L’historique réunion de l’Organisation des Etats américains (OEA)
par James Petras
Article publié le 11 août 2005

La réunion de l’Organisation des Etats américains (OEA) qui s’est tenue du 5 au 7 juin dernier fut historique, parce qu’elle a abordé des thèmes fondamentaux d’ordre politique, économique et militaire qui affectent les relations des Etats-Unis avec l’Amérique latine et les Caraïbes. Si les médias se sont attardés sur les conflits diplomatiques et les polémiques entre les diplomates états-uniens et vénézuéliens, des thèmes fondamentaux ont été passés sous silence.

Un résultat important de la réunion fut l’écrasante défaite d’une proposition de Washington, soutenue par le tout récemment élu secrétaire général José Miguel Insulza [1], d’établir un mécanisme d’intervention qui permettrait aux Etats-Unis, en utilisant l’OEA, de juger et d’intervenir contre tout régime élu qui selon les intérêts de Washington n’agirait pas de forme démocratique.

Progressistes, démocrates, et défenseurs du droit international ont applaudi la défaite d’une mesure aussi interventionniste. Néanmoins, peu ou pas d’attention n’a été portée sur les divisions internes au sein de la coalition victorieuse. Un examen plus approfondi des positions et des débats internes montre que les résultats n’ont pas tous été favorables à la protection des droits à l’autodétermination.

Divisions politiques

Les Etats-Unis proposaient un changement fondamental dans la charte de l’organisme continental, selon lequel il aurait fallu former un « noyau de pays membres » qui « contrôlerait » (monitoring) chaque mesure, loi ou décret approuvés par des pouvoirs législatif ou exécutif élus, et qui interviendrait lorsqu’il considérerait que de telles mesures sont contraires à la démocratie. La présomption est que Washington serait la force dominante dans ce « noyau », et que leurs intérêts politiques et économiques dicteraient quels gouvernements et quelles mesures seraient considérés comme « autoritaires », et quelle action entreprendrait l’OEA à ce sujet.

Le premier partisan de la proposition ne fut pas le porte-parole d’un pays, mais le nouveau secrétaire général, le « socialiste » chilien Insulza, architecte de l’adoption par le Chili de l’agenda libre-échangiste des Etats-Unis [2]. Se faisant l’écho de Condoleeza Rice, Insulza est intervenu en faveur de l’adoption de « mécanismes pour instituer l’obligation de la Charte démocratique  », document signé en 2001 avec pour seul but de souscrire à des principes démocratiques et des élections libres [3]. La référence du secrétaire général à des « mécanismes » fut comprise par tous les représentants de pays comme la proposition interventionniste de tutelle états-unienne de régimes, et d’intervention contre des mouvements de masse et des régimes constitués par la voie électorale qui seraient critiques de la politique états-unienne. Plus que de renforcer la position des Etats-Unis, Insulza est parvenu à discréditer rapidement son indépendance au sein de l’OEA.

Il y eut plus ou moins trois postures opposées à la proposition états-unienne et leur tentative de transformer l’organisme en instrument d’intervention. Le Venezuela et le Mexique adoptèrent la plus énergique, refusant toute tentative d’intervention dans des affaires internes de n’importe quel pays de la région, sous n’importe quelle circonstance. L’ambassadeur vénézuélien fut le plus direct, en soutenant que tout changement dans le système politique ou dans les méthodes de gouvernement est l’affaire du peuple concerné. Le rôle de chef de file assumé par le Venezuela dans la lutte contre la proposition refléta le fait que le mécanisme de « monitoring » a été conçu spécifiquement par Washington pour intervenir contre la démocratie vénézuélienne et renforcer la position d’organisations non gouvernementales financées par les Etats-Unis.

Le groupe de la Communauté caribéenne refusa explicitement la demande de Condoleeza Rice de donner une « fonction préventive à l’OEA en cas de crises de gouvernabilité ».

Le troisième, et numériquement plus important, groupe de nations, appelé « les 11 » (Brésil, Canada, Chili, Colombie, Pérou, Bolivie, République dominicaine, Trinidad, Surinam et Guatemala), refusa la proposition états-unienne selon laquelle l’OEA déciderait du moment où les pays ont besoin « d’intervention » ou se trouvent dans une « crise de gouvernabilité ». Il proposa que l’organisme intervienne « lorsque le gouvernement demanderait de l’aide », et se sentirait traversé par une telle crise. En réalité ce groupe essayait de combiner une marge d’autonomie face à une intervention arbitraire états-unienne avec un recours à l’OEA si le pays en question fait face à un soulèvement populaire.

Pendant la tenue de la réunion, des mouvements sociaux exigeaient massivement en Bolivie la nationalisation du gaz et du pétrole, et/ou la démission du président Carlos Mesa. Le ministre des Affaires étrangères péruvien appela l’OEA à intervenir frontalement dans une « crise de gouvernabilité ». Le représentant bolivien à l’OEA affirma la souveraineté de son pays en soulignant que le peuple résoudrait la crise. Mesa s’est vu obligé à démissionner.

