Colombie
Palme de la mort : des terres ravagées à feu et à sang
par Tom Kucharz
Article publié le 14 avril 2006

La plantation illégale de palmiers à huile (ou « palme africaine ») avance dans le nord de la Colombie, dans les régions proches de Darién - région appelée par certains comme « le meilleur coin de l’Amérique » de par la richesse de sa biodiversité -, les zones d’Urabá et du Bajo Atrato, qui comprennent plusieurs communes des départements d’Antioquia et du Chocó. Les communautés affectées par la monoculture dénoncent l’invasion de leurs terres, des dégâts environnementaux et de graves atteintes aux droits humains tels que des massacres, des assassinats, des disparitions, des tortures et des déplacements forcés. Tout indique que ce sont les forces publiques et leurs escadrons de la mort, les paramilitaires, qui ont « nettoyé » ces terres de leurs véritables propriétaires, et que ce sont eux aujourd’hui qui protègent et garantissent le méga projet agro-industriel des palmiers à huile.

Le chercheur colombien Alfredo Molano écrivait il y a quelques années dans la revue Gaia que « la destruction progressive et irréversible de l’environnement et l’exploitation barbare des ressources naturelles est en Colombie un fait lié à la violence  » [1]. Cette affirmation est plus que jamais d’actualité. Aujourd’hui, avec plus de trois millions de déplacés internes, 22 000 homicides pour l’année 2004 et un indice de pauvreté de 64%, la destruction de l’environnement est intimement liée à la violation systématique des droits humains. Cette situation est particulièrement visible dans les campagnes, où moins de mille familles accaparent 70% des meilleures terres sous la forme de grandes propriétés (latifundios) et où 1,5 million de familles paysannes n’ont pas de terre pour cultiver de quoi survivre.

Selon une étude de la Banque mondiale et de l’Université des Andes (Bogotá), le pourcentage élevé (60%) des foyers déplacés dont le principal moyen de subsistance provenait de la terre de leur lieu d’origine, montre que l’usufruit de la terre augmente la probabilité d’un déplacement forcé du foyer [2]. Selon Francis Deng, le déplacement forcé et la spoliation illégale de terres se sont multipliés durant les dernières décennies, imposant un «  processus qualifié de ‘contre-réforme agraire’ (...) qui constitue fréquemment un moyen d’acquérir des terres au bénéfice des grands propriétaires, des narcotrafiquants et des entreprises privées qui élaborent des projets à grande échelle pour l’exploitation des ressources naturelles » [3].

En Colombie, entre quatre et six millions d’hectares appartenant aux déplacés se trouvent actuellement aux mains des groupes paramilitaires, qui les ont spoliés à feu et à sang. Leur action au cours des quinze dernières années a rendu possible l’expropriation des terres adjugées aux paysans métisses ou des territoires collectifs attribués aux communautés de descendants des peuples d’origine africaine (obtenus grâce à la loi 70 de la Constitution de 1991). En 2003, selon des sources tant officielles que non gouvernementales, la majorité des déplacements forcés ont été causés par les groupes paramilitaires qui interviennent avec l’action, l’omission ou le consentement de la force publique [4], puisque le paramilitarisme est un projet d’Etat. Selon la Banque de données des droits de l’Homme « Noche y Niebla  » (« Nuit et Brouillard ») du Centre de recherche et d’éducation populaire (Centro de Investigación y Educación Popular - CINEP), les groupes paramilitaires colombiens ont procédé entre 1988 et 2003 à un total de 14 476 assassinats, disparitions et cas de tortures [5].

Plusieurs ONG colombiennes comme la Commission colombienne des juristes, l’Association des membres des familles des détenus et des disparus (ASFADDES), le Collectif d’avocats « José Alvear Restrepo » ou la Commission Justice et Paix ont dénoncé devant des organismes nationaux et internationaux le fait qu’ « au milieu du processus de démobilisation paramilitaire initié en 2002 [6], la contrôle du territoire vise à garantir cette appropriation pour la mise en œuvre de projets spécifiques liés au développement biotechnologique, à l’agro-industrie du palmier à huile, du caoutchouc et de l’élevage ».

