Entretien avec Luis Macas, leader de la CONAIE
Equateur : ¬« Notre objectif est de retrouver l’unit√© et notre dignit√© comme mouvement indig√®ne ¬ »
par Silvia Torralba
Article publiť le 14 novembre 2005

Le leader de la Conf√©d√©ration des nationalit√©s indig√®nes d’Equateur (CONAIE), Luis Macas, s’est entretenu avec Canal Solidario sur la r√©alit√© de ces peuples et le d√©fi de travailler avec d’autres organisations pour impulser un autre mod√®le de d√©veloppement.

Depuis presque 20 ans, la Conf√©d√©ration des nationalit√©s indig√®nes d’Equateur (CONAIE) [1] travaille pour que les politiques qui r√©gissent son pays tiennent compte de l’opinion des peuples indig√®nes et fondent r√©ellement un √©tat plurinational. A la t√™te de l’organisation, qui repr√©sente 14 nationalit√©s et qui est devenue l’une des organisations indig√®nes les plus importantes d’Am√©rique latine, se trouve Luis Macas.

De nationalit√© Kichwa, dipl√īm√© en anthropologie, en linguistique et en jurisprudence et ex-ministre de l’Agriculture du pays [2], le pr√©sident de la CONAIE accuse certains groupes politiques d’Equateur et des gouvernements comme les Etats-Unis de tenter de fragiliser le mouvement indig√®ne, mais fait √©galement son autocritique. Dans un entretien accord√© √ Canal Solidario-One World, Macas souligne l’importance d’√™tre unis et de travailler depuis les bases sociales pour articuler des propositions qui impulseront le d√©veloppement de son pays.

La situation et l’organisation des peuples indig√®nes √©quatoriens se sont-elles am√©lior√©es ces derni√®res ann√©es ?

Le mouvement indig√®ne d’Equateur s’est surtout d√©velopp√© durant les ann√©es 90 ; ce fut une croissance qualitative et importante mais qui a √©galement provoqu√© une crise interne. Pendant toutes ces ann√©es nous avons expos√© nos propositions, pas seulement autour de nos revendications mais aussi pour la politique nationale ; nous avons rendu visible notre r√©alit√©, tant en Equateur qu’au niveau international, mais cela nous a aussi caus√© du tort.

Pourquoi ?

Lorsque le mouvement indig√®ne s’est pr√©sent√© sur la sc√®ne politique avec toutes ses propositions, les forces de droite en Equateur ont jou√© un r√īle important pour stopper l’avanc√©e de tout ce processus. A cette pression nationale s’ajoute aussi celle des Etats-Unis qui, ces derni√®res ann√©es, se sont alli√©s avec les forces de l’oligarchie et les droites locales afin de fragiliser le mouvement.

Avez-vous √©t√© menac√©s ?

De mani√®re permanente. Cela a √©t√© la premi√®re strat√©gie qu’ont √©labor√©e les gouvernements en place et les secteurs de pouvoir ; ils ont arm√© un appareil de r√©pression physique et psychologique mais ne sont pas parvenus √ nous affaiblir. Cependant, le gouvernement de Lucio Gut√≠errez a opt√© pour une ¬« strat√©gie de captation ¬ » des dirigeants, √ tous les niveaux, et des organisations.

Plusieurs organisations comme la Conf√©d√©ration nationale des organisations paysannes, indig√®nes et noires (FENOCIN [3]) et la F√©d√©ration √©quatorienne des indig√®nes √©vang√©liques (FEINE [4]) sont entr√©es dans ce jeu. La FEINE a pr√©cis√©ment √©t√© le fer de lance des Etats-Unis ; ils sont ainsi arriv√©s dans la zone amazonienne et sur la c√īte et, apr√®s eux, les compagnies p√©troli√®res.

La situation a-t-elle chang√© avec l’actuel gouvernement d’Alfredo Palacio ?

Le comportement politique n’a pas chang√© en substance. La politique p√©troli√®re, par exemple, continue d’√™tre absolument contraire aux int√©r√™ts du peuple d’Equateur et la politique des concessions des ressources naturelles [√ des transnationales] va de mal en pis et porte pr√©judice avant tout aux peuples indig√®nes [5]. Apr√®s la destitution de Lucio Guti√©rrez [6], il y avait des attentes et des espoirs de changements fondamentaux dans le syst√®me politique, mais jusqu’√ pr√©sent il n’y a pas eu d’avanc√©e.

Dans ce contexte, quel mod√®le d’Etat propose la CONAIE ?

Nous voulons un Etat plurinational qui, actuellement, n’existe pas ; ce que nous avons aujourd’hui est un Etat ¬« mononational ¬ », vertical et repr√©sentatif mais pas participatif. Dans ce sens, nous pensons que r√©aliser une consultation populaire ne servira √ rien parce qu’elle se basera sur des questions pos√©es par le gouvernement lui-m√™me, en fonction des int√©r√™ts des partis politiques traditionnels.

L’alternative passerait donc par la mise en place d’une assembl√©e constituante qui repr√©sente tout le pays ?

