Revendications indigènes en Amérique latine
par Christian Rudel
Article publié le septembre 2001

"Nous ne voulons pas nous constituer comme un État mais simplement chercher, et trouver des formes d’autogouvernement et d’administration publique qui garantissent notre continuité en tant que peuple à l’intérieur de l’État actuel. Du reste, comment ne pas tirer parti de notre richesse socio-culturelle et affirmer notre identité comme pays multiple, original et souverain ?"

Quelques jours avant de quitter le Chiapas et d’entreprendre, au début de mars, sa grande marche sur Mexico - la "marche de la dignité indienne", la "marche de la couleur de la terre" - le célèbre "sous-commandant" Marcos, de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) résumait, pour Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique, le fil conducteur de sa lutte, apparue au grand jour le 1er janvier 1994. Parlant au nom des Indiens il déclarait : "De tous les habitants du Mexique, les Indiens sont les plus oubliés. Ils sont considérés comme des citoyens de seconde classe, une gêne pour le pays. Or, nous ne sommes pas des déchets. Nous faisons partie de peuples à l’histoire et à la sagesse millénaires. Des peuples qui, bien que piétinés et oubliés, ne sont pas morts. Et nous aspirons à devenir des citoyens comme les autres. Nous voulons faire partie du Mexique, mais cela sans perdre nos particularités, sans être contraints de renoncer à notre culture, bref, sans cesser d’être indigènes. Le Mexique a une dette à notre égard. Une dette vieille de deux siècles qu’il ne pourra régler qu’en reconnaissant nos droits."

Le mouvement n’aurait-il eu que pour seul résultat de secouer l’opinion mexicaine et de révéler à l’opinion mondiale la profonde pauvreté des Indiens, de tous les Indiens du Mexique, comme conséquence de leur oubli multiséculaire, que le soulèvement du "sous-commandant" aurait déjà droit à quelques paragraphes dans l’histoire. Car, dans les semaines et les mois qui ont suivi l’irruption des "encagoulés" sur la scène mexicaine, sociologues, ethnologues et, surtout, économistes, ont découvert - ou redécouvert - le monde indien.

Et d’abord, une équation terrible : l’État du Chiapas est un des plus riches du pays (à la veille du soulèvement, il produisait 21 % du pétrole national, 47 % du gaz et 55 % de l’énergie électrique et il était aussi le premier producteur de café et de maïs) tandis que sa population indienne plonge à plus de 60 % dans l’extrême pauvreté et la misère, que la mortalité infantile (120 ‰) est la plus élevée du Mexique et que 60 % des enfants en âge d’être scolarisés sont sans écoles. Ces Indiens majoritairement ruraux (plus d’un million, soit le tiers de la population de l’État) n’ont qu’une économie de survie car ils ne disposent chacun en moyenne, que de 3 hectares dont à peine la moitié est labourable - le reste des terres, les meilleures, appartenant aux grandes exploitations. Ce que le Mexique découvre aussi, c’est la pauvreté, sinon la misère de l’immense majorité du peuple, largement apparente dans tous les États à populations indiennes.

Pourtant, depuis des décennies, les peuples indiens réclament, pour simplement vivre décemment, de la terre et pas n’importe quelle terre mais celles qui leur furent volées par les conquistadores, il y a cinq siècles et, bien plus tard, par les grands propriétaires installant de vastes exploitations d’élevage ou de cultures diverses.

Des litiges agraires jamais résolus

Certes, les paysans-soldats d’Emiliano Zapata avaient réussi à faire inscrire la réforme agraire dans la constitution mexicaine de 1917 et, vingt ans plus tard, le président Lázaro Cárdenas del Río avait donné une vigoureuse impulsion à la distribution des terres aux paysans pauvres et aux communautés indigènes. Mais au Chiapas la réforme était restée lettre morte. Tous les moyens étaient bons pour dissuader les demandeurs : destruction de récoltes, massacres d’animaux domestiques, incendies de maisons, expulsions et, enfin, éliminations physiques : les hommes de main des grands propriétaires, les milices privées et les "gardes blancs" n’avaient que l’embarras du choix. De 1974 à 1990, les assassinats de petits paysans s’étaient succédé au rythme moyen de 12 par mois !

