Les “deux Bolivies” et la campagne électorale
par Alex Contreras Baspineiro
Article publi le 12 août 2005

A chaque jour qui passe, se définissent les candidatures et les propositions des partis, mouvements et alliances politiques qui se disputeront le 4 décembre prochain l’accession  la présidence de la République de Bolivie. De plus, et pour la première fois de l’histoire démocratique [du pays], les préfets des neufs départements [1] qui composent la nation seront élus par vote direct.

Le transfuge est  la mode : ceux qui faisaient partie de la « méga-coalition  » [2] de l’ex-président Gonzalo Sánchez de Lozada et qui, il y a deux ans, avaient une majorité écrasante dans le pays, cherchent refuge aujourd’hui dans les partis qui, selon les sondages, sont en tête. Très peu de candidats s’identifient  un quelconque parti politique et préfèrent se présenter sous le nom d’un regroupement citoyen ; d’autres font des spéculations avec une série de noms de candidats et de possibles alliances et, les autres, les plus nombreux, sous prétexte de rassembler un plus grand nombre de militants, ne dépassent pas le stade des projets.

Il existe encore une incertitude quant  ce qui pourra se passer au cours des prochains quatre mois de campagne électorale ; néanmoins, ce qui est clair - absolument clair - c’est que les élections générales ne résoudront pas encore les problèmes structurels du pays dont la résolution passe nécessairement par l’organisation d’une assemblée constituante, la nationalisation des hydrocarbures et l’autonomie départementale.

Ce sont les problèmes de fond qui séparent actuellement les « deux Bolivies  ». Les mois de campagne électorale passant, cette brèche peut s’élargir et polariser ou, au contraire, se refermer et les problèmes être résolus.

Tous les candidats doivent impérativement tenir compte dans leurs programmes de gouvernement de ces problèmes structurels, et bien d’autres encore, pour que la population bolivienne décide du sort de tout un pays.

La droite cohérente

Le premier binôme confirmé pour les élections générales est celui de l’Unidad Nacional (UN) [Unité nationale], représenté par l’entrepreneur du ciment Samuel Dorial Medina et le dirigeant cruceño [de Santa Cruz, ndlr] Carlos Dabdoud, tous deux ex-militants du Movimiento de la Izquierda Revolucionario (MIR) [Mouvement de la gauche révolutionnaire] de l’ex-président Jaime Paz Zamora [3].

Doria Medina - que l’on accuse de ne pas avoir remboursé un emprunt de 20 millions de dollars  feue la Banque d’Etat, somme qui lui a servi  consolider l’entreprise du ciment la plus importante du pays - a affirmé, dans ses premières déclarations, qu’il fallait former un front « pour bloquer Evo  » [4] ; tandis que Dabdoud est le fondateur de la Nación Camba, un mouvement qui promeut la campagne pour l’autonomie de Santa Cruz [5].

Doria Medina a affirmé : « Nous ne sommes pas d’accord avec les myopes, qui, pour respecter un slogan, sont prêts  détruire l’industrie des hydrocarbures, nous ne sommes pas d’accord avec la nationalisation, ni avec la migration des contrats [6]  ». D’après le candidat de l’UN, son compagnon et fondateur de la Nación Camba, « est un homme  vocation nationale qui se chargera de l’assemblée constituante  ».

Jorge Quiroga, militant de l’Acción Democrática Nacionalista (ADN) [Action démocratique nationaliste], parti de feu le dictateur Hugo Banzer Suárez [7], a décidé d’être candidat pour l’Alianza Siglo XXI [Alliance Siècle XXI]. Selon les premiers sondages d’entreprises et de médias privés, Quiroga au 30 juillet 2005, serait en tête des préférences électorales, avec 22%, suivi de Doria Medina avec 16%.

Quiroga - pour beaucoup le candidat préféré de l’ambassade des Etats-Unis - a dit qu’il n’était pas d’accord avec la nationalisation des hydrocarbures, « mais d’accord avec la nationalisation des bénéfices créés par les hydrocarbures  ». Il a de plus ajouté qu’il ne « passera aucun accord avec le narcotrafic  » [8]. Le candidat néolibéral n’a pas encore choisi son compagnon de formule [candidat vice-président].

Dans ce bloc de partis traditionnels, défenseurs du système et porte-parole des transnationales, se trouvent également le Movimiento Nacionalista Revolucionario (MNR - Mouvement nationaliste révolutionnaire), l’Unidad Cívica Solidaridad (UCS - Unité civique solidarité), l’Acción Democrática Nacionalista (ADN), le Movimiento de la Izquierda Revolucionario (MIR - Mouvement de la gauche révolutionnaire) et la Nueva Fuerza Republicana (NFR - Nouvelle force républicaine).

Ces partis ont été les plus affectés par l’imposition de la politique économique des dernières années,  tel point qu’ils n’ont pas encore, jusqu’ présent, de candidats présidentiels, encore moins de propositions, et s’ils ne parviennent pas  une alliance, le plus probable sera une débandade générale au profit des autres partis de la droite traditionnelle.

