Crise énergétique et grèves en Amérique centrale
par Toni Solo
Article publié le 25 octobre 2005

En Amérique centrale, la hausse inexorable du prix du pétrole provoque une crise au sein des pays de la région dont la production d’électricité est tributaire du pétrole. En Amérique centrale, le Panama, le Nicaragua et le Honduras sont les pays qui dépendent le plus des importations pétrolières. Dans l’ensemble, cette région satisfait plus de 70 % de ses besoins énergétiques grâce au pétrole, dont la majeure partie est importée du Mexique et du Venezuela. Seul le Costa Rica s’est efforcé de ne pas devenir dépendant du pétrole et, aujourd’hui, le pays produit plus de 80 % de son électricité grâce à des centrales hydroélectriques qui appartiennent à l’État.

Comme il fallait s’y attendre, la vogue qu’ont connue, dans les années 1990, les privatisations néo-libérales a eu pour conséquence que très peu d’investissements à long terme ont été effectués dans le domaine des énergies renouvelables, comme l’énergie géothermique ou l’énergie éolienne. Des entreprises étrangères opportunistes ont investi dans des centrales alimentées au pétrole construites à la va-vite dans le but d’obtenir leur part dans un marché de l’énergie déréglementé. C’est la même logique de court terme qui a présidé au développement des infrastructures du transport routier au détriment de toutes les autres formes de transport. Un exemple particulièrement probant de ce manque de vision a été la décision prise au Nicaragua, dans les années 1990, par le gouvernement Chamorro [1] de sabrer le réseau ferroviaire reliant la capitale à la côte Pacifique et à la ville de Granada, sur le lac Nicaragua.

Avec l’augmentation incessante du prix du pétrole, l’incapacité du « marché libre » à répondre aux besoins élémentaires de la majorité de la population en matière d’énergie et de transport devient, d’une semaine à l’autre, plus évidente. Toutefois, les conséquences à long terme de cette réalité économique n’ont toujours pas été comprises par les gouvernements, qui s’entêtent désespérément à défendre la sacro-sainte idéologie du « libre marché ». Peu importe qu’ils aient commencé, sur le tard, à s’intéresser aux énergies renouvelables, comme l’énergie éolienne pour produire de l’électricité et la production d’éthanol dérivé de la canne à sucre pour les carburants, il reste que la logique arithmétique a d’ores et déjà permis aux importations pétrolières de s’imposer dans la région.

La grève au Honduras

Le 6 septembre, les transports en commun de Tegucigalpa, la capitale du pays, se sont complètement arrêtés pendant deux jours après que les chauffeurs de taxi et les propriétaires de bus se sont mis en grève pour protester contre l’imposition par le gouvernement d’une augmentation du prix des carburants de 19,7 %. Selon le gouvernement, cette hausse aurait été la conséquence de l’augmentation du prix du pétrole qui a résulté des dégâts causés par l’ouragan Katrina aux infrastructures pétrolières et portuaires états-uniennes situées sur les côtes du golfe du Mexique.

Dans la nuit du 7 septembre, l’Assemblée nationale a discuté des mesures à prendre pour contrer la hausse du prix des carburants et pris une décision dans ce sens en fin de session. La situation est donc subitement revenue à la normale le 8 septembre au matin, mais cette grève éclair est venue rappeler aux gouvernements des pays de la région qu’après avoir subi les politiques économiques néo-libérales pendant quinze années, le peuple ne peut plus supporter une nouvelle augmentation du prix des produits de première nécessité. Cette grève n’a pas été sans rappeler les violentes protestations qui ont eu lieu, en début d’année, à Managua, la capitale du Nicaragua, à la suite de l’augmentation, même modeste, des tarifs de bus.

La raison qui a poussé les chauffeurs de taxi et les propriétaires de bus honduriens à se mettre en grève est qu’ils savent pertinemment que leurs clients n’ont pas les moyens de payer plus cher les transports en commun. Le calcul est simple : les revenus moyens d’une famille composée de deux adultes qui travaillent et de deux enfants en âge d’aller à l’école sont d’environ 200 dollars états-uniens par mois. En moyenne, une telle famille doit payer dix trajets par jour pour permettre à chacun d’aller au travail ou à l’école. Pour eux, une hausse des tarifs de bus de seulement 0,05 dollar signifie qu’il leur en coûtera 0,50 dollar de plus par jour en transport, soit environ 12 dollars de plus par mois. Les gens ne disposent donc que d’une très faible marge.

Conséquences à long et à moyen terme

Du fait de cette réalité, il est clair que la tendance à la hausse du prix du pétrole à l’échelle internationale ne manquera pas d’avoir, par l’augmentation du coût des transports et de l’électricité, une incidence directe sur la vie de tous les jours des gens ordinaires. Indirectement, cette tendance va engendrer une inflation généralisée, dans la mesure où les entreprises vont tenter de conserver leur marge de profit, et ce, d’autant plus que tous les pays de la région sont gouvernés par des opportunistes résolus à faire les quatre volontés de Washington. Une façon évidente de sortir de la crise à moyen terme serait de réussir à signer avec le Venezuela, la bête noire des Etats-Unis, un accord préférentiel semblable à celui que ce pays a récemment signé, par l’entremise de Petrocaribe [2], avec les pays voisins de la Caraïbe.

