Deux semaines de vertige en Bolivie
par Pablo Stefanoni
Article publié le 27 mars 2006

Une ex-employée domestique comme ministre de la Justice, un ex-cocalero [1] comme « tsar » anti-drogues, un indigéniste qui veut que les diplomates parlent quechua et aymara, ont été certaines des caractéristiques des premières deux semaines de Evo Morales comme président.
Pablo Stefanoni, depuis La Paz, décrit les deux premières semaines du gouvernement d’Evo Morales, l’impact des gestes symboliques et les tensions qui guettent l’agenda gouvernemental.

Les deux premières semaines de gouvernement de Evo Morales ont été chargées de gestes, plus ou moins symboliques, pour renforcer l’idée qu’ « une page se tourne » avec le début du mandat de la gauche. Aux trois cérémonies d’investiture - y compris la plus rituelle, à Tiahuanacu - ont suivi la nomination de l’ex-employée domestique (durant 18 ans) Casimira Rodriguez en charge du portefeuille de la Justice - « avant c’était un lieu seulement pour des avocats, maintenant nous, les mouvements sociaux, nous y sommes aussi  »-, la désignation de l’ex-cocalero Felipe Cáceres comme nouveau « tsar » anti-drogues et celle d’un indigéniste « dur », David Choquehuanca, chargé du ministère des Affaires étrangères. « Les diplomates devraient parler quechua ou aymara  », a-t-il déclaré, irritant les « élites » diplomatiques exclusives, dont il a menacé de fermer l’Académie diplomatique, « parce qu’elle est excluante ».

En outre, le président Evo Morales a tenu sa parole concernant la diminution de salaires - 57 pour cent pour le président, qui gagnera moins de 2 000 dollars et 50 pour cent pour les parlementaires - et a imposé un rythme de travail martial : il arrive au Palais à 5 heures du matin et, parfois, plus tôt. Et, de manière inédite, il installera à la résidence présidentielle de San Jorge le vice-président et les présidents des deux chambres pour « travailler 24 heures sur 24  ». D’autre part, Morales a remplacé toute le commandement militaire et a fait sauter deux promotions soupçonnées d’avoir pris part dans la polémique concernant la livraison de 28 missiles chinois HN-5 aux Etats-Unis ; il a nommé un militant des droits humains, Sacha Llorenti, comme ambassadeur à Washington « pour ramener Gonzalo Sánchez de Lozada » (afin qu’il réponde aux 60 morts d’octobre 2003) [2] et il prépare une loi pour la convocation de l’assemblée constituante [3] qui « garantira » la majorité aux mouvements sociaux et indigènes pour « refonder » la Bolivie.

Toutefois, tout sera pas « du gâteau » ni un chemin tout tracé vers le changement. Les pas faits par le nouveau gouvernement montrent les difficultés pour résoudre l’équation entre utopie et realpolitik auxquelles ont déjà dû faire face d’autres gouvernements de gauche qui ont voulu « changer le monde depuis le pouvoir ». Evo Morales, avec son talent de négociateur développé pendant ses années de syndicaliste cocalero, le sait bien. En outre, les mouvements sociaux et syndicaux sont loin de l’image idéalisée telle qu’on les imagine parfois de l’extérieur.

A titre d’exemple : le nouveau ministre du Travail, Santiago Gálvez Mamani, est un ouvrier, dirigeant de la Fédération des ouvriers de l’industrie (Federación de los Fabriles), qui est en faveur du Traité de libre-échange (TLC, sigles en espagnol) avec les Etats-Unis. Les ouvriers de l’industrie ont même réalisé une marche massive, en alliance avec les chefs d’entreprise textiles, le 23 octobre dernier, qui est arrivée jusqu’aux portes de l’ambassade états-unienne pour réclamer la signature du TLC. Beaucoup des participants provenaient de la ville « combative » de El Alto [4]. Et, paradoxalement, le gouvernement a comme allié « anti-TLC », un secteur des exportateurs de Santa Cruz [5], principalement de soja et, pour consolider cette alliance, des accords avec le Venezuela et la Libye se profilent, par exemple pour exporter du soja et du sucre.

Le gouvernement tenterait aussi une alliance avec des secteurs du capital « insolent ». La présence au cabinet du millionnaire « de gauche » Salvador Ric Riera, fils de républicains catalans exilés, irait dans ce sens. Ric, qui a déclaré un patrimoine personnel de 40 millions de dollars, est un outsider parmi les chefs d’entreprises de Santa Cruz, et par sa désignation on cherche, selon une source proche du gouvernement, un rapprochement avec des secteurs couramment lésés dans les appels d’offres financés par des organismes financiers internationaux, par exemple, une partie de l’industrie de la construction made in Bolivie. Il y a aussi quelques « taches » dans le nouveau cabinet : un des ministres les plus critiqués est le titulaire du portefeuille de la Défense, Walker San Miguel, « recrue » du maire de La Paz, Juan del Granado, qui s’est illustré comme défenseur de plusieurs privatisations et comme membre de la direction de la Lloyd Aéro Boliviano, propriété du chef d’entreprise mafieux, Ernesto Asbún.

Pour beaucoup, un des sujets qui définira l’orientation du gouvernement socialiste sera l’appel d’offres du Mutún - principale réserve de fer et de manganèse de Bolivie -, réclamée par les secteurs patronaux de Santa Cruz et convoitée par plusieurs entreprises transnationales. Morales s’est engagé à donner le feu vert à l’appel d’offres, et des secteurs durs du gouvernement comme le ministre des Hydrocarbures, Andres Soliz Rada, s’y opposeraient, réclamant la modification préalable du Code de l’industrie minière. On attend aussi une définition sur le type de « nationalisation » pétrolière que promouvra la nouvelle administration.

La réalité est que, au-delà du discours de souveraineté du nouveau gouvernement, beaucoup de ses projets devront être financés par la coopération internationale (« Lors de mon voyage, j’ai appris qu’être un bon président, c’est faire de bonnes affaires », a dit Morales de retour de sa tournée mondiale). Et « le capitalisme andin » proposé par le vice-président Alvaro García Linera, ne fait que s’apparenter au « capitalisme national » d’autrefois.

Notes :

[1[NDLR] Les cocaleros sont les paysans cultivateurs de coca.

[2[NDLR] Gonzalo Sanchez de Lozada, dit Goni, a démissionné de la présidence bolivienne et a fui aux Etats-Unis en octobre 2003 suite à ladite guerre du gaz durant laquelle l’armée, sous son autorité, a durement réprimé les mobilisations sociales. Plusieurs collectifs tentent aujourd’hui de le faire juger pour ses crimes.

[3[NDLR] Après la publication de cet article et suite à de longues négociations, une loi de convocation de l’assemblée constituante a été approuvée le 4 mars 2006.

[4[NDLR] Consultez le dossier « El Alto, ville rebelle » sur RISAL.

[5[NDLR] Santa Cruz est un département oriental du pays. C’est dans les départements de Santa Cruz et de Tarija, que se trouve la plus grosse partie des richesses en ressources naturelles de la Bolivie. Un mouvement « civique », mené par les classes dominantes, chefs d’entreprises, transnationales et grands propriétaires terriens, exige plus d’autonomie territoriale - et certains l’indépendance - pour contrôler ces richesses. Un référendum sur l’autonomie régionale aura lieu au début du mois de juillet 2006.

Source : Pagina/12 (www.pagina12.com.ar/), Buenos Aires, 5 février 2006.

Traduction : Diane Quittelier, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).

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