L’ex-président Paz Zamora résume la situation dans laquelle se trouvent ces partis : ils préfèrent participer seuls aux élections préfectorales pour essayer de prendre le contrôle local et impulser l’autonomie.

La majorité de l’électorat de ces partis, avec quelques nuances, est presque définie, il correspond  la Bolivie qui, historiquement, a été favorisée sur le plan économique, politique et social.

La gauche divisée

Bien que la conjoncture en Bolivie non seulement pourrait paraître idéale mais aussi historique pour les partis de gauche et les mouvements sociaux, ceux-ci ne sont pas encore capables d’articuler une alliance, encore moins l’unité, autour d’un seul projet politique. Actuellement, les intérêts de groupe, le caudillisme démodé et le leadership mesquin divisent les secteurs populaires et les partis de gauche, ne favorisant que le système.

Le El ama llulla (ne sois pas menteur) de la sagesse de nos ancêtres, le commander en obéissant des zapatistes insurgés ou le je reviendrai et je serai des millions de Tupaj Katari semblent être encore très lointains pour la majorité de ces secteurs sociaux et politiques.

Le Mouvement au socialisme (MAS), première force politique du pays, conjointement avec divers secteurs qui se sont ralliés  cette alternative, a réalisé, il y a quelques jours, une assemblée nationale où il a ratifié par consensus la candidature présidentielle du dirigeant cocalero Evo Morales Aima.

Dans l’objectif de parvenir  une alliance avec d’autres mouvements sociaux, il n’a pas encore choisi le nom du candidat  la vice-présidence, même s’il en a déj défini le profil : un intellectuel qui puisse consolider son projet parmi la classe moyenne et haute du pays, les secteurs qui ont le moins de sympathie pour le MAS [9].

A la différence d’autres candidatures, le MAS a présenté en avant-première un plan de gouvernement qui envisage l’organisation d’une assemblée constituante, la récupération des hydrocarbures, l’abrogation de la politique de libre-échange, la lutte contre la corruption, la défense de la dignité nationale et des ressources naturelles, la souveraineté sociale en matière d’éducation, de santé et autres. Bien que Morales ait appelé  l’unité de tous les mouvements sociaux et d’autres secteurs, pour l’heure, la réponse est négative.

Jaime Solares, dirigeant de la Centrale ouvrière bolivienne (COB) [10] a annoncé que « l’on ne peut faire des alliances avec des traîtres, mais uniquement avec des secteurs qui recherchent une révolution  » ; Felipe Quispe, connu comme « El Mallku  », en annonçant qu’il sera candidat  la présidence pour le Mouvement indigène Pachakuti (MIP) a dit qu’« Evo est le pire ennemi des peuples indigènes  ». En outre, d’autres secteurs, tels que la Fédération des assemblées des habitants de El Alto (FEJUVE), la Coordination du gaz et de la vie, le Conseil national des Ayllus y Markas (CONOMAQ), ou le Mouvement sans terre (MST), n’ont encore pas défini leur avenir.

Le secteur qui a déj défini sa participation aux élections est le Frente Amplio, avec l’ouvrier et maire de Potosí, René Joaquino, pour candidat  la présidence. Ce mouvement de centre-gauche regroupe en son sein les maires de La Paz, Cochabamba, Oruro, Potosí, Sucre et Pando, en plus des dissidents d’autres secteurs comme le dénommé MAS-Pueblo, qui rejoignent petit  petit le mouvement.

Les 67 pour cent de Boliviens indigènes, selon le dernier recensement, qui vivent dans les zones marginales des quartiers pauvres des grandes villes, et les populations rurales pourraient pencher pour ces candidatures.

Malgré la fragmentation et la grande dispersion de votes qui supposerait d’arriver divisés aux élections, la gauche et les mouvements sociaux font encore des efforts pour parvenir  la constitution d’un seul instrument politique.

Les sondages

Parallèlement aux campagnes électorales millionnaires, il y a aussi les premiers sondages, surtout dans la Bolivie citadine, pas dans « l’autre Bolivie  » marginalisée, où il est même difficile d’arriver pour faire les interviews.

Selon un sondage réalisé par Apoyo, Opinión y Mercado dans les villes de La Paz, Cochabamba, Santa Cruz et El Alto, si les élections avaient lieu aujourd’hui, 22 pour cent des gens appuieraient Jorge Quiroga de Alianza Siglo XXI, 16 pour cent Samuel Doria Medina de l’UN, et 15 pour cent Evo Morales du MAS. Cependant, le leader du MAS, est, d’après ce sondage, le Bolivien qui a le plus de pouvoir dans le pays.

