Entretien avec le vice-président de Bolivie
Alvaro Garcia Linera : ¬« Il n’y a pas de gouvernement de gauche sans un mouvement social large, qui fasse pression, qui veille, qui pousse de l’avant ¬ »
par M√°rio Augusto Jakobskind
Article publiť le 27 mars 2006

Un petit pays de l’Am√©rique du Sud, la Bolivie, traverse un moment historique sans pr√©c√©dents sur le continent latino-am√©ricain. Un indig√®ne aymara, Evo Morales, a √©t√© √©lu √ la majorit√© absolue, mettant en d√©route les repr√©sentants de l’oligarchie traditionnelle qui a domin√© la Bolivie pendant longtemps, et en a fait le pays le plus pauvre de la r√©gion. En m√™me temps que Morales, c’est un professeur de math√©matique et de sociologie, ayant adh√©r√© √ la cause du mouvement social, Alvaro Garcia Linera, qui a √©t√© √©lu √ la vice-pr√©sidence. Interview.

Qu’attend le nouveau gouvernement bolivien de la part du Br√©sil, et qu’est-ce qui change dans la structure sociale bolivienne avec Evo Morales ?

Nous voulons que le Br√©sil se maintienne neutre et n’impose pas de r√©sistance √ ce processus de r√©cup√©ration des hydrocarbures de la part de l’Etat. Nous esp√©rons une collaboration car Petrobr√°s [1] contr√īle directement 25% des r√©serves de gaz de la Bolivie, elle contr√īle le gazoduc d’exportation vers le Br√©sil et deux raffineries dans le pays. L’Etat br√©silien a beaucoup √ dire. Et si l’Etat bolivien a l’intention de commencer un processus de r√©cup√©ration de sa pr√©sence dans ce secteur, il est clair qu’il doit y avoir une relation de coop√©ration. Nous esp√©rons avoir une relation amicale avec l’Etat br√©silien.

Mais je suis rest√© un peu pessimiste de vous avoir entendu dire que vous auriez plus de pr√©occupation avec l’Etat br√©silien qu’avec les Etats-Unis.

Le Br√©sil, dans tous les temps de crise, s’est maintenu relativement neutre. Mais nous savons aussi que l’Etat br√©silien a beaucoup d’int√©r√™ts en Bolivie, et qu’il va certainement chercher √ r√©pondre √ ses int√©r√™ts, qui sont puissants. Les Etats-Unis ont eux aussi leurs int√©r√™ts, mais pas directement dans le p√©trole. Il n’y a pas d’entreprise √©tats-unienne dans le secteur du p√©trole, √ l’exception d’une toute petite. Les deux plus importantes sont la br√©silienne Petrobr√°s et l’espagnole Repsol.

Dans les moments de crise en Bolivie, au moins en deux occasions, le Br√©sil a envoy√©, en la personne de Marco Aur√©lio Garcia [2], ses suggestions √ Evo Morales. Et, √ une autre occasion, au sujet du r√©f√©rendum [3], Lula est intervenu directement dans la politique interne de la Bolivie, en faisant pression pour que certaines choses soient approuv√©es et d’autres non. Cela constitue-t-il un pr√©c√©dent ? Qu’en pensez-vous ?

C’est un ant√©c√©dent de la pr√©occupation qu’a le Br√©sil envers la Bolivie. A cette √©poque, il n’√©tait pas question des hydrocarbures. Le th√®me √©tait, √ la base, la stabilit√© politique. Quand on en viendra au sujet des hydrocarbures, il faudra qu’il y ait aussi une attitude de non-intervention, de non pression, et d’acceptation de nos d√©cisions souveraines. Nous ne serons pas non plus soumis aux entreprises p√©troli√®res, nous ne demandons pas √ ce qu’elles s’en aillent, mais nous demandons, oui, un changement de relations, o√Ļ les entreprises √©trang√®res participent comme associ√©es minoritaires de l’Etat dans les projets p√©trolif√®res. Nous esp√©rons alors que Petrobr√°s acceptera cette reconversion, qui consiste √ passer du statut de propri√©taire gigantesque des r√©serves d’exportation √ celui d’une partenaire, qui sort gagnante √©galement, mais qui n’a plus le contr√īle absolu des r√©serves.

Une autre question a attir√© notre attention. Vous disiez qu’il y a 20 ans, la classe moyenne et la gauche √©taient √ la recherche des indig√®nes pour les √©couter, et qu’aujourd’hui les choses ont chang√©, que ce sont les indig√®nes qui recherchent l’appui de la classe moyenne et de la gauche. √‡a veut dire quoi ?

