Vie et mort de l’Union patriotique
Comment des milliers de militants ont été liquidés en Colombie
par Iván Cepeda Castro , Claudia Girón Ortiz
Article publié le 8 août 2005

En mai 1985, dans le cadre de négociations tentant d’apporter une solution au conflit armé dont souffre aujourd’hui encore la Colombie, naissait l’Union patriotique. L’extermination des membres de ce parti d’opposition explique en partie la durée et la cruauté de cette interminable tragédie : un contexte de démocratie formelle camouflant des techniques sophistiquées d’élimination systématique des opposants.

Dans le cadre d’un conflit armé qui déjà s’éternise, c’est le 28 mars 1984, durant le mandat du président Belisario Betancur, que les représentants de l’Etat et la direction des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) signent les accords de La Uribe. Ceux-ci stipulent l’engagement du gouvernement dans la promotion de réformes politiques, sociales et économiques, condamnent les enlèvements et le terrorisme imputables au groupe guérillero, les deux parties exprimant leur volonté de mettre fin à ce type de pratiques. Les accords précisent encore que, un an après le début de ces négociations de paix, il faudra mettre en place les conditions permettant au groupe guérillero de « s’organiser politiquement, économiquement et socialement ». De cet accord naît, en mai 1985, un parti politique : l’Union patriotique.

Hors de la Colombie, on sait peu de choses de la répression systématique frappant dans ce pays, hier comme aujourd’hui, les mouvements d’opposition. Une persécution permanente y est exercée, ouvertement ou de façon dissimulée, par des secteurs du pouvoir d’Etat, à travers les forces militaires, les corps de sécurité ou avec la complicité des groupes paramilitaires.

En raison de stratégies d’impunité particulièrement efficaces, et à cause de l’image brouillée que donnent les médias du conflit colombien, il est difficile d’identifier qui sont les auteurs des actes de violence. Les groupes illégaux (guérillas, paramilitaires) ? Les narcotrafiquants ? Dans tous les cas, l’Etat semble hors de cause. Or, depuis une cinquantaine d’années, l’Etat lui-même combine les mécanismes légaux et les dispositifs illégaux permettant un emploi arbitraire et excessif de la force.

Ainsi, des législations (sous prétexte d’état d’exception) permettent de déléguer aux forces armées des fonctions propres à la police judiciaire. La face cachée de cette politique est constituée par les dispositifs de la « guerre sale » : groupes paramilitaires, agissements illégaux de l’armée nationale à travers des opérations secrètes de brigades de renseignement, actions de guerre psychologique, etc.

En 1985, des secteurs ayant comme objectif commun la recherche de la réconciliation nationale par le biais de transformations structurelles de la société participent à la création de l’UP. En sa qualité de formation pluraliste d’opposition, celle-ci émet des propositions novatrices après des décennies d’hégémonie libérale et conservatrice dans le pays [1]. Son programme propose une ouverture vers des formes de démocratie plus réelles et profondes, incluant des changements sociaux visant à dépasser le manque d’équité caractéristique de la société. Il envisage également l’élaboration d’une nouvelle charte constitutionnelle (la proposition deviendra réalité en 1991, à travers la convocation de l’Assemblée nationale constituante, qui rédigera la nouvelle Constitution).

Cependant, quelques mois après la présentation publique du nouveau mouvement, plusieurs violations des accords conduisent à l’échec de la négociation. La guérilla se replie dans ses zones d’influence et l’Union patriotique demeure dans l’espace public.

Bien que l’Etat se soit engagé à favoriser son action politique, les premiers homicides frappent le mouvement dès le milieu de l’année 1985. Dès lors, une intention criminelle se manifeste, visant à anéantir l’UP : une combinaison d’actes criminels, de persécution et de harcèlement, tendant à provoquer l’élimination totale ou partielle du groupe opposant.

Des centaines de ses membres et sympathisants sont assassinés au cours de massacres [2]. Le 11 novembre 1988, par exemple, quarante militants sont exécutés publiquement sur la place centrale de la commune de Segovia, dans le département d’Antioquia. Se produisant de façon simultanée, ces homicides collectifs se prolongent dans le temps à travers des crimes individuels qui visent à détruire des communautés déterminées. Des familles entières sont persécutées, à l’image des Cañon-Trujillo, qui, en raison de leur militantisme, ont vu, depuis 1986, quatre de leurs parents assassinés. La méthode de la « disparition » est également utilisée pour éliminer, sans laisser de traces, des centaines de membres du mouvement.

