Colombie : la réélection de Uribe, une bonne nouvelle pour les paramilitaires
par Mario A. Murillo
Article publi le 8 décembre 2005

A la suite du jugement rendu par la plus haute cour de Colombie sur la constitutionnalité de la loi autorisant la réélection du président [1], les partisans d’Alvaro Uribe Vélez ont accéléré leur campagne visant  permettre  ce (président) conservateur intransigeant de rester quatre ans de plus au palais présidentiel, car, selon eux, ce n’est pas le moment de changer de cap. Ils mettent en avant les récents sondages indiquant que près de 78 % des Colombiens sont favorables au président Uribe et attirent l’attention sur la diminution notable du nombre officiel de meurtres et d’enlèvements en Colombie depuis qu’il est arrivé au pouvoir en 2002. € six contre trois, les juges de la cour constitutionnelle de Colombie ont mis fin, le 19 octobre,  des mois d’incertitude politique en statuant qu’il faisait partie des attributions du Congrès d’approuver la loi autorisant la réélection du président, mais qu’il n’était pas loisible  cette assemblée de modifier la Constitution comme bon lui semblait.

Le président Uribe a accueilli favorablement la décision des juges, qu’il a qualifiée « d’avancée démocratique importante  », et s’est déclaré en faveur de l’adoption d’une mesure similaire pour autoriser la réélection des gouverneurs et des maires. Cette décision a lancé prématurément la campagne présidentielle qui atteindra son paroxysme avec les élections en mai 2006. Les partisans et les opposants d’Uribe préparent leurs arguments depuis des mois.

En Colombie, la presse attribue généralement  la double stratégie du président, consistant  négocier un accord de démobilisation avec les paramilitaires [2] de droite et  affronter militairement les guérillas de gauche, le mérite d’avoir apporté la sécurité dans bon nombre de régions du pays. Ces succès apparents sont vus d’un bon “il par Washington, qui a investi plus de quatre milliards de dollars en Colombie depuis 2000, en grande partie sous la forme d’aide dans les domaines militaire et de la sécurité.

Tout le monde n’est toutefois pas convaincu que les choses aillent si bien que cela. Un nombre croissant de militants pour les droits humains, de politiciens de l’opposition, de syndicalistes ainsi que de dirigeants de mouvements paysans et de mouvements indigènes commencent  se faire entendre non seulement pour s’opposer  Uribe et critiquer ses politiques, mais pour proposer des solutions de rechange en matière de développement, de sécurité et, surtout, de paix.

Selon M. Ivan Cepeda [3], directeur de la Fondation Manuel Cepeda, nommée ainsi en hommage  son père, un ancien sénateur assassiné en 1994 par les paramilitaires, «  l’heure actuelle, les Etats-Unis, dans le cadre du plan Colombie [4], financent l’armée colombienne  raison de 1,65 million de dollars par jour. Il faut investir dans des solutions de développement productives et non pas dans la guerre.  »
M. Cepeda, une personnalité de premier plan au sein du vaste mouvement colombien de défense des droits des victimes, est très préoccupé par les pourparlers engagés actuellement entre le gouvernement Uribe et les Autodéfenses unies de Colombie (AUC), l’organisation paramilitaire accusée d’avoir perpétré des centaines de massacres de civils au cours des quinze dernières années et déplacé par la force plus de deux millions de personnes. Alors qu’il y a eu, ces derniers mois, un certain nombre de cérémonies très médiatisées au cours desquelles des combattants des AUC ont déposé leurs armes devant les caméras de télévision, le journal colombien  grand tirage El Tiempo a publié, le 16 octobre, un rapport décrivant comment de nouveaux groupes paramilitaires voient le jour en divers endroits du pays, où des combattants plus jeunes remplacent au commandement ceux qui participent  la démobilisation.