D’après une étude réalisée aussi par Apoyo, Opinión y Mercado Bolivia pour le journal La Razón, au cours des derniers mois, 25 pour cent des personnes interrogées ont eu cette perception de Morales. L’étude, réalisée dans les secteurs urbains des quatre villes de l’axe central du pays, a posé la question suivante : « Selon vous, quel est le Bolivien qui, de par le poste qu’il occupe, ses capacités, son influence ou son prestige personnel, a le plus de pouvoir en Bolivie ?  ». 25 pour cent des personnes interrogées ont répondu Evo Morales ; très loin derrière arrivent l’entrepreneur Doria Medina et l’ex-président Carlos Mesa, avec chacun 7 pour cent. Le reste des candidats est très éloigné de ce bloc de trois fronts qui pourraient lutter pour accéder  la présidence de la République de Bolivie.

Face  ce panorama, l’ambassadeur des Etats-Unis en Bolivie, David Grenlee, a assuré que les relations diplomatiques entre les deux pays ne se verront pas affectées, quel que soit le candidat qui arrive  la présidence de la République, « même le leader cocalero Evo Morales  ».

Les problèmes structurels

Tandis que la campagne électorale avance petit  petit, les problèmes structurels du pays attendent encore une solution définitive. Les groupes de pouvoir cruceños  la tête du mouvement civique de Santa Cruz, ont insisté jusqu’ il y a peu pour convoquer eux-mêmes un référendum pour l’autonomie départementale, qui en réalité signifie une réorganisation fédérale de l’Etat bolivien.

Ce secteur de pouvoir prétend que dans chaque département fonctionnent de manière autonome les trois pouvoirs de l’Etat, et que chaque gouvernement départemental décide avec sa propre législation du sort des ressources naturelles stratégiques.

La fameuse question : « ... êtes-vous d’accord  ce qu’il soit défini et établi dans le pays la constitution d’autonomies départementales avec un transfert effectif de compétences et d’attributions, qui auront pour objet, dans leur juridiction territoriale, de disposer librement de leurs ressources, d’élire leurs autorités et de s’auto-administrer ?  » n’est que momentanément classée, et pourrait refaire surface  tout moment.

Même si la prétention des élites cruceñas est inconstitutionnelle, antidémocratique et affecte l’unité et la souveraineté nationale, il y a de forts intérêts de chefs d’entreprises, de latifundiaires, de propriétaires terriens et de transnationales qui, après les élections générales,  tout moment pourront revenir  la charge.

Par ailleurs, les revendications de la nationalisation des hydrocarbures et de l’assemblée constituante, surtout parmi les secteurs populaires, sont également toujours d’actualité. Les différents mouvements sociaux ont comme bannière ces deux exigences qui ne seront pas remplies avec les élections générales mais uniquement au cours des mois suivants avec la mise en place du nouveau gouvernement.

Pour la plupart des Boliviens et Boliviennes, avant de convoquer les élections générales, on devrait résoudre ces problèmes centraux, notamment la tenue de l’assemblée constituante souveraine et populaire, comme un pilier de la « refondation  » d’un nouvel Etat, et sur ces bases consolider le système démocratique.

La « classe politique  » n’a pas été capable de résoudre les problèmes structurels. On joue maintenant le sort de la nation dans les élections générales de décembre 2005, dont les résultats seront déterminants, non seulement pour le futur du pays mais aussi de tout le continent...

Notes :

[1Beni, Cochabamba, Chuquisaca, Oruro, Pando, La Paz, Potosí, Santa Cruz, Tarija (ndlr).

[2Par “méga-coalition”, il faut comprendre l’alliance en 2002 des trois principaux partis -  l’époque - pour soutenir le président élu, et depuis renversé, Gonzalo Sanchez de Lozada : Movimiento de la Izquierda Revolucionario (MIR), Movimiento Nacionalista Revolucionario (MNR) et Nueva Fuerza Republicana (NFR).

[3Président de la Bolivie d’ao »t 1989  ao »t 1993 (ndlr)

[4Evo Morales, leader indigène du Mouvement au socialisme (MAS). Est arrivé second aux élections présidentielles de 2002. Son parti est la principale force politique du pays (ndlr).

[5C’est dans les départements de Santa Cruz et de Tarija,  l’est du pays, qui se trouve la plus grosse partie des richesses en ressources naturelles de la Bolivie. Un mouvement « civique  » mené par les classes économiquement dominantes exige plus d’autonomie territoriale afin de contrôler ces ressources (ndlr).

[6L’adaptation des contrats entre l’Etat et les entreprise transnationales au nouveau cadre légal imposé par la nouvelle loi sur les hydrocarbures (ndlr).

[7Le général Hugo Banzer Suarez gouverna la Bolivie pendant deux périodes : comme dictateur de 1971  1978, et après scrutin électoral de 1997  2001 (ndlr).

[8Allusion  Evo Morales et aux cultivateurs de coca (ndlr).

[9Le MAS reste surtout un parti implanté dans les milieux paysans (ndlr).

[10De laquelle Evo Morales a été expulsé (ndlr).

Source : ALAI, América Latina en Movimiento (http://alainet.org), 3 ao »t 2005.

Traduction : Isabelle Dos Reis & Frédéric Lévêque, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

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