correspond au début de l’industrialisation, dans les années 1950, lorsque la radio était le principal moyen de transmettre des messages. Durant les décennies 1960 et 1970, les Eglises ont bénéficié des concessions audiovisuelles octroyées par la dictature militaire. Ces concessions ont perduré, dessinant la structure des moyens de communication. Cultes, témoignages et prêches peuvent être suivis en direct à la radio. Les scènes d’émotion que suscite la « présence du Saint-Esprit » sont diffusées à la télévision, où l’on traite simultanément de la Bible et des problèmes de la « vie réelle » : chômage, manque d’argent, difficultés sentimentales, alcoolisme, drogue et violence.

Certes, les catholiques bénéficient des mêmes moyens de communication, mais la segmentation et l’autonomie des organisations protestantes, historiques et/ou pentecôtistes, favorisent ces dernières. Même sans intention œcuménique de coopération ou de dialogue entre les organisations, la présence des unes profite aux autres et, du point de vue de la réception, le message semblant être identique, l’ensemble gagne en visibilité.

Les différentes organisations évangéliques, particulièrement celles qui sont de tendance pentecôtiste, se concentrent à la périphérie des grands centres et sur les frontières agricoles, où des migrants déracinés géographiquement et culturellement, abandonnés des pouvoirs publics, viennent chercher de meilleures conditions de vie. Malgré la présence croissante des classes moyennes, les revenus et la scolarité des fidèles pentecôtistes renvoient à une religion de pauvres pour lesquels la conversion est synonyme de bénéfices tant matériels (de nouveaux liens sociaux) que symboliques (un nouveau sens donné à la vie). Cette conversion religieuse, qui change la vie privée, a investi l’espace public.

La visibilité des évangéliques dans la politique est apparue après la dictature militaire, au moment de la refonte de la Constitution brésilienne (1988). Les diverses organisations ont uni leurs forces pour que la nouvelle Constitution ne privilégie les catholiques ni dans le calendrier, ni dans l’utilisation des espaces publics, ni dans la législation qui régule la philanthropie. Elles ont fait élire, à cette occasion, 32 députés fédéraux qui, à partir d’un large éventail de différents partis politiques, ont formé le « banc évangélique ».

Les élections de 1990 leur ont accordé moins de poids, mais, dans les suivantes, le nombre de leurs parlementaires a augmenté. En 1998, 43 évangéliques ont été élus. L’Eglise universelle du royaume de Dieu (EURD) a compté à elle seule 15 représentants fédéraux et 26 députés d’Etat dans 17 Etats et dans le district fédéral. A l’heure actuelle, 62 députés fédéraux sont évangéliques, dont 18 de l’EURD.

Le « banc évangélique » n’a ni unité de parti ni unité idéologique, il se regroupe pour voter des questions d’« intérêt évangélique » ou morales (avortement et mariage homosexuel principalement) et s’allie, au coup par coup, à une partie des députés catholiques ou des adeptes du spiritisme d’Allan Kardec. Si, pour une élection concernant les députés d’Etat ou les députés fédéraux, il peut être évoqué, à partir de références bibliques, les intérêts des Eglises évangéliques « persécutées » par les autorités en majorité catholiques, cet argument perd de son efficacité dans une élection majoritaire pour des postes exécutifs. En effet, les maires, les gouverneurs et les présidents doivent gouverner pour tous. Dans ce contexte, le poids d’un tel attribut - « être évangélique » - ne peut être évalué que par rapport à d’autres variables du jeu politique. Ce faisant, chaque élection est inédite car elle présente une configuration d’alliances et d’oppositions déterminantes dans la bataille en question.

En voici un exemple. Quand le sujet est abordé, M. Anthony Garotinho, évangélique, ex-gouverneur de Rio de Janeiro et ex-candidat à la présidence de la République en 2002, est toujours cité. En 1998, alors membre du Parti démocratique brésilien (PDT), il est élu au gouvernement de l’Etat de Rio de Janeiro, avec comme vice-gouverneur Mme Benedita da Silva, également évangélique, du Parti des travailleurs (PT). Il est possible que les votes évangéliques aient fait la différence permettant à M. Garotinho, au-delà de son appartenance politique et du profil de ses adversaires de l’époque, d’emporter l’élection.

Lors du scrutin de 2002 pour la présidence de la République, M. Garotinho a également obtenu un résultat significatif. Les votes en sa faveur (il avait alors rejoint le Parti socialiste brésilien, PSB) sont venus des circonscriptions où le réseau Record - maîtrisé par l’évêque Edir Macedo, de l’Eglise universelle du royaume de Dieu - contrôle le plus grand nombre de retransmissions radiophoniques et télévisuelles, ainsi que des régions où la concentration de pentecôtistes est la plus élevée. En d’autres termes, c’est dans les régions les plus catholiques du Brésil que le candidat Garotinho a enregistré le moins de voix.