Dans un rapport présenté devant la Commission interaméricaine des droits de l’Homme de l’Organisation des Etats américains (OEA), la Commission Justice et Paix conclut que « parallèlement au processus de démobilisation des groupes paramilitaires, des mécanismes d’appropriation de terres et de négation des droits des populations afro-colombiennes se sont développés sur les territoires collectifs des communautés où ils vivaient.  »

«  Simultanément, sont apparus des projets de lois qui tendent à faciliter la légalisation des terres usurpées par les paramilitaires. On nie de fait la réparation intégrale et la restitution de terres auxquelles ont droit plus de 3 millions de déplacés » [7]. Le processus de « négociation » avec les paramilitaires est en réalité une légalisation des crimes contre l’humanité qu’ils ont commis, et une « marche vers l’impunité  », affirme l’ONG.

Le palmier à huile dans le Chocó

Entre 1996 et 1997, s’est produit dans le nord du Chocó l’un des plus graves déplacements de masse auquel les médias ont pu avoir accès, avec près de 20 000 personnes brutalement dépossédées de leurs terres. Ladite « Operación Génesis » s’est avérée être une opération contre la population, une action militaire de l’Etat ouverte et cachée contre la population, à travers des « civils » armés. L’un des plus importants officiers militaires responsable de la stratégie paramilitaire et de cette opération, le général Rito Alejo Rojas [8], aujourd’hui retraité, a été déclaré « pacificateur d’Uraba et de l’Atrato  » [9] par l’actuel président colombien Álvaro Uribe Vélez quand ce dernier était gouverneur du département d’Antioquia. « Nous nous sommes rendu compte, relatent les membres des communautés du Cacarica -à la frontière avec le Panama - qui ont été bombardées et chassées comme des bêtes au milieu des bois, que la cause de notre déplacement n’avait rien à voir avec une quelconque guérilla, mais bien avec des intérêts économiques  ». Et ils ont raison. La région vit jusqu’à aujourd’hui une stratégie de guerre pour l’économie : projets d’infrastructures, expansion de l’agro-industrie, exploitation de bois et d’autres ressources naturelles, appropriation des terres et de la biodiversité, etc.

L’an dernier, au mois de février, le massacre de huit paysans de la Communauté de paix de San José de Apartadó (Chocó), dont deux enfants de 2 et 6 ans, a été rendu public au niveau international. Les témoins du crime accusent l’armée et concrètement la Brigade XVII - l’unité qui a mené l’« Operación Génesis »- d’avoir coupé en morceaux les cadavres de ces familles. Le gouvernement n’a pas laissé de doute, depuis le massacre de San José, sur le fait que les Communautés de paix - il y en a une douzaine dans le pays - seraient liquidées par la force, parce qu’ « il ne peut exister d’endroit dans le pays où l’armée nationale ne puisse être présente ».

Ces Communautés de paix se sont déclarées « neutres » dans la guerre et ne collaborent avec aucun acteur armé. Mais derrière l’expulsion de la communauté de San José « il y a un plan qui prévoit la culture de la palme africaine à grande échelle », écrit Molano dans un article d’opinion du journal El Espectador. « Les communautés qui sont en ligne de mire après San José sont celles des fleuves Cacarica, Salaqui, Jiguamiando et Cubaradó. Il existe dans la région un grand projet de substitution des forêts naturelles par des plantations de palmiers, qu’on appelle à juste titre des déserts verts » [10].

Depuis déjà quelques années, les dénonciations contre l’expansion de la culture de la palme africaine dans la région du Pacifique colombien se sont multipliées. Ces dénonciations impliquent l’armée et les groupes paramilitaires, qui font pression sur les communautés pour qu’elles en plantent et fragilise les droits de propriété collective des communautés indigènes et afro-colombiennes.

Une étude du diocèse de Quibdó et de l’ONG Human Rights Everywhere intitulée « La culture de la palme africaine dans le Chocó » démontre l’inconvenance de planter de la palme africaine dans cette zone à cause de ses impacts négatifs sur l’environnement, en se basant sur des études sur les cultures de palme conduites dans d’autres endroits similaires. La palme s’est étendue dans la région grâce à la protection des paramilitaires et à leurs menaces de mort, ce qui a mis en péril l’intégrité territoriale, culturelle et physique des communautés indigènes et noires qui s’y opposent.