Qu’elle ait été appliquée ou non, la réforme agraire mexicaine fut légalement close par la révision, en novembre 1991, de l’article 27 de la constitution. D’autre part, les terres des ejidos (communautés paysannes) et des communautés indigènes, auparavant inaliénables, incessibles, insaisissables et imprescriptibles, perdirent ces caractéristiques et purent faire l’objet de toutes les opérations commerciales et financières : autrement dit les communautés perdaient l’assurance de conserver la base économique de leur présence et de leur continuité dans l’histoire. Bref, les Indiens, ceux du Chiapas en particulier, n’en pouvaient plus. À plusieurs reprises, ces derniers avaient tenté de faire entendre leur voix, de demander réparation et justice. Ainsi, le 26 avril 1992, près d’un millier d’Indiens chiapanèques, toutes ethnies représentées, étaient arrivés à Mexico après une marche de 1 100 kilomètres (et de 48 jours) pour demander la solution d’urgence de litiges agraires vieux parfois de plus de trente ans et la fin de la répression contre leurs organisations. Dix ans plus tôt, six cents Indiens du Chiapas avaient porté à la capitale fédérale les mêmes demandes. Sans résultat. Sans davantage de résultats, les nombreuses manifestations locales, souvent interrompues, à l’insu de l’opinion nationale, par des interventions, brutales et sanglantes, des forces militaires et de police.

Que nombre de ces Indiens, floués depuis des décennies, aient rejoint le mouvement de rébellion que le "sous-commandant" Marcos organisait patiemment - ou qu’ils lui aient accordé toute leur sympathie - ne pouvait surprendre personne et encore moins le gouvernement mexicain qui, cependant, Carlos Salinas de Gortari étant alors président, nia les prémices évidents du soulèvement, apparus au cours de l’année 1993. À noter, en passant, que le nom du mouvement, par sa référence à Zapata - le héros, devenu légendaire, de la grande révolution mexicaine du début du XXe siècle toujours révéré par les humbles alors que l’autre "grand", Pancho Villa, est un peu oublié -, prouve presque à lui seul que les objectifs de Zapata, justice et respect des Indiens et de leurs traditions sont toujours loin d’être atteints.

Mais s’il n’y avait eu le "sous-commandant", son charisme, son sens de l’action, son intelligence politique (parti d’une insurrection armée, il avait rapidement senti et jugé qu’il fallait faire taire les armes, la société civile mexicaine, largement sympathisante, ne le suivant pas sur le chemin de la guerre) et son habileté à jouer des moyens de communication actuels, l’Armée zapatiste de libération nationale, porteuse des revendications indiennes, n’aurait eu qu’une vie éphémère, ou serait restée inconnue, ou aurait été rapidement réprimée dans l’indifférence générale.

La grande effervescence des années quatre-vingt-dix

Cependant, le 1er janvier 1994, le soulèvement du Chiapas s’inscrivait non seulement dans une histoire multiséculaire de résistance des Indiens du Mexique mais aussi dans un mouvement bien plus vaste, une grande effervescence qui s’était emparée des peuples autochtones d’Amérique au cours des dernières décennies du XXe siècle. Pour ne citer que quelques grands moments de cette effervescence il faut rappeler le grand soulèvement (levantamiento) des Indiens d’Équateur au cours duquel des centaines de milliers d’indigènes, appartenant à toutes les ethnies, défilèrent calmement, les 4 et 5 juin 1990, dans toutes les villes du pays ; depuis longtemps déjà organisés, les Indiens équatoriens (qui montreront à plusieurs reprises, au cours des années suivantes leur dynamisme et leur "poids" politique) articulaient leurs revendications autour de la restitution des terres ancestrales autrefois volées et de la reconnaissance et défense de leurs traditions et de leurs cultures.

Quelques semaines plus tard, les Indiens de la forêt amazonienne de Bolivie "montaient" à La Paz - une manifestation encore jamais vue là-bas - pour demander l’arrêt de la destruction de la forêt - leur habitat sylvestre traditionnel - par les grandes compagnies forestières internationales, la récupération des territoires ancestraux et la reconnaissance de leur spécificité. Mêmes revendications d’un territoire propre et de la défense et la promotion de la langue et de la culture présentées par les Guaranis de Bolivie au président de l’époque, Jaime Paz Zamora, le 28 janvier 1992 à l’occasion du centième anniversaire de l’écrasement (qu’on croyait définitif) par l’armée bolivienne d’un bref soulèvement armé guarani.

Quant aux Indiens Mapuches du sud du Chili, ils luttent sans relâche depuis des années contre les compagnies forestières qui ont accaparé leurs terres pour y planter pins et eucalyptus à des fins industrielles, détruisant l’environnement et obligeant à l’exode vers les grandes villes ; ici encore, luttes pour la récupération des terres et la reconnaissance de la culture et de la langue, le mapudungun.