Contre les élus et les dirigeants du groupe, c’est la méthode de l’assassinat sélectif qui est employée. Deux candidats à l’élection présidentielle, Jaime Pardo Leal et Bernardo Jaramillo Ossa ont ainsi été éliminés respectivement en 1987 et en 1990. En 1994, l’UP perd le dernier de ses membres présents au Parlement, avec l’assassinat du sénateur Manuel Cepeda Vargas. Auparavant, huit parlementaires avaient été victimes d’attentats mortels, presque toujours à leur domicile. Des centaines de maires et de représentants des pouvoirs locaux ont été tués. On a parfois assisté à l’assassinat successif de quatre maires du mouvement dans une même localité. Les sièges de l’UP ont subi plus de trente attentats à la bombe. Quant aux témoins, ils sont forcés au silence, de même que les survivants ou les parents des victimes qui réclament justice.

Le résultat de cette stratégie multiforme de persécution a été la mort violente de plus de 3 000 personnes et le déplacement ou l’exil forcés d’un nombre indéterminé de personnes - la base sociale de cette collectivité politique. De tels chiffres ont un caractère provisoire. Aujourd’hui encore se multiplient persécutions, menaces et exécutions.

Silence de la société

Une grande majorité des cas demeure couverte par une impunité totale. Dans un rapport spécial, le bureau du médiateur a signalé que, sur les nombreux actes de violence commis contre l’UP entre 1985 et 1992, la justice n’a rendu de sentences condamnatoires que dans quatre cas.

L’Etat colombien a toujours refusé de reconnaître sa responsabilité dans cette élimination systématique. Il a éludé toute mesure tendant à admettre que les auteurs de tels actes sont des membres de la force publique agissant fréquemment en compagnie des paramilitaires, et a prétendu que ce qui s’est produit avec l’UP serait le résultat de « faits individuels et sans lien », commis par des narcotrafiquants, au cours de vendettas locales, ou par des délinquants.

Légitimant la violence exercée, certains fonctionnaires de l’Etat ont soutenu que, en dernière instance, le sort connu par l’UP était « prévisible », car il s’agissait d’un mouvement né d’accords avec la guérilla. De même, ils ont cherché à minimiser les massacres « faits parmi tant d’autres », dans le contexte de violence généralisée, dont la cause serait la réaction naturelle aux atrocités commises par la guérilla.

Même l’actuel président de la République, M. Alvaro Uribe Vélez, a affirmé, lors de sa campagne électorale, que l’« erreur » commise avec l’UP était compréhensible, car on ne peut « combiner la politique avec les fusils [3] ». Le silence d’influents secteurs de la société colombienne - comme la haute hiérarchie de l’Eglise catholique - face à la légitimation publique de cette vague de criminalité a contribué à la consolidation d’une ambiance de permissivité généralisée devant la chaîne ininterrompue d’actes de violence.

La campagne d’extermination s’est scellée par une mesure administrative, privant le groupe d’opposition de tout statut légal, lorsque le Conseil national électoral a affirmé que l’UP « ne réuni[ssait] pas le nombre de suffrages électoraux nécessaires » pour le renouvellement de sa personnalité juridique. Non seulement cette mesure constitue un obstacle légal à l’action publique des survivants du mouvement, mais elle a aussi une haute signification symbolique : après l’anéantissement physique du groupe politique par le pouvoir d’Etat, celui-ci légalise son « décès » au moyen d’une décision officielle.

L’élimination de ce courant d’opposition provient de la tradition d’exclusion et de sectarisme politique enracinée dans l’histoire de la Colombie. Au cours de la seconde moitié du siècle dernier, la violence politique a coûté la vie à des opposants de diverses tendances et origines. Déjà, dans les années 1940 et 1950, des milliers de partisans et de sympathisants du mouvement de Jorge Eliécer Gaitán - dirigeant du libéralisme populaire, lui-même assassiné en 1948 - ont été victimes d’attentats ou de massacres exécutés par des bandes paramilitaires promues par les gouvernements conservateurs [4]. De même, les opposants à l’hégémonie des partis libéral et conservateur, ou leurs dissidents, ont été traditionnellement confrontés à des persécutions systématiques. De tels crimes se sont produits non seulement en situation de conflit armé, mais aussi dans le cadre de négociations ou d’application d’accords de paix. Au cours de chacun de ces processus, la norme a été l’assassinat des porte-parole des groupes armés d’opposition, que ce soit durant les périodes de négociation ou au moment de leur réintégration dans la vie légale.