La Cour interaméricaine des droits de l’Homme de l’OEA a déclaré elle-même en 2003 que « depuis 2001 l’entreprise URAPALMA S.A. a promu la culture du palmier à huile de façon illégale et « avec l’aide de la protection armée (...) de la Brigade XVII de l’armée, et de civils armés » [11].

Qu’est-ce que le palmier à huile ?

Le palmier à huile est l’oléagineux qui produit la plus grande quantité d’huile par unité de surface. Originaire des pays africains, elle a été exportée vers d’autres parties du monde. Cela fait déjà longtemps qu’on a cessé d’utiliser les cultures de palme pour couvrir les besoins traditionnels des petites communautés, elles sont actuellement destinées à la production et à l’exportation à grande échelle (monoculture industrielle).

L’huile de palme s’utilise en cuisine, dans la production de margarines, entre dans la préparation de produits industriels de boulangerie, pâtisseries, confiserie, crèmes glacées, etc. On l’utilise aussi beaucoup dans la production de cosmétiques, de détergents et de savons, ainsi que dans la fabrication de peintures, de bougies, de cirage à chaussures, d’encre d’imprimerie, dans l’industrie textile et dans celle du cuir. Parmi les utilisations à venir, on doit encore mentionner les recherches sur la production de combustible (bio diesel). En Colombie, il existe des projets avancés sur l’utilisation du combustible obtenu à partir d’huile de palme comme substitut au diesel pour les moteurs, selon le quotidien colombien El Tiempo.

Au départ, le produit provenait exclusivement des pays africains, en particulier du Nigeria, mais à partir de 1930 la concurrence des pays asiatiques (la Malaisie) s’est intensifiée et en 1966 la production asiatique a dépassé celle de l’Afrique. Selon des chiffres de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) en 2002, la production mondiale de palme à huile a été de 131 millions de tonnes, dont on a extrait presque 30 millions de tonnes d’huile, avec comme principaux producteurs la Malaisie (41,5%), l’Indonésie (36,5%), le Nigeria (3,8%) et la Thaïlande (2,9%) [12]. La plus grande partie de la production est utilisée pour la consommation interne, bien que les exportations aient graduellement progressé depuis la « Révolution verte », c’est-à-dire la conversion de la campagne en « usine d’exportation ».

Les 15 pays exportateurs d’huile de palme en 2001 ont été : la Malaisie, l’Indonésie, la Hollande, la Papouasie Nouvelle Guinée, Singapour, les Emirats Arabes, l’Allemagne, la Côte d’Ivoire, la Thaïlande, le Honduras, la Colombie, le Costa Rica, le Royaume-Uni, l’Italie et la Belgique. Il faut distinguer ici la production de l’huile, propre aux pays au climat tropical, et l’exportation d’huile, à laquelle participent des entreprises d’autres pays qui achètent l’huile brute et la traitent ensuite, comme la Hollande et l’Allemagne. Il est important de signaler que l’huile de palme représente 52% du marché mondial des huiles végétales. Les exportations d’huile ont atteint en 2001 une valeur estimée à 7,5 milliards de dollars pour un total de 20,3 millions de tonnes, dont l’Inde, la Chine, le Pakistan, la Hollande et l’Allemagne sont les cinq plus grands importateurs.

Le prix moyen mondial de l’huile de palme oscille entre 250 dollars la tonne métrique (en janvier 2001) et 540 dollars (en mai 2004). Cette augmentation est due à la demande croissante d’huiles végétales de la part de pays comme la Chine et l’Inde. Certains médias estiment que les consommateurs chinois utilisent 14 kilos d’huiles et autres matières grasses par an, contre 9 kilos il y a cinq ans [13]. Malgré cela les prix ont chuté considérablement entre 1950 et 2004, passant de 1 800 à moins de 300 dollars par tonne.

Conséquences de la culture du palmier à huile

Un modèle d’entreprise vertical a prévalu dans le secteur de la palme, qui intègre tous les processus depuis la plantation jusqu’au produit raffiné, ce qui requiert par ailleurs une grande capacité d’investissement [14]. Ce modèle a profité aux investisseurs et aux entreprises mais pas aux populations. Les inégalités ont augmenté, les paysans ont été privés de leurs moyens de subsistance, leur mode de vie a été déstructuré et rendu précaire. Le bien-être n’est pas arrivé, tout comme les services publics promis ou « l’emploi pour tous ». Le bénéfice économique et politique à court terme est devenu la principale incitation à développer ces cultures, en parfaite connaissance des effets de cette monoculture sur la population vulnérable et l’environnement.

