Le Venezuela en Amérique latine : au-delà du libre-échange
par Raúl Zibechi
Article publié le 17 août 2005

L’importance du Venezuela dans la région est double : comme moteur d’une intégration régionale non alignée sur Washington, et par conséquent distincte de celle basée sur le libre-échange, et comme exemple de la possibilité d’envisager des politiques pour sortir du néolibéralisme.

La « diplomatie pétrolière » conduite par le président Hugo Chavez est en train de devenir un puissant levier de l’intégration régionale qui, avec des accords concrets et effectifs, contraste avec la lenteur du Mercosur [1] et de la Communauté andine des nations (CAN). Le cinquième producteur mondial de brut est arrivé à réactiver d’abord l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), à établir ensuite des alliances stratégiques avec plusieurs importants producteurs mondiaux (il a signé en mars un large accord de coopération économique et technique avec l’Iran) et à avancer dans l’établissement de solides accords bilatéraux avec les pays sud-américains les plus importants, tout en créant des réseaux régionaux de large portée.

Le réseau d’accords régionaux avance y compris l’Alternative bolivarienne pour l’Amérique latine et les Caraïbes [2] (ALBA), l’initiative alternative à la Zone de libre-échange des Amériques (ALCA, sigles en espagnol) [3] qui met à l’écart les Etats-Unis et se propose d’articuler les relations Sud-Sud à l’échelle internationale.

Dans la véritable cascade d’initiatives qui partent de Caracas, il y a les accords signés avec le Brésil et l’Argentine au début de cette année, qui comprennent la création d’une entreprise pétrolière régionale, Petroamérica, indépendante des grands monopoles transnationaux, dans laquelle le Venezuela est le vrai moteur. Au cours du Quatrième sommet de la dette sociale célébré à Caracas du 24 au 26 février de cette année, Chavez proposa que l’Organisation des Etats américains (OEA) se dote d’une charte sociale qui accompagne la Charte démocratique [4] adoptée en 2001 sur initiative de Washington.

Durant l’évènement, au cours duquel le mandataire défendit le socialisme, il remit sur la table sa proposition de créer un club de pays débiteurs [5] parce que « chacun gère le problème individuellement et nous ne nous mettons pas d’accord ». Il proposa de travailler à ce que soit destiné à un fonds spécial de développement au moins 50 pour cent des 270 milliards de dollars que le Sud paie chaque année comme intérêts de sa dette. Il s’agit d’initiatives reçues chaque fois plus positivement par les gouvernements de la région, surtout les petits pays comme ceux des Caraïbes qui n’ont que peu de poids sur la scène mondiale et dont personne ne fait attention aux revendications.

Intégration pétrolière

Quinze nations, dont Cuba, participèrent au Sommet énergétique des Caraïbes, célébré à la fin du mois de juin au Venezuela. Le pays de Chavez fournit déjà du pétrole à bas prix et à des conditions préférentielles à plusieurs nations caribéennes depuis l’accord énergétique entre Caracas et le Mexique en 1980. Lors du sommet, a été créée Petrocaribe, entité qui prétend aller plus loin et devenir « une organisation de coordination et de gestion de la production, du transport et de la fourniture de pétrole dans l’arc caribéen », a signalé Chavez lors de cet événement.

Il s’agit d‘une alliance régionale dont la colonne vertébrale est le pétrole, et qui comprend un fonds de coopération et d’investissements dans lequel le Venezuela a placé 50 millions de dollars. L’entreprise publique vénézuélienne PDVSA a créé une filiale, PDV-Caraibe, qui transportera le brut aux destinataires dans ses propres bateaux et qui ne recouvrera que les coûts du fret, sans bénéfices et avec un financement souple de 15 ans. Encore mieux : en plus de réduire le coût du pétrole, la partie de la vente payée normalement au comptant et qui sur le marché international est acquittée dans les 30 jours, aura un délai de paiement de trois mois et pourra même être acquittée avec des biens et services des pays qui font partie de l’alliance.

Il ne s’agit pas seulement d’ « un jeu diplomatique très habile de Chavez  », comme le dit une dépêche de l’agence IPS, puisque les Caraïbes ont été depuis toujours une sorte de Mare Nostrum de la Maison blanche, mais un signe que le pétrole peut être utilisé d’une manière distincte de ce que font les grandes puissances et les multinationales. D’un mécanisme de spoliation et d’appauvrissement, il devient un moyen de défense de la souveraineté et, dans pas mal de cas, un véritable ballon d’oxygène pour des économies asphyxiées.

