Le populisme : une traduction plus complète
par Emir Sader
Article publié le 13 décembre 2005

Le terme populiste, né pour désigner, de la part de certains courants de la sociologie politique, des gouvernements comme ceux de Getulio [1] et de Perón [2], a été repris dans le cadre du discours néolibéral pour désigner les politiques considérées comme « irresponsables », « aventureuses », « inflationnistes », qui promeuvent des concessions sociales incompatibles avec les lois d’airain de l’austérité budgétaire. Il s’agirait des concessions fictives, qui finiraient par produire l’effet inverse : l’inflation éroderait le pouvoir d’achat des salaires réajustés ; le déséquilibre budgétaire conduirait à des crises financières qui freineraient la croissance économique ; l’augmentation des impôts et des dépenses de l’État inhiberait la capacité d’investissement, etc. Je ne m’étends pas davantage, parce que ceux qui ont encore la patience de lire les colonnes économiques et d’écouter les personnes interviewées dans les émissions économiques des médias connaissent tout ça par coeur.

Un des écrivains néolibéraux les plus médiatisés d’Amérique Latine, le mexicain Enrique Krauze -récemment interviewé, avec Vargas Llosa, au cours d’un entretien, reproduit dans toute la presse occidentale, dans lequel ces nostalgiques de José María Aznar dénonçaient la politique extérieure du nouveau premier ministre espagnol, José Luis Zapatero—, a écrit pour le quotidien espagnol El País un article intitulé « Décalogue du populisme ibéro-américain  », dans lequel il résume les points de vue de ce courant.

Il est conscient de ce que le problème originel du populisme est sa racine, provenant du détesté et discrédité mot peuple, qu’il qualifie, sur le mode ironique, de « mot magique ». Mais à présent, la préoccupation n’est pas Perón, ni le péronisme ou Getulio, mais le « populiste postmoderne  » Hugo Chávez et son « socialisme du XXIème siècle ».

Krauze résume en dix points ce que seraient les traits spécifiques du « populisme ». En premier lieu, il s’agirait de l’exaltation d’un « leader charismatique », un leader providentiel qui se propose de résoudre une fois pour toutes les problèmes du peuple. Ce leader userait et abuserait de la parole, s’en emparant « à titre d’interprète suprême de la vérité générale ainsi que de l’agence de presse du peuple » dont il « illumine le chemin ». Ne se bornant pas à cela, «  le populisme fabrique la vérité  », car il maudit la « liberté d’expression ».

Les fonds publics seraient utilisés de manière « discrétionnaire » par les populistes, sans « s’attarder sur les subtilités de l’économie et des finances  ». Pour lui, toute dépense serait investissement. En outre, le populiste commettrait le plus grand des péchés : « il distribue directement la richesse  ». Parallèlement, « il stimule la haine de classe », « attaquant les riches  », mobilisant en permanence les groupes sociaux, réunissant et organisant les masses, se servant de la place publique comme d’une scène privilégiée. En outre, le populisme fustige l’ « ennemi extérieur », pris comme bouc émissaire, méprise l’ordre légal et, comme si cela ne suffisait pas, « mine, domine et, en dernier ressort, soumet ou supprime les institutions de la démocratie libérale  ».

Comme tout texte libéral, celui-ci est ambigu, contradictoire, il dit ce qu’il n’est pas, cachant ce qu’il signifie réellement. Dans le cas du populisme, cherchons à traduire ce que Krauze affirme. En premier lieu, diaboliser un concept qui a son origine dans le mot « peuple » parle déjà suffisamment de la haine envers le peuple consacrée par le libéralisme. Sur notre continent, en particulier, le libéralisme a été instrumentalisé à plusieurs reprises au profit de la pensée conservatrice. Finalement, ce sont les idées « libérales » qui ont travaillé à préparer le climat du coup d’état militaire de 1964 [3] : la plus grande atteinte à la démocratie, à la liberté et aux droits, collectifs et individuels, que le Brésil ait connue. C’est-à-dire la plus grande atteinte aux intérêts du peuple.