La méga culture de la palme implique la disparition des forêts tropicales et de leur riche biodiversité. Qu’on prenne pour exemple les gigantesques incendies des forêts d’Indonésie en 1997, causés par les grandes entreprises de la palme, qui trouvent meilleur marché de « nettoyer » la région par le feu [15] que de réaliser une plantation dans des terres déjà destinées à l’agriculture ; une méthode similaire à celle utilisée par les entreprises de plantation de soja dans la forêt amazonienne du Brésil. Selon des études scientifiques, la culture de la palme transforme le territoire en un « désert vert », parce qu’elle assèche les sources d’eau naturelles et les zones humides [16]. Des échantillons analysés dans des zones de culture de palmiers en Equateur ont révélé, de plus, que l’utilisation de fertilisants et d’insecticides a augmenté la concentration d’éléments chimiques dans l’eau, au-delà des limites pour la consommation humaine, l’irrigation, l’élevage et la vie aquatique, causant des dommages à la santé humaine et à l’environnement.

L’Institut de recherche sur les ressources biologiques Alexander von Humboldt a affirmé que « les plantations de palme ne sont pas des forêts, mais des écosystèmes uniformes qui se substituent aux écosystèmes naturels et à leur biodiversité, ainsi la production d’eau diminue, la structure et la composition des sols se modifient, l’abondance et la composition des espèces de la faune et la flore sont altérées et la base de la subsistance de la population native disparaît » [17].

Face à l’invasion des entreprises agricoles de la palme, les propriétaires légitimes de la terre ont tenté d’opposer une résistance pacifique. Les gouvernements y répondent souvent par la violence, par l’envoi de l’armée ou de groupes paramilitaires qui ont été à l’origine de morts, de blessés, de menaces, d’arrestations arbitraires ou de disparitions de représentants paysans, indigènes ou autres groupes ethniques. Les entreprises elles-mêmes sont protégées par des gardes armés qui jouent un rôle similaire, soutenus par l’action ou l’omission de l’Etat.

Pour maintenir des coûts de travail avantageux et augmenter les bénéfices des entreprises, les conditions de travail dans les plantations sont très dures. Les salaires sont en dessous des minima légaux, il n’y a pas de contrats, les embauches sont temporaires et les travailleurs ne bénéficient d’aucune assistance médicale, de contribution aux pensions de retraite ni de congés ; la création de syndicats n’est pas autorisée, et l’on a même plusieurs cas de violence et de harcèlement sexuel.

Si l’on compare les grands pays cultivateurs de palme, on remarque des caractéristiques communes, telles qu’une histoire marquée par des gouvernements dictatoriaux, avec de grandes extensions de terres forestières non protégées (parfois de forêt vierge) qui appartiennent souvent à des groupes ethniques minoritaires, lesquels ne sont pas en mesure de défendre leurs droits et sont opprimés par intérêt politique ; la main d’œuvre est souvent bon marché et le droit du travail, comme le droit syndical, inexistant. Ce sont des pays où le Fonds monétaire international et la Banque mondiale ont imposé des plans d’ajustement structurel stricts, qui impliquent aujourd’hui, par exemple, d’exporter de l’huile de palme pour faire entrer des devises directement destinées au paiement de la dette extérieure (éternelle et illégitime).

Dans le secteur de la palme, le « blanchiment vert » ne manque pas non plus. Sur l’initiative du Fonds mondial pour la nature (WWF, sigles en anglais), une « Table ronde sur l’huile de palme durable » a été organisée en Malaisie en 2003. Les entreprises y ont signé de « bonnes intentions », ce qui a permis à des entreprises telle que Unilever de gagner en légitimité, en posant sur une photo aux côtés d’une organisation comme le Fonds mondial pour la nature, et en s’engageant - pas légalement bien sûr - à « concevoir des plans d’actions afin de promouvoir une production, une commercialisation et une consommation durable ». Grâce à ce label, on vend bien plus et bien mieux.