Deux ans plus tard, M. Luiz Paulo Conde, le candidat à la mairie de Rio de Janeiro aux élections de 2004, soutenu par M. Garotinho, à présent affilié au Parti du Mouvement démocratique brésilien (PMDB), est arrivé en troisième position, malgré l’aide d’un adjoint évangélique de l’Assemblée de Dieu, derrière M. César Maia, réélu maire de la ville, qui a joué sur ses racines catholiques, et l’évêque Marcelo Crivela, de l’Eglise universelle du royaume de Dieu. Ce dernier a pu compter sur une légion de fidèles volontaires pour faire campagne dans les rues de la ville.

La trajectoire de M. Garotinho et l’exemple de Rio de Janeiro montrent l’importance du phénomène religieux dans le contexte électoral, mais permettent de nuancer les affirmations de ceux qui ne voient que la croissance (toujours spectaculaire, linéaire et cumulative) du poids du vote évangélique.

Un autre exemple permet également d’en relativiser l’impact. L’Eglise universelle du royaume de Dieu qui a inauguré, de manière franche, la participation des organisations évangéliques au combat politique a perdu un nombre considérable de conseillers municipaux : il y a quatre ans, ils étaient 350 ; en 2005, ils seront seulement 70 à prendre leurs fonctions dans les municipalités.

A São Paulo, toujours lors des élections municipales de 2004, le candidat qui se proclamait évangélique, M. Francisco Rossi, a réalisé un maigre score. Les deux candidats du second tour, la maire sortante Marta Suplicy (PT) et le vainqueur final, M. José Serra (Parti social-démocrate du Brésil, PSDB, de l’ex-président Fernando Henrique Cardoso) se sont affrontés pour rallier les électeurs évangéliques. Leurs églises, largement fréquentées, étant vues comme des greniers d’électeurs, les candidats ont recherché l’appui des organisations, ont visité des temples et bénéficié des incitations au vote de pasteurs. En résumé, l’offensive évangélique a modifié le schéma antérieur selon lequel la politique se faisait, au sein des Eglises, de manière dissimulée.

Cependant, cela ne signifie pas que les évangéliques votent systématiquement suivant les orientations du pasteur ni que - divisés en centaines d’organisations - ils votent toujours pour des candidats partageant leur foi. Les luttes d’influence qui les opposent sur le plan religieux peuvent être atténuées comme radicalisées en fonction des configurations électorales.

De même, pour la société en général, l’attribut « évangélique » n’est pas toujours bénéfique. L’image de ces croyants, ambiguë, véhicule un mélange de respect - parce qu’ils se soumettent au contrôle social de leur Eglise - et de méfiance - en raison d’accusations fréquentes de manipulations, de charlatanisme et d’extorsion de fonds.

Comment dès lors évaluer l’impact du « vote évangélique » dans ce qui est appelé « la culture politique brésilienne » ? Nul ne peut nier qu’il existe un certain type de « clientélisme religieux », peu compatible avec l’idée de citoyenneté présupposée par l’idéal de la République laïque. Toutefois, il convient de souligner que, indépendamment du fait religieux, le système des partis, inconsistant et fragile, favorise les migrations motivées par des intérêts personnels (à l’exemple de l’ex-gouverneur Garotinho qui, en moins de trois ans, est passé par trois partis).

En ce qui concerne les électeurs, ce ne sont pas les évangéliques qui, en surgissant, ont détruit des « pratiques solides » de participation démocratique. Rien ne permet d’affirmer que ce clientélisme religieux est nécessairement pire que ce qui est connu historiquement comme le clientélisme politique : une pratique qui suppose le maintien d’un « parc électoral [4] », de propriétaires terriens monnayant le vote de leurs employés contre une protection et/ou de l’argent, le tout marqué par diverses formes de pressions, qui peuvent aller jusqu’à des violences physiques.

La foi évangélique repose sur des croyances et des mécanismes de conviction religieuse. De surcroît, les sollicitations sont nombreuses : les études montrent que les fidèles « non satisfaits » changent facilement de pasteur, de temple, et même d’organisation. Exiger un vote pour tel ou tel candidat peut mettre en péril l’adhésion à une Eglise. La combinaison entre une concurrence exacerbée et (malheureusement) le système des partis qui favorise la rotation et les alliances ad hoc devient un antidote aux risques d’intolérance religieuse et à une montée du fondamentalisme. La religion évangélique fait parfois la différence dans les élections parce qu’elle rassemble les temples, motive les engagements, et parce qu’elle constitue un grenier à votes. Mais elle ne supplante en aucun cas le pragmatisme des pratiques politiques traditionnelles.

Notes :

[1Lire Emir Sader, « Rendez-vous manqué avec le mouvement social brésilien », Le Monde diplomatique, janvier 2005.

[2Allan Kardec, de son vrai nom Léon Hippolyte Rivail (1804-1869), est considéré comme le père du spiritisme. Son influence au Brésil est considérable.

[3Les Eglises pentecôtistes se font les témoins de « l’Evangile aux quatre angles » - Jésus sauve, baptise, guérit, revient -, se situent dans la tradition protestante évangélique et baptiste, et se réfèrent aux grands principes de la Réforme. Elles prônent un respect absolu de l’« Ecriture », dans un certain esprit fondamentaliste.

[4En portugais, « curral eleitoral » : littéralement « étable électorale ». Les électeurs sont ainsi comparés à du bétail.

© Source : Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr/), avril 2005.

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