Moi aussi je suis très surpris. Avant, la formation de cadres...

Vous √™tes de la classe moyenne, non ?

Bien s√ »r ! Il y a 20 ans, les gauches et la classe moyenne universitaire, professionnelle, m√©tisse, les partis socialistes et communistes, les gu√©rillas, √©taient la ceux de la classe moyenne impliqu√©s dans l’histoire du pays. Et ils recrutaient chez les ouvriers, et dans une moindre mesure, chez les paysans. Depuis une trentaine d’ann√©e, avec la chute du mur de Berlin et la d√©route et l’√©chec des gouvernements de gauche dans les ann√©es 80, le parti communiste, la gauche de classe moyenne en g√©n√©ral ne s’en est jamais remis. Dans les ann√©es 90, il y a eu une renaissance de la pens√©e critique, elle s’est form√©e dans les universit√©s, dans les partis de gauche, c’est une gauche qui a comme base organisationnelle les communaut√©s agraires et qui fait √©merger des leaders. Il y a une ¬« auto-repr√©sentation ¬ » indig√®ne et paysanne. Les classes moyennes, coopt√©es ou neutralis√©es par la pens√©e n√©olib√©rale, n’ont pas accompagn√© ce processus de r√©surgence du mouvement indig√®ne. Et au cours des derniers mois, petit √ petit...

Pour l’instant, la plus grande intellectualit√© est aymara, en Bolivie ?

Il y a une intellectualit√© aymara √©mergente, mais distante des mouvements sociaux aussi. Parce qu’il ne s’agit pas d’une intellectualit√© qui se m√©lange aux communaut√©s. Il y a aussi un contingent aymara qui se confine dans les universit√©s, et qui a du mal √ en sortir et √ aller √ la rencontre des communaut√©s. Il en sort tr√®s lentement. Il y a une ligne tr√®s forte de la pens√©e critique de l’intellectualit√©, qui a trait avec l’action collective, qui est en avance de dix ans, alors que l’intellectualit√© est encore loin derri√®re. Les classes moyennes, ces derniers temps, commencent √ frapper √ la porte. Il se trouve que les partis politiques de gauche, aujourd’hui, sont des partis de paysans et d’ouvriers. Pour chaque 100 ou 200 paysans, il y a un m√©tisse et un intellectuel, un universitaire. Avant, sur 100 personnes de la classe moyenne, il y avait dix paysans, recrut√©s avec difficult√©.

Un foss√© ne s’est-il pas creus√© entre la classe moyenne et le prol√©tariat, en raison de la paup√©risation de la population ?

C’est possible, mais il y a eu aussi un foss√© en terme d’activisme social. Aujourd’hui, les protagonistes sont les secteurs les plus durement frapp√©s, ceux qui ont la plus grande capacit√© d’organisation : les paysans, les indig√®nes, et les secteurs populaires urbains qui ne se trouvent pas dans la dans le monde moderne du salariat [4]. Ce sont eux les plus enclins √ s’organiser, √ se mobiliser et √ faire √©merger des leaders. Plut√īt que de chercher un leader parmi les m√©tisses, ils font √©merger leurs propres leaders. Je dirais qu’un des leaders de gauche dans la Bolivie d’aujourd’hui, c’est Morales. Il est indig√®ne. Il y a 20 ans, les leaders √©taient professeurs, des gens de classe moyenne, voire d’une classe sociale sup√©rieure encore.

Ce processus est-il uniquement bolivien, ou le voit-on aussi dans d’autres pays ? En Equateur et au P√©rou par exemple ?

Au P√©rou c’est compliqu√©, parce qu’il y avait une gauche forte dans les ann√©es 60, 70 et 80, avec des leaders de la classe moyenne et une forte pr√©sence universitaire. La d√©route des gu√©rillas et la d√©sorganisation des leaderships sociaux a √©t√© un coup tr√®s dur pour les communaut√©s. La gauche au P√©rou est une inconnue. Les secteurs populaires eux-m√™mes doivent faire √©merger leurs propres leaders, ou √ nouveau, une g√©n√©ration de classe moyenne occupera l’espace. Aujourd’hui au P√©rou, il n’y a pas de leaders de gauche.

Et en Equateur ?

En Equateur il y a un mélange plus fort entre la classe moyenne et des leaders indigènes populaires. Les mouvements indigènes populaires entretiennent un dialogue avec la classe moyenne.