Les Mapuches d’Argentine sont engagés dans les mêmes luttes. Il faudrait encore citer de multiples manifestations, de moindre envergure, mais toutes dictées par le même esprit. Ainsi, la marche des Indiens Ngobe-Guaymi, du Costa Rica, au mois d’octobre 1998, pour demander l’application d’une loi de 1977, jamais encore appliquée, stipulant le caractère intangible et inaliénable des terres indigènes. De même, les paysans indiens de Bolivie ont manifesté à plusieurs reprises, ces dernières années, leur mécontentement devant une loi (loi 1715, d’octobre 1996) restée quasiment lettre morte bien qu’elle garantisse "les droits des peuples et communautés indigènes et originaires sur leurs terres communautaires d’origine..." ; autres manifestations, celles des divers peuples indiens du Honduras qui, devant différents textes gouvernementaux inappliqués et l’assassinat de dizaines de leurs dirigeants, détruisaient la statue de Colomb, le 12 octobre 1997 : geste symbolique mais révélateur !

Les Amérindiens volés de toute part

On le voit, la première revendication des Indiens, leur premier objectif de lutte est la restitution des terres volées. Volées par les conquistadores et leurs descendants les colons, volées par les grands propriétaires des deux derniers siècles, volées par les États qui ont pris la place des colonies ibériques. Lorsque l’agriculture et l’élevage étaient le pilier des économies latino-américaines, les Indiens furent délogés sans ménagement des bonnes terres et repoussés un peu plus loin chaque fois sur des terres de moindre valeur, difficiles d’accès ou même incultivables. Parfois, comme en Argentine et au Chili au cours du dernier tiers du XIXe siècle, les États eurent recours à la guerre pour repousser les Indiens et offrir leurs terres aux colons blancs appelés d’Europe : il s’agissait de construire des nations "blanches" en Amérique du Sud et ce furent la "guerre du désert" en Argentine et la "guerre de pacification" au Chili.

D’une manière générale, les terres indiennes, peu ou mal cultivées selon les normes européennes, étaient considérées comme sans propriétaire et donc susceptibles d’appropriation par le premier colon blanc venu, surtout s’il apportait capitaux et techniques agricoles modernes. Mais ces terres réputées sans propriétaire furent aussi accaparées par des sociétés industrielles lorsque le sous-sol recelait minerai de fer, de cuivre, pétrole, minerai d’uranium ou toute autre ressource nécessaire à l’économie des pays dits développés. Et l’exploitation de ces ressources naturelles s’est (presque) toujours faite sans souci de la pollution, des dégâts occasionnés à l’environnement et de la destruction de l’habitat des premiers occupants. Enfin, les États se sont emparés sans autre forme de procès des terres indigènes lors de la construction de complexes industriels, de barrages hydroélectriques, d’installations militaires, d’ensembles touristiques, de voies de communication, etc. Personne ne s’occupait vraiment des populations vivant sur les territoires ainsi saisis. Ce qui revenait à les condamner à mort.

Un seul exemple : dans la forêt amazonienne, où les Indiens vivent de la cueillette, de la pêche et de la chasse, on estime que, pour vivre, chaque individu a besoin d’un "parcours" d’au moins 60 hectares, mais ces parcours peuvent paraître vides, donc sans propriétaires, d’autant plus que les Indiens, depuis toujours, ont pris soin d’adapter, de limiter l’importance de leurs groupes aux possibilités alimentaires de leurs territoires. L’irruption des prospecteurs (d’or, de pétrole...) des exploitations pétrolières, ainsi que l’avance des "fronts agricoles" détruisent irrémédiablement ces "parcours" et condamnent à la disparition des sociétés sylvicoles.

"Nous sommes les héritiers de nations véritables"

Parallèlement aux diverses manifestations d’existence et de revendications - la plupart calmes et pacifiques, dans une certaine tradition indienne - un mouvement, tranquille mais partout visible, de "re-indianisation", de récupération, de revitalisation des anciennes sociétés et civilisations apparaît un peu partout en Amérique. Ce mouvement inspire le renouveau des fêtes traditionnelles - par exemple celles du Nouvel An aztèque et du Nouvel An maya - la remise en valeur des vieilles médecines et, ici et là, la réapparition au grand jour des anciennes religions, ou, plus exactement, de ce qui a pu être conservé de ces religions, à travers ravages, destructions et clandestinité des temps de conquête et de colonie. Et le geste d’Alejandro Toledo, le nouveau président péruvien, rendant grâce aux dieux andins et à la Pachamama, le jour de sa prise de fonction, s’inscrit dans ce mouvement de renouveau.