Un futur fait d’incertitude et de terreur

La monoculture industrielle de palme est une méthode très efficace pour contrôler le territoire, surtout en cas de présence de mouvements d’opposition (armés ou civils). Les communautés du Cacari et Jiguamiando, dans le Bajo Atrato, déplacées il y a huit ans de cela, sont retournées sur les territoires qui leur appartiennent selon la loi. Elles sont un objectif militaire constant pour les propriétaires d’entreprises agricoles de palme et elles subissent continuellement des menaces de mort, des incursions militaires, des blocus alimentaires de la part de l’armée et parfois même des montages judiciaires du Parquet qui les accuse d’être des « auxiliaires » de la guérilla.

« Le pays doit compter 600 mille hectares de palme africaine », a proclamé Uribe. « Notre gouvernement s’est engagé à augmenter la production compétitive d’huile de palme brute. Nous cherchons à réduire les importations d’huile et à pénétrer les marchés extérieurs » [18]. Selon les estimations, il y avait en 2001, 170 000 hectares de palmiers à huile, distribués sur 54 municipalités de 12 départements du pays, et l’on prétend en semer 300 ou 400 mille hectares supplémentaires. Un porte-parole des paramilitaires de la zone d’Urabá en est venu à affirmer en public : « Nous avons besoin d’une grande révolution agraire qui nous engage tous. Nous voulons un développement régional basé sur de grands projets d’infrastructure, qui rende possible l’établissement de chaînes de production et de commercialisation en profitant des avantages géostratégiques de notre pays, tout en générant une véritable révolution constructive et démocratique dans nos campagnes, qui puisse intégrer l’industrie et le grand capital dans le travail associé et la petite propriété rurale » [19].

Lors du Sommet des pays du Plan Puebla Panamá [20], qui s’est déroulé à Tegucigalpa en juin 2005, Uribe a réaffirmé l’engagement de la Colombie à servir de pont d’intégration entre l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud. « J’assiste pour la première fois à cette réunion et c’est pour moi l’occasion d’affirmer de nouveau tout l’intérêt de la Colombie à faire son possible pour (...) servir de pont avec l’Amérique du Sud », a-t-il déclaré. En faisant référence au « grand potentiel énergétique » que la Colombie peut offrir à l’Amérique centrale, il a rappelé que le pays est entré dans la nouvelle ère des combustibles biologiques pour élargir les possibilités de ce secteur. « La Colombie commencera à produire cette année le premier million de litre quotidien d’alcool carburant, et nous faisons les premiers pas vers une production de biodiesel, à partir notamment de cette ressource qu’est la palme africaine, qui est devenue une grande culture de substitution à la drogue  », a-t-il expliqué au cours du Sommet [21].

L’Union européenne finance à travers ses fonds de coopération au développement des projets de plantation de palme dont « profitent finalement les paramilitaires », selon Javier Orozco, le coordinateur du Programme d’attention aux victimes de violations des droits humains en Colombie du gouvernement des Asturies (Espagne) [22]. Le journal El Espectador dit que la filiale colombienne de BBVA (Banco Bilbao Vizcaya Argenteria),Banco Ganadero, a elle aussi « une importante participation dans le financement du secteur » des entreprises agricoles et agro-industrielles, qui deviendront l’affaire des paramilitaires « démobilisés » selon les plans du gouvernement actuel [23].

Pendant ce temps, la déforestation de la forêt primaire continue sur les territoires collectifs du Cacarica et du Bajo Atrato, accompagnée de violations des droits humains, malgré un rapport gouvernemental de l’Institut colombien pour le développement rural, résultat d’une commission de vérification datant d’octobre 2004, qui reconnaît que « 95% de la palme plantée l’est de manière illégale  » et qui recommande « que l’on arrête immédiatement la progression de l’ensemencement » [24]. La Defensoría del Pueblo [25] a de même manifesté son inquiétude au sujet des « grands impacts des travaux d’infrastructures sur l’environnement, la culture et la société » liés à la culture du palmier à huile, mais aussi à propos de l’intervention « dans la forêt originelle de la jungle humide tropicale du Chocó, considérée comme l’un des écosystèmes dotés de la plus grande biodiversité de la planète ».