« Rétablir la paix, ce n’est pas simplement amener les combattants de plus faible rang  déposer les armes. Il faut les traduire devant les tribunaux et des mesures doivent être adoptées pour s’assurer qu’ils ne reprendront plus jamais les armes  », a déclaré M. Cepeda. Ce dernier a accusé le gouvernement de « faire preuve d’improvisation dans le dossier de la démobilisation  » et de ne pas offrir aux ex-combattants paramilitaires de réelles solutions de rechange, tout en accordant une protection juridique aux cadres des AUC.

La province de Guaviare, située au sud du pays, dans l’Amazonie colombienne est un cas concret où les paramilitaires détiennent toujours le pouvoir. Le 1er octobre,  San José, la capitale de la province, M. Pedro Arenas, un député indépendant de la Chambre des représentants de Colombie, provenant du département de Guaviare, a, au cours du forum politique que le président tient chaque semaine dans une municipalité différente, interpellé M. Uribe au sujet des assassinats en série et des disparitions forcées de certains leaders communautaires et des extorsions quasi journalières auxquelles se livrent les groupes paramilitaires qui contrôlent la ville.

« Si vous avez un cochon, ils vous font payer 5 000 pesos (environ deux dollars) et si vous avez quelques poulets, 2 000 pesos. Ils vous font payer une taxe sur  peu près tout  », a dit M. Arenas au président au cours de l’événement retransmis dans tout le pays. Faisant allusion  la politique de la « sécurité démocratique  » élaborée par le président, M. Arenas a informé ce dernier qu’elle n’était pas encore arrivée dans la région « parce que les paramilitaires contrôlent la ville, qu’ils ont infiltré les institutions locales et qu’ils obligent la population  vivre dans un état de constante subordination.  »

Le lendemain, M. Arenas ainsi que plusieurs membres de son Mouvement communautaire et communal indépendant ont reçu des menaces de mort de la part du commandant paramilitaire local, M. Pedro Oliverio Guerrero Castillo, alias « Cuchillo  » (Couteau), le tristement célèbre chef des AUC du "Bloc" de Guaviare. € l’heure actuelle, cette section ne participe pas aux négociations avec le gouvernement.

Tandis que le président Uribe a lancé un mandat d’arrêt contre « Cuchillo  »  la suite des accusations de M. Arenas, près de trois semaines se sont écoulées et le chef paramilitaire est toujours en liberté. Au cours du récent voyage qu’il a effectué aux Etats-Unis en vue de participer  une série de réunions regroupant des membres du Congrès et des organisations de défense des droits humains, M. Arenas a déclaré « [qu’il s’agissait] d’une pratique courante sous le gouvernement Uribe. Le président ordonne publiquement aux responsables de la sécurité d’appréhender les groupes hors-la-loi, ce qui donne aux paramilitaires tout le temps d’entrer dans la clandestinité.  »

Avec la décision judiciaire qui augmente considérablement les probabilités que le président Uribe reste quatre ans de plus au pouvoir, il y a peu de chances que cette pratique s’arrête. Il n’empêche que des leaders de l’opposition, comme M. Arenas, pensent que, peu importent les sondages, il est encore trop tôt pour se préparer  la réélection d’Uribe. Selon lui, « la campagne n’a pas vraiment démarré. Quand viendra le temps de discuter ouvertement des nombreuses contradictions de ses politiques, la popularité du président commencera  baisser.  »

Notes :

[1[NDLR] La réélection pour un second mandat était jusqu’ présent interdite par la constitution de 1991.

[2[NDLR] Consultez le dossier « paramilitarisme  » en Colombie sur RISAL.

[3[NDLR] A lire sur RISAL de cet auteur : Iván Cepeda Castro, Claudia Girón Ortiz, Comment des milliers de militants ont été liquidés en Colombie, RISAL, 8 ao »t 2005.

[4[NDLR] Consultez le dossier « plan Colombie / Initiative andine  » en Colombie sur RISAL.

Source : Colombia Journal (www.colombiajournal.org), octobre 2005.

Traduction : Arnaud Bréart, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

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