Confrontés à l’absence de garanties pour obtenir la justice, les victimes et les survivants de l’UP ont eu recours à des instances internationales et en particulier aux mécanismes proposés à cet effet par l’Organisation des Etats américains (OEA). Dans ce cadre, la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) a admis le cas « 11 227 », dans lequel est examinée l’extermination de l’UP, à la demande de l’association Reiniciar (Recommencer) et de la Commission colombienne des juristes. Les victimes et les survivants de l’UP ont réclamé que les faits soient reconnus comme ayant un caractère de génocide avec mobiles politiques.

La Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (1948) stipule que l’on ne peut parler de génocide que lorsque l’action de destruction est dirigée contre des groupes de caractère national, ethnique, racial ou religieux. Cependant, le débat contemporain sur la doctrine du droit international et les sciences sociales chargées de l’étude de cette forme de violence extrême tend à renforcer la conviction qu’il est nécessaire d’élargir le champ d’application de ce concept aux massacres globaux commis contre des collectivités déterminées par leurs idées politiques.

En 1985, M. Benjamin Whitaker, rapporteur spécial de l’ONU sur la question du génocide, reconnaissait dans son rapport la nécessité d’inclure d’autres groupes (sociaux, sexuels, politiques) dans la définition de la Convention contre le génocide. En novembre 1998, le tribunal national espagnol revoit ses compétences pour juger les membres de la junte militaire argentine. Dans une décision unanime, il se déclare habilité à faire comparaître pour délit de génocide les militaires qui, entre 1976 et 1983, ont tenté d’éliminer un groupe en raison de ses convictions politiques. La sentence signale : « Ce qui caractérise le génocide, c’est l’extermination d’un groupe pour des raisons raciales, religieuses, politiques ou autres. » Et le tribunal ajoute que, dans le cas en question, il y a eu tentative d’« épuration idéologique » de ceux qui « n’avaient pas leur place dans le projet de réorganisation nationale [5] ».

Dans le cadre du système régional de protection des droits humains, les conseillers juridiques de l’Etat colombien ont prétendu dans un premier temps que le cas de l’UP ne pouvait être reçu par la commission interaméricaine, car il s’agissait de faits de violence « non liés entre eux ». De son côté, la CIDH signale dans le rapport 5/97 sur l’admissibilité de ce cas que « les pétitionnaires ont présenté des arguments qui visent à établir une pratique d’assassinats politiques de masse et la persécution extrême des membres de l’Union patriotique avec l’intention d’éliminer physiquement le parti et de diluer sa force politique ». Dans ce même rapport, l’instance internationale se prononce en faveur de l’analyse du cas sur la base de l’existence d’éléments suffisants pour déterminer une « norme de persécution ».

Scepticisme face à l’action politique

La mise en évidence d’actions systématiques permettrait de démontrer que le cas de l’UP, apparemment isolé, correspond bien à un schéma d’extermination dirigé de manière concertée. Les survivants du groupe politique ont apporté des preuves sur l’existence d’au moins cinq plans mis au point dans les hautes sphères de l’Etat. Les plans d’extermination régionale « Esmeralda » (« Emeraude », 1988) et « Retorno » (« Retour », 1993) auraient eu comme objectif de faire disparaître plusieurs sections régionales de l’UP. D’ampleur nationale, l’opération « Condor » (1985) et les plans « Baíle Rojo » (« Bal rouge », 1986) et « Golpe de gracia » (« Coup de grâce », 1992) auraient visé à miner les structures de direction du mouvement et à assassiner ou à enlever ses dirigeants élus dans les structures d’Etat [6].

Conséquence de la pression des victimes et des survivants, le code pénal colombien actuellement en vigueur a reconnu le génocide pour mobiles politiques, crime atroce que cet abrégé normatif définit comme le fait de « détruire totalement ou partiellement un groupe pour des raisons politiques » et d’entraîner la mort de ses membres « pour appartenance à ce dernier ».