En Bolivie, les médecins itinérants kallawayas, dépositaires des connaissances médicales millénaires - mais d’une médecine avant tout préventive - qui ont survécu jusqu’à nos jours, ont été officiellement reconnus, il y a quelques années et la province Bautista Saavedra (département de La Paz) a même été déclarée "capitale de la médecine traditionnelle de Bolivie". Les travaux continuent pour systématiser et diffuser cette médecine traditionnelle.

Toujours en Bolivie les rites religieux quechuas et aymaras (propitiatoires, de remerciement, de réciprocité...) soulignant la relation de l’homme au cosmos et aux grandes forces qui permettent la vie (le soleil, l’eau, la terre, ou Pachamama, etc...) sont sortis de l’espèce de clandestinité où ils avaient été relégués. Le yatiri (le prêtre aymara, "celui qui sait") qui a la charge des rites, qui soigne physiquement et spirituellement, officie au grand jour et les yatiris se réunissent en séminaires, un de leurs objectifs étant la codification des rites.

Ailleurs, des juristes recherchent, pour en faire un corpus cohérent, ce qui reste des coutumes juridiques préhispaniques, parfois seulement perceptibles dans des traditions villageoises. Et quelques historiens s’attaquent, ici et là, à rechercher et remonter au jour l’histoire des peuples indiens, déformée, occultée de mille façons, ou même niée par l’histoire officielle.

Cette renaissance s’appuie sur un nouveau discours, celui que tiennent les dirigeants indiens surgis au cours des dernières années. Certes, disent-ils en substance, nous formons la classe la plus défavorisée des nations modernes d’Amérique latine - et certains nous ont même réduits à cette seule classe où l’on retrouve, pêle-mêle, des millions d’hommes, les paysans sans terre, les habitants de bidonvilles, les migrants obligés de chercher du travail hors de leur pays. Mais c’est l’invasion étrangère qui a réduit nos anciennes sociétés à cet état de déchet. Nous sommes les plus pauvres, les plus exploités des classes sociales mais nous ne sommes pas que cette classe, nous sommes les descendants, les héritiers de nations véritables, nous sommes toujours de vraies nations ; avec l’indigénisme, dont certains États se sont faits les champions, on a voulu nous mettre au musée en affirmant que nous avions disparu et que ne restaient de nous que les monuments, statues, pyramides et temples construits par nos aïeux. Rien que de la promotion touristique, en somme ! Mais cette politique insupportable, c’est fini : nous, les premiers habitants de l’Amérique, nous sommes toujours là ! Et ce terme d’Amérique, les Amérindiens le récusent, préférant depuis quelque temps employer celui de Abya Yala, un terme d’origine kuna signifiant "Notre Terre".

Ainsi, malgré cinq siècles de colonisation, d’exploitations et de marginalisations diverses, malgré la destruction des organisations étatiques qu’ils avaient mises en place (empire aztèque, confédération maya, empire inca et autres sociétés de moindre envergure) les Indiens se réveillent ou, plus exactement, confirment qu’ils n’ont pas disparu, qu’ils ne veulent pas disparaître.

Ce réveil, cette volonté d’être toujours présents s’est manifesté vers le dernier tiers du XXe siècle à partir de la création, en 1968, aux États-Unis, de l’American Indian Movement et du premier congrès indien du Mexique tenu à San Cristóbal de las Casas en octobre 1974, puis à travers l’Amérique latine, de nombreuses organisations ont alors vu le jour - nombre d’entre elles ont ensuite disparu - préparant un plus large réveil qui éclata à l’annonce, plusieurs années à l’avance, des manifestations officielles, orchestrées par l’Espagne, pour marquer, en 1992, le cinquième centenaire de la découverte.