Plus qu’en Bolivie ?

Bien plus. En Bolivie, il y a une r√©sistance tr√®s forte, qui a renforc√© l’autonomie du mouvement et permis l’√©mergence de leaders propres √ celui-ci, m√™me pour les √©lections. Alors qu’en Equateur, avec cette d√©pendance, le pouvoir finit toujours dans les mains d’un quelconque g√©n√©ral, d’un quelconque colonel, d’un m√©tisse. Ce sont les probl√®mes qui surgissent quand il y a une trop grande subordination des mouvements indig√®nes et populaires aux secteurs de classe moyenne, qui affaiblissent l’autonomie du mouvement, mais qui lui fournissent en retour une base sociale plus large.

Peut-on dire qu’est en train d’√©merger en Am√©rique latine une gauche bas√©e sur les paysans et les indig√®nes ?

Je crois que oui. Au Mexique aussi, non ? Tout comme en Equateur et en Bolivie. Je parlerais d’un processus d’ ¬« auto-repr√©sentation ¬ » tr√®s important. En raison de l’absence d’interm√©diaires culturels et politiques, chose classique dans le mouvement populaire. La m√©fiance envers les interm√©diaires est r√©elle. Les classes populaires en Am√©rique latine n’ont jamais senti qu’elles pouvaient atteindre le pouvoir. Il √©tait tr√®s courant que les indiens votent pour des non indiens, ou que des ouvriers votent pour des non ouvriers. Parce qu’ils se voient comme non habilit√©s. Quand ils commencent √ voter pour eux-m√™mes, il y a un processus de rupture id√©ologique de la domination. C’est une rupture avec certains m√©canismes de domination et d’ ¬« auto-subordination ¬ » qu’ont les classes populaires. Maintenant, elles sentent qu’elles peuvent √™tre assises √ c√īt√© d’un docteur √®s √©conomie ou d’un chef d’entreprise. Elles se sentent comme ayant les m√™mes droits. Ceci est nouveau en Am√©rique latine. Mais il y des limites, car cela produit aussi des processus de segmentation, il n’y a pas de dialogue avec les autres secteurs. C’est comme un indig√®ne qui dit qu’il n’a pas besoin du soutien de la classe moyenne, de l’appui des professionnels, de dialogue avec les autres secteurs. Je me suffis √ moi-m√™me. C’est bien, mais on finit par tomber dans une sorte de corporatisme de repr√©sentation.

Il y a une contradiction entre le Mouvement vers le socialisme (MAS) [5] et les mouvements populaires. Le MAS appuie un processus √©lectoral alors que les mouvements populaires ont en g√©n√©ral un certain m√©pris pour la voie institutionnelle, autrement dit, ils veulent cr√©er une nouvelle forme de constituer un Etat qui les repr√©sente vraiment. Il semble qu’il y ait une contradiction.

Pas tant que √ßa, parce que tous les mouvements populaires, qui sont nombreux, se mobilisent en dehors du parlement et le critiquent. Tous essayent de participer aux √©lections, m√™me les plus radicaux. Il y a comme une logique duelle de travail : travailler √ la fois dans la sph√®re extraparlementaire, en menant une action collective de pression, et travailler au sein du parlement, dans le cadre d’un processus d’ ¬« auto-repr√©sentation ¬ » politique et √©lectorale. Au sein du MAS, il est arriv√© une chose tr√®s int√©ressante. Deux tiers de la liste parlementaire est le r√©sultat d’alliances avec les mouvements sociaux. Un tiers seulement des candidats vient des partis.

Il n’y a pas alors de non-reconnaissance des partis de la part des mouvements.

Non. Il y a une non-reconnaissance des partis traditionnels, dirons-nous. Et il y a un espoir √ travers ces partis - qui ne sont pas des partis, car il n’y a pas de structure avec une direction, une discipline, une hi√©rarchie. Si vous appartenez √ un syndicat, tr√®s bien, vous pouvez √™tre d√©put√©. Ind√©pendamment d’un parti. (...) Si vous √™tes de la F√©d√©ration agraire, vous pouvez √™tre d√©put√©. Le parti n’est qu’une sorte de ¬« vitrine ¬ », une jonction √©lectorale des mouvements sociaux. Je pr√©f√®re parler de jonctions √©lectorales.

Je voudrais vous poser une question plus ponctuelle : comment peut-on faire face √ une attaque militaire contre l’Am√©rique latine. Comment ferait la Bolivie ?