La Defensoría a aussi laissé entendre qu’il existait une relation entre les violations des droits humains et la culture de la palme. « En janvier 2003, les communautés déplacées à l’intérieur de la forêt ont dénoncé l’incursion de groupes d’autodéfense [paramilitaires], qui les ont menacées par leur présence constante et leur ont annoncé que le territoire leur appartenait et qu’ils comptaient y établir des cultures de palmier à huile  » [26]. Le procureur de la nation a ordonné une «  protection effective des territoires repérés comme étant des exploitations illégales de bois et des cultures extensives de palmier à huile  ». Cependant, le gouvernement Uribe manque à toutes ses obligations, même à celles qui lui ont été intimées récemment lors de la dernière audience de la Cour interaméricaine des droits de l’Homme [27], pour que les entreprises de culture de palmes mettent un terme à leurs agissements et pour définir des mécanismes capables de résoudre le problème de fond.

Comme l’explique la Commission Justice et Paix, « ce qu’il y a derrière la palme et sa relation avec la contre-réforme agraire, qui entre dans une nouvelle phase de son développement grâce au processus de démobilisation para-institutionnelle, c’est une expérimentation qualifiée’ d’un laboratoire de guerre, de terreur et d’impunité et d’un modèle de répression qui peut s’étendre à toute l’Amérique Latine ».

Sources :

— CAVIDA : “Somos tierra de esta tierra. Memorias de una resistencia civil”, Colombia, 2002.
— Comisión Intereclesial de Justicia y Paz : Informes y documentos (1997 jusqu’en 2005). http://www.justiciaypazcolombia.org/.
— Gobiernu del Principáu d’Asturies : “Informe de la delegación asturiana de verificación de la situación de los DDHH en Colombia”. Oviedo, 2005.
— Mingorance, Fidel /Minelli, Flaminia / Le Du Héléne : “El cultivo de la palma africana en el Chocó. Legalidad ambiental, territorial y Derechos Humanos”, Human Rights Everywhere - Diocèse de Quibdó, Colombia, 2004.
— VVAA : “Desde Colombia pedimos Justicia. Llamado al mundo contra ritos de crímenes e impunidad”. Xixón, 2004.
— World Rainforest Movement : “El fruto amargo de la palma aceitera”, Uruguay, 2001.

Ce texte n’aurait pas existé sans les plaintes, les enquêtes et le travail de défense des droits de l’Homme de la Commission Justice et Paix de Colombie, ni sans les résistances et la construction d’alternatives de la part des communautés qui subissent la pression de l’implantation du modèle du palmier à huile dans les zones mentionnées ici.

Notes :

[1Molano Alfredo, “Colombia : lo ambiental como problema político”. Gaia, mai-juin 1997.

[2« De fait, le déplacement peut générer une “contre-réforme agraire” vers une reconcentration de la terre dans de grandes proportions. Des estimations récentes suggèrent que la terre abandonnée par les déplacés s’élève à 4 millions d’hectares, chiffre qui représente trois fois la quantité de terre redistribuée en plus de quatre décennies de réforme agraire ». Selon cette étude, la concentration de la terre est un facteur structurel clé derrière ce phénomène. « La possibilité que l’usufruit de la terre augmente la probabilité d’un déplacement s’appuie sur le fait qu’approximativement 60% des foyers affectés avait un accès à la terre ». In « Colombia : una Política de Tierras en Transición », Banque mondiale et Université des Andes, 2004.
http://economia.unidandes.edu.co/ec....

[3Rapport du Représentant du Secrétariat Général sur les Déplacés Internes, document des Nations Unies E/CN.4/2000/83/ad, 11 janvier 2000.

[4Les organisations non gouvernementales montrent que 86% des 3 millions de cas enregistrés entre 1985 et mars 2003 relèvent de la responsabilité des militaires et des paramilitaires, contre 14% pour les guérillas.

[5CINEP “Deuda con la Humanidad. El paramilitarismo de Estado entre 1988 y 2003”. Colombie, 2004.

[6[NDLR] Consultez le dossier « Avec Uribe, l’impunité pour les paramilitaires » sur RISAL.

[7“Territorio y Apropiación de Tierras”, Comisión Intereclesial de Justicia y Paz, novembre 2004.

[8[NDLR] Ce général était commandant de la brigade 17 en Uraba quand Uribe était gouverneur du département d’Antioquia. Ils étaient très amis tous les deux. Quand ce général fut mis à la retraite par le président Pastrana et par les pressions de l’ambassade des Etats-Unis, elle-même, Uribe lui offra un grand hommage national. C’est un signe assez clair de sa sympathie pour le paramilitarisme.