"Découverte de l’Amérique en 1492 ? dirent les Indiens. Mais nous y étions des millénaires avant l’arrivée de Colomb et nos ancêtres y avaient édifié des civilisations brillantes". Alors, officiellement, on ne parla plus de "découverte" mais de "rencontre de deux cultures". Les Indiens répliquèrent : "Rencontre ? Disons plutôt destruction de nos cultures, martyre de nos peuples car les conquistadores nous traitèrent de sauvages, n’acceptant rien de ce que nos ancêtres avaient créé, détruisant leurs réalisations." Cette levée de boucliers, renforcée par des rencontres de peuples indigènes à l’échelle continentale et auxquelles se joignirent les descendants des esclaves noirs surprit fort les organisateurs des festivités officielles : ils modifièrent les programmes et même, comme au Mexique, annulèrent purement et simplement les manifestations. Les Indiens donnaient ainsi la preuve que, malgré tous leurs malheurs historiques ils étaient toujours présents et actifs. C’est sans doute là le plus extraordinaire de l’affaire car l’histoire universelle ne compte plus les peuples vaincus ou asservis à jamais disparus. Mais les Indiens ont résisté, ont survécu. Résistance humble, clandestine, silencieuse - oubliée, elle aussi - malgré les vice-royautés, les capitaineries et les Audiences, qui s’acharnaient à édifier des sociétés ibériques et malgré les États indépendants qui, serviles imitateurs des modèles occidentaux, n’ont jamais cessé de vouloir "élever" les Indiens, toujours jugés inférieurs, retardataires, poids morts pour les projets de développement [1].

L’homme est le fils de la Terre

Le secret de cette longue résistance, de cette traversée des siècles hostiles ? Peut-être tout simplement, ce que l’on pourrait appeler la philosophie amérindienne, la vision et l’explication amérindienne du monde. Cette philosophie se développe selon deux grands axes : l’homme est le fils de la Terre (la Pachamama des Andes) à laquelle il doit tout et d’autre part, il est partie intégrante de l’Univers - même s’il n’est que minuscule poussière - dont il doit respecter les lois et préserver l’harmonie. Un philosophe aymara de Bolivie écrit : "L’homme n’est pas un être distinct de la Terre qui l’a engendré. Sa chair est Terre, son esprit est Soleil, la pensée est une étincelle de Soleil incrustée dans le cerveau humain", avant d’ajouter : "L’homme, synthèse cosmique, étincelle solaire, ne conçoit pas la naissance et la mort : vie et mort sont deux formes naturelles de la pulsation infinie du cosmos." Dans une langue plus poétique, le grand chef peau-rouge Seattle disait la même chose dans sa célèbre réponse au président des États-Unis qui, en 1855, lui proposait d’acheter les terres de son peuple : "Nous sommes une partie de la Terre et elle fait partie de nous. Les fleurs parfumées sont nos sœurs, le cerf, le cheval, le grand aigle sont nos frères. Les crêtes rocheuses et la campagne verdoyante, la chaleur des poneys et des êtres humains, tout appartient à la même famille." L’Amérindien "sent" qu’il fait totalement partie du cosmos et que, donc, comme le cosmos, la vie amérindienne est infinie, éternelle, indestructible. Quant à la Terre-Mère, elle est sacrée car c’est la grande force dispensatrice de vie à travers les aliments et les choses aussi nécessaires que l’air que l’on respire, l’eau des sources et des torrents que l’on boit, le bois dont on fait le feu ou les plantes médicinales qui conservent et rétablissent la santé. Pour la Terre-Mère, pour la Pachamama, l’Amérindien éprouve une véritable piété filiale, il a des devoirs envers elle, il doit la défendre coûte que coûte si elle est maltraitée, attaquée. La résistance amérindienne se confond ainsi avec la défense de la Terre-Mère ! D’autre part, mère de tous les hommes - lesquels sont donc frères - la Terre ne peut appartenir à aucun homme en particulier. L’Amérindien, dans un souci de fraternité, lutte contre l’accaparement individuel de la source de vie. Mais chaque communauté possède - ou plus exactement, a en gérance - la terre suffisante pour la subsistance de ses membres, lesquels, bien entendu, doivent la faire fructifier, le travail prenant presque toujours des formes communautaires. Mais la terre productrice de vie, il ne faut pas la saccager, la violer, l’obliger à produire plus qu’il n’est besoin aujourd’hui car il ne faut pas léguer aux générations futures, qui ont droit à la vie, une terre ravagée, dévastée, improductive. Respect de la terre, respect de la vie sous toutes ses formes : aucune plante, aucun animal, même nécessaire à la vie humaine ne doit être sacrifié inutilement : chacun a droit à sa part de vie [2] ! Souci écologique avant la lettre ? Cela y ressemble fort mais fait partie d’une vision du monde fort différente de l’occidentale.