Dans le cadre du procès intenté devant la CIDH, sont actuellement discutés les termes d’une solution amiable entre le gouvernement colombien et les victimes de l’UP. Cette démarche doit conduire à un éventuel accord prenant en compte le droit à la vérité et à la justice. Dans le cas contraire, elle induirait la continuation du procès, aboutissant à une possible condamnation de l’Etat colombien.

Le 9 février 2004, à travers une déclaration du vice-président de la République, M. Francisco Santos, le gouvernement a annoncé qu’il était disposé à avancer dans la recherche d’une solution amiable. Dans cette déclaration publique, il a été affirmé que les crimes massifs commis contre l’UP constituent « une page honteuse dans l’histoire de notre pays ». Cependant, quelques heures après cette annonce officielle, M. Santos lui-même recommençait à éluder la responsabilité de l’Etat. Face aux médias, et utilisant les militants du mouvement comme boucs émissaires, le vice-président a affirmé que les crimes seraient l’œuvre des narcotrafiquants, qui, dans un contexte de polarisation, auraient procédé à des «  règlements de comptes » avec les guérillas.

Sans obstacles ni réactions, des atrocités continuent à être commises contre l’UP. Des éléments de la politique de « sécurité démocratique » mise en place par le président Alvaro Uribe Vélez encouragent l’extermination et la persécution judiciaire des survivants du mouvement. Sous prétexte d’action antiterroriste, beaucoup de ses militants ont été arrêtés lors de rafles massives et montrés devant les caméras de télévision, présentés comme des membres des organisations armées subversives. Sous l’actuel gouvernement, plus de 150 militants de l’UP ont été victimes d’homicides ou de « disparitions » dans plusieurs régions du pays. On a également constaté des déplacements massifs dans des zones où l’opposition politique exerce encore une influence. Après avoir désarticulé les structures du mouvement, on entre dans une phase qui entend à l’évidence en terminer avec les survivants.

Ces nouvelles alertes n’ont entraîné aucune action notable de l’Etat pour arrêter et juger les organisateurs de ces actions criminelles. En revanche, on assiste à de nouvelles formes de vexation contre les victimes. Ainsi, le corps sans vie d’Alirio Silva - dirigeant régional de l’UP assassiné, le 1er mars 2004, dans la région du Putumayo - a été soumis à une chaîne de « procédures administratives » rendant impossible son transport à Bogota avant que ne soit pratiquée une autopsie visant à vérifier s’il ne s’agissait pas d’un « cadavre piégé » préparé par la guérilla pour un attentat.

En outre, depuis le 27 novembre 2002, le gouvernement du président Uribe a entamé une « réintégration à la société » des groupes paramilitaires. Une partie de cette politique de réinsertion semble vouloir s’appuyer sur des mesures législatives et administratives garantissant l’impunité et le pardon inconditionnel des paramilitaires. Cela signifierait que plusieurs des principaux auteurs du génocide contre l’UP seraient automatiquement exonérés de toute responsabilité, et que le processus d’éclaircissement et de réparation des victimes en pâtirait sérieusement.

L’ensemble des actes de terreur et de violence perpétrés contre l’UP a constitué un obstacle dans la perspective de démocratisation de la société colombienne. Et ce n’est pas la seule conséquence. En renforçant la peur d’exprimer librement son opposition, en provoquant un profond scepticisme sur la possibilité de mener une action politique de manière citoyenne, ils ont renforcé la conviction de ceux qui ne croient qu’en la voie de la violence pour résoudre les problèmes du pays.

Notes :

[1e Parti libéral et le Parti conservateur se partagent le pouvoir depuis 1958.

[2Par « massacre » on entend l’assassinat de plus de trois personnes.

[4Connue sous le nom de « La Violencia » (la violence), cette période de guerre civile a provoqué la mort de 300 000 personnes.

[5«  Auto de la sala de lo penal de la Audiencia nacional confirmando la jurisdicción de España para conocer de los crímenes de genocidio y terrorismo cometidos durante la dictadura argentina », Madrid, 4 novembre 1998.

[6Jahel Quiroga-Carrillo, « La Unión patriótica : el exterminio de una esperanza », in « Memorias del Seminario sobre el proceso de búsqueda de solución amistosa en el caso de la Unión patriótica que se adelanta ante la CIDH », procuraduría general de la nación - embajada de Suiza en Colombia, 2003, p. 137.

© Source : Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr/), mai 2005.

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