[9[NDLR] Région du Nord, frontalière avec le Panama, qui possède une côte atlantique et une autre pacifique. « Pendant longtemps, cette zone à la géographie difficile a été abandonnée par Bogota. Dans les années 1970 apparaissent des mouvements de guérilla. Aucune dénonciation de violations des droits humains n’est toutefois connue. On ne parle ni de massacres ni de déplacements forcés. Les choses se gâtent après les négociations nationales entre les FARC et le gouvernement en 1984 qui aboutissent à la démobilisation de guérilleros et à la création du mouvement politique Union patriotique (UP). En 1987, l’UP remporte massivement les élections dans la région, provoquant une réaction très forte de la classe politique traditionnelle... Surtout que l’Uraba possède également une forte industrie bananière avec un syndicat puissant et combatif... Parallèlement, l’Etat colombien commence aussi à avoir des projets pour la région. Comme la construction d’un nouveau canal transocéanique qui s’appuierait sur les rivières Atrato et Truandó et d’un nouveau port. Des barrages sont aussi envisagés, dont deux sont aujourd’hui réalité - Urra 1 et Urra 2 - après que les indigènes aient été chassés de leurs terres.
« Or, au moment même où l’on commence à parler de ces projets apparaît le conflit. La zone est militarisée, puis surgissent les paramilitaires et les assassinats, les disparitions massives. L’exode débute avec le départ des dirigeants des organisations sociales, puis de leurs proches, de leurs voisins et ainsi de suite. Se trouver sur un territoire convoité devient une raison de se sentir menacé. » Propos de Gloria Mansilla in Le Courrier, mars 2004, www.risal.collectifs.net/article.ph....

[10“¿Qué hay detrás de lo de San José ?”, El Espectador.

[11Résolution du 6 mars 2003.

[12Données du FAOSTAT, 2004.

[13“América Latina saca provecho del auge global en la demanda de aceite de palma”, The Wall Street Journal Americas in Reforma, 26 mai 2004.

[14Certaines entreprises transnationales du secteur alimentaire comme Unilever (Hollande) ont créé leurs propres entreprises productrices d’huile de palme.

[15Sur 176 compagnies soupçonnées d’être à l’origine des incendies de 1997, 133 étaient des compagnies de plantation de palmier à huile.

[16Center for Conservation Biology Update : Oil Palm pollination in southern Costa Rica, 2002, vol.14, Nº1.

[17In Biosíntesis, Instituto de Investigación de Recursos Biológicos Alexander von Humboldt, Boletín No. 21, août 2000.

[18Discours de Cartagena de Indias, septembre 2003.

[19Contreras, Orlando : “Palma africana en el Chocó : una nueva plaga para indios y negros”. décembre 2004. www.etniasdecolombia.org.

[20La Colombie, qui participe actuellement au Plan Puebla-Panamá au titre d’observateur, espère qu’on ratifiera bientôt son admission en tant que membre actif pour lancer le développement des trois projets d’intégration en infrastructure qu’elle s’est fixée : l’interconnection électrique, l’intégration gazifière et la route côtière avec le Panamá (Panaméricaine).

[21SNE : “Colombia, puente de integración entre Centro y Sudamérica” (29/06/2005).

[22Présentation du rapport de la délégation asturienne de vérification de la situation des droits de l’Homme en Colombie, à Madrid, le 11 mai 2005.

[23“Arrancaron los proyectos económicos de los paras”. El Espectador, 15 mars 2005.

[24Ministerio de Agricultura y Desarrollo Rural. Instituto Colombiano de Desarrollo Rural -INCODER : “Los cultivos de palma de aceite en los territorios colectivos de las comunidades negras de los ríos Curvaradó y Jiguamiandó, en el departamento de Chocó”. Bogotá, 14 mars 2005.

[25[NDLR] Institution de l’Etat chargée de surveiller le respect des droits humains et de défendre les citoyens.

[26Defensoría del Pueblo, “Violación de derechos humanos por siembra de palma africana en los territorios colectivos de Jiguamiandó y Curvaradó”. Bogotá, 8 avril 2005.

[27Le 14 mars 2005.

Source : revue Pueblos (www.revistapueblos.org/),

Traduction : Amandine Py, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).

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