Oui. Nous exigeons une assembl√©e constituante qui naisse de la soci√©t√© civile et soit en marge des partis politiques, dans laquelle soient abord√©es des questions comme le trait√© de libre-√©change [7] [avec les Etats-Unis], le plan Colombie [8] ou l’utilisation de la base militaire de Manta par l’arm√©e nord-am√©ricaine [9].

La ¬« peur ¬ » des propositions indig√®nes

Vous avez mentionn√© les Etats-Unis, un pays qui a, en diverses occasions, accus√© les mouvements indig√®nes d’√™tre des terroristes. A quoi attribuez-vous ce comportement ?

Certainement au fait qu’ils ont peur qu’il y ait un autre mod√®le de d√©veloppement. Les Etats-Unis prennent pour cible les mouvements indig√®nes parce que nous exigeons l’exercice de la d√©mocratie en Am√©rique latine. De fait, nous sommes en train de payer les mobilisations des ann√©es 90 que nous avons men√©es contre l’implantation du mod√®le √©conomique n√©olib√©ral en Equateur.
Mais cela ne se passe pas seulement en Equateur mais aussi dans des pays comme la Bolivie ou le Mexique o√Ļ on qualifie les peuples indig√®nes de force diabolique qu’il faut affaiblir et m√™me liquider d√©finitivement. Durant les 500 derni√®res ann√©es, les fronti√®res qui s√©parent nos pays ont rendu difficile le contact entre les peuples indig√®nes, mais aujourd’hui nous profitons des instruments de la technologie moderne et de la mondialisation pour r√©sister et travailler main dans la main pour d√©fendre notre mod√®le de vie.

Tant la CONAIE que d’autres mouvements sociaux ont d√©montr√© que des propositions existent pour modifier l’actuel mod√®le en Equateur mais, au niveau politique, existe-t-il une alternative avec une base suffisante et qui mise sur des mesures de caract√®re social ?

Je mentirais si je disais qu’il existe une force qui puisse √™tre un pouvoir alternatif, mais je crois que, en ce moment, les conditions existent pour articuler √ nouveau ces possibilit√©s. Il s’agit d’√©tablir des alliances strat√©giques entre les mouvements indig√®nes, les syndicats, les √©cologistes... et nous y travaillons d√©j√ , dans un processus qui doit aboutir √ une proposition globale, pas seulement du point de vue indig√®ne.
Pour parvenir √ cela, nous devons d’abord revenir √ la racine, parce que le pouvoir se trouve dans les organisations de base. Nous avons √©t√© fortement humili√© comme mouvement indig√®ne par tout ce qui s’est pas√© sous le gouvernement de Lucio Guti√©rrez et nous devons travailler √ retrouver notre dignit√© et √ r√©cup√©rer notre unit√©. C’est seulement de cette mani√®re que nous pourrons revendiquer un changement au-del√ des fronti√®res ethniques. C’est notre objectif et lorsque nous l’atteindrons, nous serons en mesure d’arriver jusqu’aux structures du pouvoir.

Notes :

[1[NDLR] Lire Ra√ļl Zibechi, Equateur : vers une renaissance du mouvement indig√®ne ?, RISAL, 18 janvier 2005 ; Kintto Lucas, De Ruminahui √ la CONAIE, RISAL, 8 f√©vrier 2001.
Visitez : Confederaci√≥n de Nacionalidades Ind√≠genas del Ecuador - http://conaie.nativeweb.org/.

[2[NDLR] Dans le gouvernement de Lucio Gutierrez (2003-2005) que les organisations indigènes ont soutenu dans un premier temps.

[3Confederación nacional de organizaciones campesinas, indígenas y negras - http://www.fenocin.org/.

[4Federación Ecuatoriana de Indígenas Evangélicos - http://www.feine.org.ec/.

[5[NDLR] [NDLR] Lire Melissa Krenke, Katiana Murillo, Amazonie √©quatorienne : la cr√©ativit√© au service de la lutte contre les compagnies p√©troli√®res, RISAL, 21 octobre 2005.

[6[NDLR] Consultez le dossier ¬« La trahison de Lucio Gutierrez ¬ » sur RISAL.

[7[NDLR] Lire Ren√© B√°ez, Trait√©s de libre-√©change : assaut de la terre et du ciel, RISAL, 29 novembre 2004.

[8[NDLR] Consultez le dossier ¬« Plan Colombie / Initiative andine ¬ » sur RISAL.

[9[NDLR] En 1999, les gouvernements √©quatorien et √©tats-unien signaient une convention octroyant, pour une p√©riode de 10 ans renouvelables, l’usage de la base militaire de la c√īte pacifique de Manta √ l’arm√©e nord-am√©ricaine. Les bases navale et a√©rienne de Manta, en √‰quateur, sur la c√īte, √ une heure de vol de la fronti√®re colombienne sont sous la juridiction exclusive de Commandement Sud (US SouthCom) des forces arm√©es √©tats-uniennes. Manta est un centre de commandement de la marine et de l’aviation, dirigeant notamment des op√©rations cl√©s des mercenaires de la Dyncorp.

Source : Canal Solidario-One World (www.canalsolidario.org), 10 octobre 2005.

Traduction : Nicolas Derron, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

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