"Nous ne voulons pas nous constituer comme un État"

Parce que les hommes sont frères, la philosophie amérindienne estime que la violence n’est pas nécessaire pour faire aboutir les diverses revendications portant sur le droit à l’autodétermination et le territoire propre ; et même on ne remet plus guère en cause les frontières imposées par la conquête occidentale qui, pourtant ont déchiré les anciennes grandes nations : les descendants des Mayas vivent aujourd’hui au Mexique, au Guatemala, au Belize, au Honduras et au Salvador, les Shuar vivent des deux côtés de la frontière péruano-équatorienne souvent secouée par des guerres, une autre frontière sépare les Mapuches du Chili et de l’Argentine, les Guaranis sont présents au Paraguay, au Brésil, en Argentine et en Bolivie, etc. Ce ne sont pas quelques frontières qui doivent empêcher les hommes d’être frères ! Ainsi, les Indiens du Chiapas - descendants des Mayas comme leurs voisins immédiats du Guatemala - n’entendent pas faire sécession, former un État séparé et pas davantage rejoindre dans un nouvel État tous leurs "cousins" mayas. Mais ils veulent transformer l’État mexicain de façon que toutes les communautés humaines puissent y trouver leur place, leur liberté et les moyens matériels, intellectuels et spirituels de leur développement et de leur avenir. Ils l’ont dit et répété, ils ne sont pas des Indiens mexicains, ils veulent être des Mexicains indiens. Avant eux, lors du grand soulèvement des Indiens d’Équateur, une de leur grandes organisations, la CONAIE (Confédération nationale des Indiens d’Équateur) coupant l’herbe sous le pied à ceux qui agitaient le spectre d’un État indien, déclarait : "Nous ne voulons pas nous constituer comme un État mais simplement chercher, et trouver des formes d’autogouvernement et d’administration publique qui garantissent notre continuité en tant que peuple à l’intérieur de l’État actuel... Au reste, comme Équatoriens, comment ne pas tirer parti de notre richesse socio-culturelle et affirmer notre identité comme pays multiple, original et souverain ?" Voilà de quoi rassurer les États jaloux de leur indépendance, de leur puissance et, surtout, de leur indivisibilité - jaloux, ils le sont tous - mais voilà bien indiqué le point de départ, la base des discussions qui permettront d’avancer vers un système assurant aux peuples autochtones d’Amérique et d’ailleurs la liberté, la dignité et la prise en main de leur développement et de leur avenir. Ce système a pour nom autonomie. Il suppose que les peuples autochtones soient reconnus comme peuples, ou groupes, possédant une identité propre ; disposent d’autorités propres librement élues ; disposent d’un territoire propre qui ne résulte pas seulement de la démarcation des terres cultivables reconnues à leurs membres ; participent aux instances de décision nationales et locales car l’autonomie ne signifie pas autarcie, repliement sur soi et isolement ; aient l’usage et la jouissance des ressources naturelles de leur territoire et bénéficient des ressources nationales dans le cadre d’un système politique fédéral, coopératif et solidaire. On n’en est pas encore là. D’autant que, malgré les bénéfices de l’autonomie constatés dans les pays européens qui l’ont instituée, se cache toujours, derrière le refus à base d’arguments juridiques et politiques, un racisme plus ou moins clairement avoué : l’Indien est un être inférieur, incapable de se gouverner. Mais, au Mexique, les Indiens semblent déterminés à mener leur combat jusqu’au bout. Lors du troisième congrès national indigène, tenu à Nurio, du 2 au 4 mars dernier, en présence du "sous-commandant" Marcos et des délégués zapatistes, le soulèvement national indigène pacifique a été retenu comme l’arme à employée jusqu’à l’obtention de l’autonomie. L’arme de la non-violence. L’arme qu’ont déjà employé, on l’a vu (mais avec des résultats partiels) les Indiens d’autres pays. N’était-ce pas un premier pas vers l’emploi de cette arme le blocage des grandes routes du Chiapas, à la fin de juillet dernier ? Et, peut-on déjà envisager la perspective d’un soulèvement continental des quelques quarante millions d’Amérindiens, un soulèvement qui paralyserait la vie courante de nombreux États ?...

Notes :

[1Certains même pensent toujours que l’extermination des Indiens est un service à rendre l’humanité : un bon Indien est un Indien mort, ne dit-on pas ?

[2Il est bien évident que nombre d’Amérindiens ne peuvent expliciter en ces termes leur cosmovision, mais elle forme néanmoins la toile de fond de toutes leurs activités quotidiennes, elle imprègne toute leur vie.

Source : Espaces Latinos (http://www.espaces-latinos.org/), septembre 2001.

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