La détérioration des relations entre les Etats-Unis et le Venezuela rend un tel rapprochement embarrassant pour les alliés de Washington dans la région (bien que Cuba ait envoyé au Honduras des centaines de médecins qui se sont établis dans les régions rurales délaissées par les médecins honduriens). Or, s’il est indéniable que les Etats-Unis ne peuvent pas faire grand-chose pour réduire les coûts énergétiques de ses alliés centraméricains, le Venezuela, par contre, peut leur venir en aide. Les pays de la région pourraient donc être tentés de commencer à exploiter cette contradiction alors même que l’échec radical des politiques contre-productives de « libre marché » amène chaque jour un peu plus de grands secteurs de leurs populations au bord de la rébellion pour défendre leur niveau de vie.

Une autre incidence passée inaperçue de la hausse du prix du pétrole est que la grande majorité des citoyens de ces pays verront davantage encore les inconvénients et le manque de pertinence de l’Accord de libre échange de l’Amérique centrale (CAFTA pour son sigle en anglais) [3] et des divers plans de création d’infrastructures régionales, comme le Plan Puebla-Panamá [4]. Car, un taux d’urbanisation élevé et l’énergie à bas prix sont des conditions nécessaires à la réalisation de ces projets, alors que, en toute logique, plus les prix de l’énergie seront élevés, plus la résistance à la concentration urbaine sera grande et plus cela sera favorable aux PME moins énergétivores des petites villes et des régions rurales.

Grèves et coupures d’électricité au Nicaragua

On n’a pas encore pleinement mesuré les conséquences politiques des divergences qui existent entre le dogme du « libre marché », aujourd’hui discrédité, et la réalité économique et environnementale. Ainsi, bien qu’ils semblent souvent incapables de comprendre l’importance des changements qui ont déjà eu lieu, les mouvements d’opposition de gauche devraient vraisemblablement tirer profit des liens historiques qui les unissent aux ouvriers des zones urbaines et agricoles ainsi qu’à leurs familles. Il est évident que leur traditionnelle identification de classe donne à ces mouvements le pouvoir d’influer sur la situation économique et sociale de la majorité pauvre de la région, pouvoir que les oligarchies locales n’ont pas.

À l’heure actuelle, le cas du Nicaragua illustre parfaitement ce propos. Du 20 au 21 septembre, Managua, la capitale, a, comme cela s’est déjà produit au début de l’année, été bloquée par les grévistes du secteur des transports. Cependant, la dernière grève a eu lieu dans le contexte des coupures d’électricité causées par le refus de la société Union Fenosa, une multinationale espagnole, de payer ses fournisseurs. Cette société a reproché au gouvernement de ne pas avoir suffisamment haussé les tarifs de l’électricité pour lui permettre d’être rentable au Nicaragua. À son tour, le gouvernement a rejeté la responsabilité sur l’Assemblée nationale sous prétexte que celle-ci a refusé de ratifier un décret présidentiel autorisant une hausse des tarifs. L’opposition sandiniste a cherché à trouver une solution de compromis qui tienne compte à la fois du niveau de vie des gens ordinaires tout en trouvant des mesures qui permettent de rétablir l’électricité et fassent reprendre du service aux transports en commun.

Au Nicaragua, la crise énergétique a surgi dans un contexte de crise politique chronique. Paradoxalement, la confusion qui en a résulté a mis en évidence les plus graves conflits auxquels l’Amérique centrale est confrontée. Au bénéfice de qui travaillent les gouvernements ? Celui des pauvres qui sont majoritaires ou celui des sociétés étrangères et d’une minorité de nantis ? Qui élabore les politiques de l’Etat ? L’ambassade des Etats-Unis et les institutions financières internationales ou bien les gouvernements souverains représentant les intérêts de leurs peuples ? La crise énergétique va peser sur les structures politiques des pays de la région comme cela n’a plus été le cas depuis l’arrêt des conflits armés au début des années 1990.

Il est peu probable que ces structures politiques résistent à la pression exercée par la crise énergétique montante, même si l’élection qui aura lieu cette année au Honduras aura, comme à l’accoutumée, l’air d’un grotesque vaudeville. En revanche, l’élection de l’année prochaine au Nicaragua devrait avoir une plus grande portée à l’échelle régionale. Les diplomates et les politiciens nord-américains se sont d’ores et déjà lancés dans une implacable campagne interventionniste qui vise à compromettre les chances des sandinistes de se faire élire. Cette élection au Nicaragua montrera sans équivoque si oui ou non les majorités pauvres sont prêtes à continuer indéfiniment de s’enfoncer dans la misère par peur des représailles des Etats-Unis.

Notes :

[1Violeta Barrios de Chamorro, première femme présidente du Nicaragua de 1990 à 1997, après la défaite électorale des sandinistes (ndlr).

[2Accord signé entre le Venezuela et les pays de l’arc caribéen : Antigua et Barbuda, les Bahamas, Belize, Cuba, Dominique, République dominicaine, Grenade, la Guyane, la Jamaïque, Saint Vincent-et-les-Grenadines, Sainte Lucie, Saint-Christophe-et-Niévès, et le Surinam visant à l’approvisionnement, à des tarifs préférentiels, et à des fins de développement, de pétrole par le gouvernement vénézuélien (ndlr).

[3Consultez le dossier « L’Amérique centrale, sous la coupe du libre-échange » sur RISAL (ndlr).

[4Lire Miguel Pickard, Tout ce qu’il faut savoir sur le Plan Puebla Panamá, RISAL, novembre 2002 ; Braulio Moro, Une recolonisation nommée « plan Puebla-Panamá », RISAL, décembre 2002 ; André Maltais, Plan Puebla Panama : quand développement rime avec déplacement et déracinement, RISAL, juin 2001 (ndlr).

Source : Znet (www.zmag.org), 25 septembre 2005.

Traduction : Arnaud Bréart, pour RISAL (www.risal.collectifs.net)

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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