Mexique : une grève de la faim qui a marqué l’histoire
par Jesus Ramirez Cuevas
Article publié le 15 septembre 2005

Le 28 août 1978 est une date-clé pour les droits de l’homme au Mexique. Ce jour-là, 84 femmes et 4 hommes commençaient un jeûne dans la cathédrale de la ville de Mexico pour exiger la liberté de prisonniers et disparus politiques. Cette protestation représentait un défi lancé au système politique. Les mères des disparus ont révélé l’existence de la guerre sale («  guerra sucia  ») [1]. Leur action a permis d’obtenir la première amnistie politique et converti la lutte contre la répression en un thème incontournable de l’agenda démocratique.

Après des années de pérégrination à la recherche de leurs enfants dans les bureaux gouvernementaux et les installations policières et militaires, fatiguées du silence et des mensonges des fonctionnaires, les mères du Comité Pro Defensa de Presos, Perseguidos, Desaparecidos y Exiliados Políticos (Comité de défense des prisonniers, persécutés, disparus et exilés politiques), décidèrent de prendre une mesure extrême.

Le 28 août 1978, elles commencèrent une grève de la faim dans la cathédrale métropolitaine pour exiger l’amnistie de 1.500 prisonniers et 500 disparus politiques.

Le comité était né un an auparavant à Monterrey, mais la presse et la société continuaient à ignorer la douleur de ses membres et leurs revendications.

Rosario Ibarra de Piedra, l’une des pionnières de la lutte pour les droits de l’homme au Mexique, se rappelle avec émotion cet épisode : « Avec discrétion, ceux qui allaient participer à la grève de la faim sont arrivés du Guerrero, Sinaloa, Jalisco et Monterrey. Nous avions annoncé l’action mais pas le lieu, pour éviter que le gouvernement ne l’empêche  ».

C’était la veille du second rapport de gouvernement de José Lopez Portillo [2]. « Ce jour-là, des dizaines d’agents gouvernementaux sont arrivés déguisés en journalistes, cherchant à savoir où nous allions aller », relate-elle.

«  Nous nous sommes divisés en plusieurs groupes pour les tromper », continue-t-elle. « J’ai appelé d’un téléphone public et j’ai annoncé que nous allions aller à une heure de l’après-midi au siège du gouvernement, où nous recevrait le secrétaire d’Etat, Jesus Reyes Heroles. Nous avons dit qu’avant d’aller à ce rendez-vous, nous irions prier pour nos enfants à la cathédrale. Les policiers sont allés au siège du gouvernement ».

« En arrivant à l’Autel du pardon, raconte Rosario, les « dames » ont sorti leur chapelet et se sont mis à prier. A onze heures du matin, nous avons sorti sur le parvis de la cathédrale une banderole rouge sur laquelle était écrit en lettres noires nous les retrouverons. Les femmes les plus âgées sont restées à l’intérieur. Le scandale a alors commencé. Les curés et des agents de sécurité ont essayé de nous faire sortir mais n’ont pas réussi  ».

Devançant toute réaction officielle, Rosario Ibarra a prévenu des journalistes et des personnalités de gauche, tandis que 84 femmes et 4 hommes commençaient le jeûne. Sur le parvis, ils installèrent des calicots exigeant l’amnistie générale, ainsi que des portraits de jeunes disparus victimes du gouvernement.

« L’endroit s’est rempli de gens et de banderoles. Ils nous amenaient de l’eau, du sucre, du miel et des citrons. Les gens ont été solidaires malgré la peur. Depuis 1968 [3], en effet, il était interdit d’aller au Zocalo [place principale de la ville de Mexico] et de protester dans la cathédrale. Certains dirigeants de partis nous demandaient de lever la grève car nous allions faire échouer la réforme politique. Les persécutions de la part des policiers et des militaires étaient permanentes. Ils menaçaient de nous expulser ».

La grève a duré quatre jours. « Le 31 août, un jour avant le rapport présidentiel, l’expulsion paraissait imminente, et nous avons décidé de nous retirer. Reyes Heroles a promis que le président nous recevrait et qu’ils nous donneraient des informations sur nos enfants. Il n’en fut rien. ».

« J’ai annoncé que nous partions, que le président avait donné sa parole. Les larmes aux yeux, nous sommes partis ».

« Le jour suivant, Lopez Portillo annonçait la première amnistie de prisonniers politiques. Il y en a eu trois de plus, et 1.500 prisonniers ont été libérés). »

C’est ainsi que s’est terminée la première des sept grèves de la faim réalisées par le comité en dix ans.

« Le résultat fut bon. Des prisonniers furent libérés, des persécutés et des exilés rentrèrent chez eux. Nous avons réussi à faire reconnaître l’existence de disparus au Mexique », se souvient Rosario Ibarra.

Un an plus tard, en décembre 1979, 54 organisations de gauche constituaient le Front national contre la répression. Les premiers disparus politiques d’une série de 148 personnes furent libérés.

La lutte de ces femmes a marqué la conscience nationale mexicaine car elle a dévoilé la guerre sale menée contre les mouvements populaires et la guérilla. Elles ont également réaffirmé l’idée qu’il n’y a pas de véritable démocratie s’il y a des prisonniers et plus de 500 disparus politiques. Un chiffre toujours en suspend.

Notes :

[1On parle de la « guerre sale » pour la période (les années 70 et 80) durant laquelle des opposants au régime du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), au pouvoir durant 70 ans au Mexique, ont été tués ou ont disparu (ndlr).

[2Président du Mexique de 1976 à 1982 (ndlr).

[3Le 2 octobre 1968, sur la place des Trois Cultures à Mexico, l’armée et la police tiraient sur une manifestation d’étudiants et d’ouvriers, faisant des centaines de morts et de blessés. Le massacre comme la répression qui a suivi ont toujours été niés par les gouvernements « démocratiques » successifs (ndlr).

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx), supplément Masiosare, Mexique, 28 août 2005.

Traduction : Julien Pelloux, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

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