La réforme agraire en Amérique latine : une révolution frustrée
par Plinio Arruda Sampaio
Article publié le 20 janvier 2006

Cet article vise à présenter quelques aspects de la situation actuelle de la paysannerie et des mouvements ruraux en Amérique latine [1], à la suite des processus de réformes et de révolutions agraires qui ont eu lieu sur le continent pendant presque un siècle de luttes paysannes et d’interventions de l’État sur la structure de la propriété de la terre dans nos pays.

Il est certain que l’intervention de l’État visant à corriger les défauts de la structure agraire n’est pas un fait récent en Amérique latine. Dès l’époque coloniale, la métropole, les vice-rois et les gouverneurs généraux ont essayé de trouver une solution au désordre des titres légaux régulant l’accès à la terre et aux conflits sanglants provoqués par la forme de propriété datant de l’époque de la « conquête » et de l’implantation de l’économie mercantiliste dans les campagnes latino-américaines.

Notre analyse ne portera cependant que sur les processus les plus récents, ceux du XXe siècle, connus sous le nom de réforme agraire ; c’est-à-dire, sur ces politiques qui se sont efforcées de redistribuer des terres excessivement concentrées entre les mains de grands propriétaires. En plus de ces interventions de l’État dans la distribution des terres, les campagnes latino-américaines connurent aussi deux révolutions agraires : la révolution mexicaine (1910) et la révolution bolivienne (1952) qui furent à l’origine de programmes de réforme agraire.

Ainsi, les réformes agraires latino-américaines du siècle dernier peuvent être classées, de façon très schématique, en trois sous-ensembles : les processus issus de révolutions agraires ; les processus institutionnels qui ont distribué une partie significative des terres à des paysans sans terre ; et, enfin, ceux qui se sont limités à des interventions ponctuelles dans la structure de distribution de la propriété de la terre. [2]

Tant les processus issus de révolutions (au Mexique et en Bolivie) que les réformes agraires ayant fortement modifié les indices de concentration de la propriété de la terre (au Guatemala, au Chili, au Pérou, au Nicaragua et au Salvador) ont représenté un transfert substantiel de terres appartenant à de grands propriétaires fonciers vers des familles de paysans. Dans ces derniers cas, une agriculture réformée a été créée, qui constitue aujourd’hui un sous-secteur intermédiaire dans le cadre d’une agriculture divisée entre un secteur commercial moderne -dont la plus grande expression est l’agrobusiness - et un secteur paysan traditionnel voué aussi bien à la production de subsistance qu’à la vente d’excédents sur le marché.

Par ailleurs, on peut distinguer un autre bloc formé par les pays ayant connu des réformes agraires superficielles dont font partie les expériences du Brésil, du Venezuela, de l’Équateur, de la Colombie, du Honduras, de la République dominicaine et du Paraguay. Ici, l’intervention de l’État n’a pas modifié significativement les indices de concentration de la propriété de la terre. La plupart de ces programmes ont été parrainés par les États-Unis dans le cadre de la dite « Alliance pour le Progrès [3] », avec pour objectif de créer une « couche » d’agriculteurs moyens entre la masse paysanne traditionnelle et la grande propriété commerciale moderne. La préoccupation évidente des États-Unis et des gouvernements latino-américains était d’empêcher que le virus de la révolution cubaine ne s’étende sur le continent. Les résultats de ces pseudo- réformes ont été très faibles, ce qui ne les a pas empêchées d’engendrer des bureaucraties énormes, totalement incapables de fournir le soutien technique et financier requis pour que les installations issues de ces réformes agraires puissent se développer de façon adéquate.

Le fait intriguant, et qui nécessite une explication, est que, malgré les fortes différences apparentes entre les divers processus de réforme agraire qui ont eu lieu par le passé dans les différents pays du continent, la situation actuelle de la paysannerie latino-américaine - en termes économiques, sociaux et politiques - présente des similitudes qui ne devraient pas exister puisqu’elles sont issues de restructurations de la propriété de la terre très différentes.

En effet, dans tous les pays considérés, quel que soit leur degré de développement et leur niveau de revenu par tête, la paysannerie est le contingent de la population le plus pauvre, avec les pires indicateurs de santé et les indices d’espérance de vie les plus bas. C’est aussi le secteur de la population le plus exclu de l’éducation et de la participation à la vie politique nationale. Il en va de même tant en ce qui concerne la proportion de familles vivant sous le seuil de pauvreté absolue (plus importante à la campagne qu’à la ville) que le niveau de pauvreté où elles se trouvent.