Isoler Bush

Le même mois où a été créé Petrocaribe, Caracas a proposé au sommet du Mercosur un « anneau énergétique » sud-américain comprenant la construction d’un gazoduc des puits gaziers du nord-ouest vénézuélien jusqu’au Rio de la Plata. A la mi-juillet, dans le cadre du XVIe Conseil présidentiel andin, à Lima, il a établi un nouvel « accord stratégique » entre les entités pétrolières publiques des pays de la Communauté andine des nations (CAN - Bolivie, Equateur, Colombie, Pérou et Venezuela) qui suppose la création de Petroandina. Il s’agit d’ «  impulser l’interconnexion électrique et gazière, la fourniture mutuelle de ressources énergétiques et des investissements conjoints dans des projets  ».

A cette occasion, le Venezuela a déboursé aussi 50 millions de dollars pour un fonds social humanitaire dont bénéficieront les quatre autres pays signataires de l’accord, et des avantages additionnels comme ceux que recevront les pays caribéens. Ainsi, le Venezuela a établi des accords avec le Mercosur à travers de Petroamérica, avec les Caraïbes (Petrocaribe) et finalement avec la région andine (Petroandina), fermant ainsi le cercle de la diplomatie pétrolière. Il ne faut pas oublier que trois pays de la CAN sont en train de discuter la signature d’un traité de libre-échange avec Washington qui soulève de sérieuses polémiques internes, tandis que l’Amérique centrale a déjà signé le sien (CAFTA, sigles en anglais), qui suppose des accords asymétriques bénéficiant à la superpuissance. Au contraire, les accords avec le Venezuela montrent l’autre face du libre-échange : la possibilité réelle que des accords mutuellement bénéfiques soient établis, dans lesquels les petits pays en sortent avec des bénéfices et qu’ils cessent d’être spoliés au nombre du libre marché.

Un pas de plus

La diplomatie bolivarienne montre une autre manière de faire et d’autres objectifs que la brésilienne par exemple. Petrobras, l’entreprise publique de pétrole du Brésil, se comporte en Equateur comme ou pire que les grandes multinationales du secteur, comme le dénonce l’agence Carta Maior, qui n’hésite pas à utiliser le terme d’« impérialisme brésilien » pour définir l’attitude de cette entreprise et aussi de la Banque nationale de développement économique et sociale (publique). Selon l’agence, ces entreprises « ont fait preuve d’une voracité à financer, construire et exploiter des méga-projets dans des pays sud-américains en occupant des espaces riches en ressources naturelles et dans des systèmes écologiques fragiles avec un évident intérêt géopolitique  », en utilisant l’excuse de l’intégration régionale. En parallèle, ces entreprises « profitent de lois environnementales moins restrictives et de l’évidente asymétrie entre l’économie du Brésil et celles de ses voisins pour obtenir la primauté dans des grands projets d’infrastructure  ». En somme, on est à fond dans le royaume du libre-échange. Dans un climat international de ce type, il n’est pas étonnant que le Venezuela bolivarien se soit converti en un point de référence pour les peuples appauvris de la région.

Notes :

[1Le Mercosur est une zone régionale de coopération économique du cône Sud (marché du Cône Sud) qui rassemble le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay, et plusieurs pays associés comme le Venezuela, le Chili et la Bolivie (ndlr).

[2Lire Marcelo Colussi, L’ALBA : une alternative réelle pour l’Amérique latine, RISAL, mai 2005 (ndlr).

[4La Charte démocratique interaméricaine est un accord inspiré par Washington qui avait été approuvé à Lima, au Pérou le 12 septembre 2001, et qui vise à permettre à l’OEA d’agir « lorsqu’il se produit dans un État membre des situations susceptibles d’avoir des incidences sur le déroulement du processus politique, institutionnel et démocratique ou sur l’exercice légitime du pouvoir ». Des sanctions peuvent ainsi être prises contre un pays quand il y a « interruption inconstitutionnelle de l’ordre démocratique ou l’altération de l’ordre constitutionnel qui menace sérieusement l’ordre démocratique dans un État membre de l’OEA ». Évidemment Washington reste le juge suprême en matière d’existence de « l’ordre démocratique » (ndlr).

Source : ALAI, América Latina en Movimiento (http://www.alainet.org/), 10 août 2005.

Traduction : Frédéric Lévêque, pour RISAL.

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