Toujours pendant la réunion, l’ambassadeur états-unien en Haïti appela George W. Bush à envoyer plusieurs milliers de marines pour réprimer le grandissant mouvement pro-Aristide en faveur de la démocratie. Le ministre des Affaires étrangères brésilien, Celso Amorim, indiqua qu’il ne voyait pas d’objection à ce que ces forces soient envoyées sur l’île. Parmi ces 11 pays, il est clair que si les gouvernements s’opposent bien au principe général d’intervention états-unienne, dans la pratique et dans des circonstances particulières, ils s’alignent sur Washington.

Le troisième groupe qui essaya de « concilier » la position des 11 avec celle des Etats-Unis était composé de l’Argentine, du Salvador et du Honduras, et proposait un texte demandant à l’ « agent » états-unien Insulza de formuler des « recommandations et des mesures spécifiques pour venir en aide aux pays qui le demanderaient », comme le dit la Charte démocratique adoptée par l’OEA en 2001. La proposition argentine mine la défense mexicaine et vénézuélienne de l’autodétermination, affaiblit la résolution des 11 et ouvre la porte au système de supervision de Washington en sélectionnant Insulza comme candidat.

Analyse

Le représentant vénézuélien Alí Rodríguez mit le doigt sur le thème fondamental auquel doivent faire face les gouvernements latino-américains au sein de l’OEA : les croissantes inégalités économiques et sociales créent une grande inquiétude et instabilité, qui elle-même conduit à la « crise de gouvernabilité ». Les Etats-Unis ont refusé d’aborder ces thèmes car ils se verraient obligés de regarder en face l’échec du modèle de libre-échange néolibéral, dont leurs entreprises et banques transnationales ont profité. Pour Washington, le problème n’était pas seulement le régime progressiste d’Hugo Chávez mais aussi le large défi continental porté contre l’ordre néolibéral, manifeste dans la chute de trois de leurs clients : Lucio Gutiérrez en Equateur [4], et Sanchez de Lozada [5] et Mesa [6] en Bolivie. Washington a besoin de et exige une force multilatérale et un mandat de l’OEA pour punir les gouvernements progressistes, financer les ONG de la « société civile » que lui sont proches afin de déstabiliser ces régimes.

Le véritable débat alla bien au-delà de l’intervention impériale contre l’autodétermination. Ce qui est en jeu, ce sont des confrontations à l’échelle continentale entre des clients de l’Empire discrédités et de puissants mouvements sociaux émergents qui prétendent révolutionner l’ordre social. Rice a plus que clairement montré que le débat ne se réfère pas au « monitoring » de la démocratie, mais à l’intervention impériale, quand elle a déclaré : « La question n’est pas d’intervenir pour punir, mais d’intervenir pour appuyer la démocratie » (italiques de l’auteur).

Cette déclaration contredit la notion posée au départ selon laquelle le plan états-unien se référait au « monitoring », en se référant de manière explicite à une intervention contre des régimes élus. Elle élargit le champ pour l’intervention états-unienne, d’appuyer des systèmes d’opposition non électoraux, d’intervenir contre des méthodes de gouvernement. En poursuivant au sein de l’OEA cette stratégie d’intervention contre des régimes élus, Rice chercha à impliquer l’Amérique latine dans son assaut aux gouvernements élus, ce par quoi elle mit en doute leur légitimité.

Qu’est-ce qui a poussé Washington à un tel extrémisme ? La stratégie de Bush était de polariser l’Amérique latine contre le Venezuela pour isoler l’expérience menée par Chávez d’un Etat de bien-être, d’économie mixte et de politique extérieure indépendante. La tentative s’est révélée contre-productive : Washington a polarisé l’Amérique latine contre le gouvernement Bush, et a offert sur un plateau une importante victoire diplomatique à celui de Chávez.

Pourquoi Washington a-t-elle échoué ?

Il y a de nombreuses raisons expliquant cet échec diplomatique du gouvernement de Bush face à l’Amérique latine dans ce qui jusqu’à présent était un forum international sujet à sa domination. Washington a fait une mauvaise lecture ou n’a pas pris suffisamment en compte les mouvements de masse grandissants qui s’opposent à son impérialisme et aux restrictions qu’elle impose à la volonté des régimes latino-américains, y compris des clients néolibéraux, pour poursuivre sa ligne interventionniste.

Deuxièmement, la majorité des observateurs latino-américains ne voient pas en Chávez un révolutionnaire social, mais un réformateur indépendant qui promeut des mesures d’économie mixte et de bien-être social, que les gouvernements latino-américains soutiennent dans leurs discours. S’ils attaquaient Chávez, ces gouvernements exposeraient donc leur propre rhétorique creuse, et perdraient toute prétention d’engagement qu’ils disent avoir pour « le combat contre la pauvreté et l’inégalité ».