Une autre caractéristique commune aux pays du continent est la fréquence des conflits violents pour la terre. En Colombie, ce conflit est allé au-delà de la question de la terre et a donné naissance à une guérilla qui, en se politisant, s’est fixé comme objectif de renverser le régime politique et social. Au Mexique, les indigènes du Chiapas entretiennent une résistance armée contre le régime. Au Brésil, ces dix dernières années, les 8.082 conflits violents pour la terre enregistrés par la Commission pastorale de la terre (CPT) liée à l’Église catholique, sont à l’origine de 379 assassinats (de leaders paysans, de prêtres, de religieuses, d’avocats), perpétrés par des tueurs engagés par les grands propriétaires fonciers, comme ce fut le cas récemment de la religieuse nord-américaine Dorothy Stang dans la région amazonienne [4]. Au Pérou, même si le gouvernement s’évertue à annoncer qu’il en a fini avec la guérilla, l’on trouve aussi régulièrement dans les journaux des informations sur des actions du « Sentier Lumineux » dans certaines régions du pays. La violence dans les campagnes existe également au Guatemala, en Équateur, en Bolivie et au Paraguay, bien que dans une dimension moindre. Même ces pays, où il n’y a pas de conflits aussi graves, ne sont pas exempts de ce type de confrontations.

Ces éléments communs apparaissent tant au Mexique - où une révolution agraire a substantiellement transformé le système de pouvoir du pays -, qu’au Pérou - où une réforme agraire assez radicale fut réalisée entre 1969 et 1973 -, ainsi que dans les pays ayant connu des réformes agraires qui n’ont pas modifié de manière conséquente la structure de propriété de la terre.

Dans cette perspective, un autre trait commun de l’agriculture latino-américaine, quel que soit le type de réforme agraire réalisé, est la division du secteur agricole en deux -secteurs : l’un étant constitué de l’agriculture commerciale moderne et l’autre de l’agriculture paysanne. L’agriculture du premier type est basée sur la concentration de la propriété, la monoculture, la capitalisation élevée des unités productives, l’utilisation intensive de produits chimiques et la mécanisation. Ce genre d’agriculture, loué quotidiennement par la presse conservatrice, emploie peu de gens, puisqu’elle se fonde sur une technologie intensive en capital et qu’elle économise la force de travail. En outre, elle paie très mal ses employés parce qu’elle profite d’une forte offre de main d’œuvre : la population rurale pauvre n’a aucun moyen d’acquérir une parcelle de terre pour travailler puisque celle-ci est monopolisée par les grandes propriétés.

D’autre part, l’agriculture paysanne - un ensemble formé par la paysannerie traditionnelle, les petits agriculteurs familiaux qui vendent une partie de leur production sur le marché, et les bénéficiaires de la réforme agraire - occupe les terres de qualité inférieure et, dans un contexte d’adversité extrême, ces petits exploitants luttent dramatiquement pour survivre, alternant les périodes de travail sur leurs terres et les périodes de travail salarié. Les gouvernements considèrent, en général, ce second sous-secteur comme un résidu voué à disparaître dans quelques années - via la migration vers les villes - ou bien comme un système agricole anachronique, qui perdurera comme le lourd héritage d’une époque révolue - un lest destiné à peser sur l’économie comme un problème social. Pour les gouvernants et les intellectuels, le futur des campagnes latino-américaines est la grande agriculture d’exportation, aujourd’hui totalement sous l’hégémonie des transnationales de l’« agrobusiness ».

Un quatrième élément commun à la paysannerie de notre région est sa récente prise de conscience politique. Les paysans, tout particulièrement les descendants des peuples conquis de l’Amérique hispanique, ont pris conscience de la brutale exploitation dont ils étaient, et sont encore, les victimes et, apparemment, ils ont décidé de mettre fin à cette situation. Le mouvement zapatiste au Mexique, la CONAIE (Confédération des nationalités indigènes de l’Équateur) et les cocaleros, les paysans cultivateurs de coca, de Bolivie sont des mouvements très bien organisés dont les demandes vont au-delà des revendications typiquement paysannes. Ils ne réclament pas seulement des crédits, de l’assistance technique, de l’aide à la commercialisation et des travaux d’infrastructure, mais ils revendiquent également la démocratie, l’universalisation des droits et la pleine citoyenneté. La force de cet éveil de la conscience indigène andine peut être mesurée à travers la capacité qu’ils ont eue à chasser pas moins de cinq présidents en Bolivie et en Équateur ces cinq dernières années ; en Colombie, des guérillas paysannes ont maintenu les différents gouvernements sous une pression permanente ; au Mexique, personne ne peut nier l’importance de l’apparition du zapatisme dans la défaite du PRI (Parti révolutionnaire institutionnel) après 70 ans de domination.

Enfin, un autre trait commun à la paysannerie du continent est le fait que l’on commence à prendre conscience, dans plusieurs pays, de la nécessité d’étendre le domaine de la lutte pour la terre et de la transformer en une lutte pour la transformation non seulement du modèle agricole mais également du propre modèle économique des pays du continent. Le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST) du Brésil a levé l’étendard du « modèle agricole paysan » afin de le substituer au modèle actuel de l’agrobusiness. Dans les installations (asentamientos) de réforme agraire sous son influence, le MST a déjà expérimenté, sur ses terres les stratégies économiques et agronomiques qu’implique ce modèle alternatif. Il en va de même pour le Mouvement des petits agriculteurs (MPA) et pour le mouvement qui réunit les petits agriculteurs expulsés de leurs terres par les usines hydrauliques (MAB, Movimento dos Atingidos por Barragem, Mouvement des personnes atteintes par les barrages), tous deux très proches du MST.