Ce décalogue que nous commentons est une radiographie du cynisme libéral dans sa totalité. A quoi font-ils référence quand ils parlent de l’ « exaltation du leader charismatique » ? A la peur panique qu’ils ont de l’apparition de leaders populaires, de dirigeants qui unissent le peuple, qui traduisent en projet politique les besoins populaires. Ils veulent que le peuple reste divisé, désarmé, soumis à l’influence de leur infernale machine médiatique, aux conditions d’exploitation abrutissantes.
Ils ont besoin que le peuple reste loin de la politique, qu’il délègue ça à des « politiciens » professionnels qui gouvernent la société au nom des intérêts dominants.

Cela dérange que les leaders « populistes » s’approprient la parole. L’ordre capitaliste requiert le silence des discours alternatifs, que tous ceux qui se manifestent le fassent dans ses propres termes, en restant dans le cadre de ses discours et de ses options, c’est-à-dire dans le cadre du système de pouvoir contrôlé par les dominants. Cela dérange que ces leaders expriment la parole, les intérêts et les sentiments de ceux qui ont été condamnés au silence par ces systèmes de monopole de la parole.

Ces paroles nouvelles produisent une vérité qui est critiquée car elle est « fabriquée ». Et les vérités du système de pouvoir actuel, ne sont-elles pas gigantesquement fabriquées, au point que Noam Chomsky a forgé le terme « consentement fabriqué », pour les désigner ? Leurs vérités -celles du « marché » - sont « naturelles » ; celles qui s’y opposent sont fabriquées. Toute vérité est construite : la différence est entre celles qui le sont démocratiquement, qui représentent ceux d’en bas, et celles qui sont fabriquées depuis les hautes sphères du pouvoir.

Usage discrétionnaire des fonds publics ? Distribution de la richesse ? Cela signifie : redistribution de revenu, priorité au social, par opposition à la priorité de l’ajustement fiscal et aux intérêts du grand capital.
Il mobilise en permanence les groupes sociaux ? Il encourage la haine de classe ? Il diagnostique les causes de la misère et propose des actions de lutte à ses plus grandes victimes. Il fustige l’ennemi extérieur ? Il vise l’exploitation des pays du Sud -les globalisés- par les capitaux internationaux et les gouvernements qui les défendent : les globalisateurs. Il méprise l’ordre légal, il affaiblit la démocratie libérale ? Traduction : il place la justice au-dessus des expressions légales d’un ordre social injuste, il identifie la démocratie à un gouvernement du peuple et non à son expression limitée au libéralisme.

A l’ère néolibérale, le mot « populisme » est utilisé pour essayer de disqualifier la priorité du social, axe de l’alternative post-néolibérale.

Notes :

[1Getulio Vargas, a gouverné le Brésil de 1930 à 1945 et de 1951 à 1954, année où il s’est suicidé.

[2Juan Domingo Perón, général et homme politique argentin, a été élu président de la République en 1946 et renversé en 1955. Après 18 années d’exil, il est revenu en Argentine et a été à nouveau élu président en 1973. Il est décédé en 1974, laissant le pouvoir à sa troisième épouse, María Estela Martínez.
[NDLR] Lire Léa Terbach, Genèse du Péronisme, RISAL 2002.

[3[NDLR] Le régime démocratique du président Joao Goulart a été renversé par les militaires en avril 1964. Goulart avait annoncé qu’il allait mettre en pratique une réforme agraire radicale et qu’il allait procéder à la nationalisation des raffineries de pétrole. Il fut renversé par les militaires. Le lendemain du coup, les Etats-Unis reconnaissaient le nouveau régime militaire. La dictature prendra fin en 1985.

Source : Sin Permiso (www.sinpermiso.info), novembre 2005.

Traduction : Catherine Goudounèche, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

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