Troisièmement, le soutien états-unien au golpe [coup d’état] au Venezuela d’avril 2002 [7], a porté une atteinte sévère à leur crédibilité comme « monitor de la démocratie » et à la capacité des régimes latino-américains de convaincre leurs concitoyens que cette mesure « renforcerait la démocratie ».

Quatrièmement, Chávez est extrêmement populaire dans un large spectre de forces politiques et sociales du sous-continent, du centre jusqu’à la gauche. De nombreux régimes, tels que celui de Luiz Inacio Lula da Silva au Brésil, dont les prétentions de gauche ont été sévèrement remises en cause, ont utilisé leur association et leurs accords avec le régime vénézuélien comme gage pour garder un certain niveau de légitimité populaire.

Cinquièmement, la politique états-unienne lors des réunions internationales est beaucoup trop extrémiste quant aux normes qui régulent ces événements. Ainsi, ledit « défi aux méthodes de gouvernance » met en question tout régime latino-américain ayant eu, à un moment ou à un autre, recours aux « méthodes autoritaires »

L’intervention états-unienne dans la répression des majorités pauvres dans plusieurs pays latino-américains et leur appui au régime pantin en Haïti a été un désastre sans remède. Contre l’opinion publique dans leurs pays, la force expéditionnaire multinationale à la tête de laquelle se trouve le Brésil a échoué sur tous les objectifs qu’elle s’était fixés : apporter la paix, la démocratie, la sécurité et le développement. Les pays de la région craignent sans doute d’être recrutés pour une autre des interventions antidémocratiques de Washington.

La proposition de « monitoring » sur des gouvernements était façonnée de manière à favoriser des groupes d’opposition (soutenus par les Etats-Unis) ce qui, de toute évidence, ne facilite pas une gestion de gouvernance. Il est probable que les régimes latino-américains considèrent qu’un ensemble constant de plaintes légitimes ou illégitimes est un obstacle permanent à leurs politiques de gouvernement. Aucun président latino-américain n’apprécie l’idée d’avoir à regarder par-dessus son épaule pour voir si Big Brother va lui taper sur les doigts pour s’assurer quelques concessions.

Si quelques-uns des régimes les plus conservateurs d’Amérique latine peuvent considérer comme dérangeants les discours radicaux de Chávez, les manifestes de celui-ci ne sont liés à aucune organisation centralisée ni à aucune structure internationale d’influence. Aucun régime ne se sent menacé par Chávez parce que ce dernier soutient la plupart des gouvernements latino-américains, y compris certains assez instables, tels que la Bolivie, contre les mouvements révolutionnaires de masses.

Beaucoup des régimes partisans du libre marché sont vulnérables à la pression de masses de la gauche. Palacios en Equateur et Rodríguez en Bolivie sont arrivés au pouvoir grâce à des soulèvements populaires. D’autres, comme Lula au Brésil, doivent déjà faire face à une large opposition au Congrès et chez les travailleurs ruraux sans terre et les syndicalistes urbains. Aucun parmi eux n’est en condition de s’attirer encore plus d’opposition pour satisfaire l’effort de Washington de faire tomber Chávez avec un mécanisme aussi limpide qu’un système de « monitoring ».

Paradoxalement, pour la majorité des régimes qui s’opposent à Washington, la première priorité est la stabilité. Les propositions d’intervenir au Venezuela et ailleurs sont éminemment déstabilisatrices. La politique de l’Empire contredit leur orientation conservatrice du statu quo.

Notes :

[1Lire Carlos Laquinandi, La bataille pour le contrôle de l’Organisation des Etats américains (OEA), RISAL, 6 mai 2005 (ndlr).

[2Par la signature, notamment, d’un accord de libre-échange (TLC) entre le Chili et les Etats-Unis (ndlr).

[3La Charte démocratique interaméricaine est un accord inspiré par Washington qui avait été approuvé à Lima, au Pérou le 12 septembre 2001, et qui vise à permettre à l’OEA d’agir « lorsqu’il se produit dans un État membre des situations susceptibles d’avoir des incidences sur le déroulement du processus politique, institutionnel et démocratique ou sur l’exercice légitime du pouvoir ». Des sanctions peuvent ainsi être prises contre un pays quand il y a « interruption inconstitutionnelle de l’ordre démocratique ou l’altération de l’ordre constitutionnel qui menace sérieusement l’ordre démocratique dans un État membre de l’OEA ». Évidemment Washington reste le juge suprême en matière d’existence de «  l’ordre démocratique » (ndlr).

[4Voir le dossier « La trahison de Lucio Gutierrez » : http://risal.collectifs.net/mot.php... (ndlr).

[5Voir le dossier « La guerre du gaz » : http://risal.collectifs.net/mot.php... (ndlr).

[6Lire Thierry Vermorel, Bolivie : la seconde guerre du gaz, RISAL, 2 août 2005 (ndlr).

[7Voir le dossier « Coup d’Etat au Venezuela » : http://risal.collectifs.net/mot.php... (ndlr).

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx), 3 juillet 2005.

Traduction : Isabelle Dos Reis, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info