L’idée de base de ce modèle paysan est d’organiser la production agricole en fonction d’objectifs différents de ceux du modèle de l’agrobusiness. Il ne s’agit donc pas de donner la priorité à l’accumulation de capital mais aux besoins alimentaires de la famille de l’agriculteur et à la préservation de la qualité de sa petite parcelle de terre. C’est pour cela qu’une importance particulière est donnée aux techniques agricoles qui n’agressent pas l’environnement et aux pratiques de conservation du sol et des eaux. Sous la consigne « une terre pour y vivre », le modèle cherche à répondre simultanément à deux objectifs : d’une part, répondre aux besoins alimentaires de la famille du producteur et lui fournir des revenus monétaires permettant un niveau de vie digne ; et d’autre part, produire des aliments bon marché et de qualité pour le marché interne brésilien. Dans ce contexte, les exportations agricoles, bien qu’importantes, ne constituent pas l’axe de la dynamique de développement du secteur agricole. Le présupposé de base du modèle paysan est son intégration dans un modèle de développement non-capitaliste de l’économie, fondé sur l’universalisation d’un niveau de consommation digne pour toute la population avec pour finalité non seulement d’éliminer la pauvreté, mais également de réduire substantiellement les pressantes disparités sociales qui caractérisent les pays du continent.

Ce qui semble évident dans cette description sommaire de la réalité de la réforme agraire sur le continent, c’est que des processus aussi distincts que les révolutions agraires, les programmes effectifs de réforme agraire, ceux qui ont été superficiels (sous l’impulsion de l’« Alliance pour le Progrès ») et les cas où il n’y a pas eu de modification de la structure de la propriété de la terre, ont abouti, après presque un siècle de luttes paysannes et d’actions des gouvernements, à des situations qui présentent des similitudes importantes dans la paysannerie des différentes nations. Il doit donc y avoir, dans toutes ces histoires agraires nationales, un facteur commun qui permette d’expliquer cette contradiction. Là-dessus, on peut envisager, en guise d’hypothèse, que ce facteur commun soit le caractère capitaliste de l’économie des pays considérés. En effet, même les processus révolutionnaires ne créèrent pas les conditions nécessaires à une rupture de l’ordre capitaliste.

Cette remarque fait naître une autre piste quant à l’existence de différences entre l’homogénéité au sein de la paysannerie latino-américaine et la situation de la paysannerie de Cuba, un pays socialiste dans lequel le gouvernement révolutionnaire a réalisé des réformes agraires radicales, particulièrement au début de leur mise en oeuvre. La structure agricole issue de la réforme agraire cubaine se caractérise par une combinaison entre des unités de production de l’État et un solide secteur de petites unités privées familiales fortement soutenues par des services publics de planification, d’assistance technique, de financement et de commercialisation. Une réponse à la question posée nous est offerte pas les études réalisées par la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes). Cet organisme des Nations unies fait ponctuellement des analyses sur la situation sociale des populations dans divers pays de notre région. Elles ont toutes prouvé que les conditions de vie de la paysannerie cubaine sont les meilleures du continent. Cette constatation est d’autant plus significative au vu des difficultés extrêmes de l’économie cubaine, soumise à un embargo commercial depuis 46 ans. D’après ce constat, il semble donc possible de conclure cette brève réflexion en proposant l’hypothèse que, même dans le cas des réformes agraires radicales, le capitalisme a des mécanismes de récupération qui opèrent de façon à annuler les changements dans les niveaux de vie de la paysannerie que ces réformes avaient permis. Cela ne serait-il pas le signe que le glas a sonné pour les politiques réformistes ?

Notes :

[1Cette analyse ne comprend pas Cuba, son objectif étant d’établir la relation entre les politiques agraires et la domination capitaliste sur le continent. À Cuba, la révolution socialiste a introduit une logique et une dynamique sociale et politique complètement différente dans sa relation avec la paysannerie par rapport aux autres secteurs de la société. C’est seulement en conclusion de l’article que l’on fera un commentaire sur les résultats de la réforme agraire cubaine en comparaison avec les réformes agraires capitalistes.

[2L’Argentine et l’Uruguay ont été exclus de la classification parce qu’aucun processus de réforme agraire n’a été réalisé dans ces pays.

[3[NDLR] Sous l’influence de l’administration du président John F. Kennedy (1961-1963), et pour contrer l’expansion des mouvements révolutionnaires inspirés par l’exemple de Cuba, une politique de réformes sociales et de développement économique a été entreprise, politique demeurée dans l’Histoire sous le nom d’« Alliance pour le progrès ». Au-delà de la rhétorique, développement équitable et justice sociale ne suivront pas.

[4[NDLR] A ce sujet, lire Hélène Bréant et Jean-Luc Pelletier, Assassinat d’une religieuse nord-américaine, Info Terra n°57, mars 2005.

Source : Revue de l’Observatorio Social de América Latina (http://osal.clacso.org/), n°16, janvier-avril 2005.

Traduction : Marie-Anne Dubosc, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).

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