La Bolivie, toute seule, ne peut rien faire. Elle est trop petite. Trop faible pour faire face √ une attaque militaire. Il faudrait une alliance militaire.

Et vous croyez que c’est un danger r√©el ou juste une invention des m√©dias ?

J’ai mes doutes.

Vous √™tes un math√©maticien, qui s’est form√© √ l’√©tranger, qui a ensuite √©tudi√© la sociologie puis embrass√© une carri√®re politique. Racontez-nous. Dans quel pays avez-vous √©tudi√© ?

Au Mexique. Je suis autodidacte en sociologie. Dans les ann√©es 80, √ 21 ans, je vis au Mexique, pour des raisons de solidarit√©. Je rentre en Bolivie √ 25 ans. Je m’engage aupr√®s des mineurs et avec les aymaras de l’Altiplano [le haut-plateau andin]. Nous construisons une organisation s√©par√©e de la gauche. J’ai une formation marxiste et je vois que notre gauche est tr√®s peu pr√©par√©e en mati√®re de formation politique, et c’est pour √ßa que je n’y ai jamais milit√©. Nous construisons un petit groupe autonome, avec des ouvriers, des mineurs et avec des paysans aymaras. C’est de l√ que date ma connaissance du monde indig√®ne et du monde paysan. J’ai beaucoup appris avec eux. Je participe √ la formation d’un groupe radical, l’Arm√©e gu√©rill√©ra Tupak Katari, une organisation clandestine qui pr√īne le soul√®vement arm√© de communaut√©s pour un gouvernement d’indig√®nes. De 85 √ 92. En 92, je suis arr√™t√©, accus√© d’organiser un mouvement arm√©. Je suis rest√© en prison cinq ans, sans jugement, sans sentence. Une fois libre, je me consacre √ donner des cours √ l’universit√©, de math√©matiques et de sociologie. Parce que la sociologie, je l’ai √©tudi√©e tout seul depuis l’√Ęge de 16 ans. Et maintenant je donne des cours √ l’universit√©, en ma√ģtrise. J’ai re√ßu un prix international de sociologie, j’ai √©crit plusieurs livres de sociologie, sur les mouvements sociaux. Avec un lien toujours tr√®s fort avec les mouvements sociaux. Et j’ai √©t√© propos√© par les mouvements sociaux pour √™tre candidat √ la vice-pr√©sidence. Et je ne sais pas ce qui m’attend encore dans cette vie.

Pour terminer, que diriez-vous aux mouvements sociaux br√©siliens, √ ces gens qui luttent pour un monde meilleur ?

Que le Brésil occupe une place stratégique sur le continent. Le cap que prendra le Brésil dans les prochains mois et dans les prochaines années, avec ou sans les mouvements sociaux, va influencer notablement le cap que prendra le continent. Les mouvements sociaux ont une énorme responsabilité, parce la direction que prendra le Brésil sera la direction que prendra le continent. Et si les mouvements sociaux abandonnent un processus de renforcement et de radicalisation, le continent en ressentira aussi les conséquences. Le Brésil est la locomotive du continent, il a donc une grande responsabilité.

De par l’exp√©rience du Br√©sil, o√Ļ l’espoir d’un gouvernement de gauche a √©chou√©, quelles le√ßons pouvez-vous en tirer en Bolivie, pour le gouvernement de Morales ?

Tout d’abord, qu’il ne peut y avoir un gouvernement de gauche sans un mouvement social large, qui fasse pression, qui veille, qui pousse de l’avant. Jusqu’au moment o√Ļ il passera par-dessus le gouvernement de gauche. Le gouvernement d’Evo Morales ne s’appuiera pas sur Morales, mais sur les mouvements sociaux qui le composent. Ensuite, on ne peut pas avancer seulement en faisant quelques petits retouches √ une machine appel√©e ¬« √©conomie de march√© ¬ » et n√©olib√©ralisme. La machine continue √ fonctionner. Et je crois que le Br√©sil a montr√© qu’un visage social ne suffit pas pour changer la machine n√©olib√©rale. Il nous faut atteindre le cŇ“ur du n√©olib√©ralisme : la question financi√®re, la question de la propri√©t√© des ressources, la question de la cr√©ation de richesse et de sa redistribution. Et c’est √ßa le projet du MAS : atteindre au cŇ“ur la machine du n√©olib√©ralisme.

Propos recueillis par M√°rio Augusto Jakobskind, avec la collaboration de Bruno Zornitta et Adriana Machado.

Notes :

[1[NDLR] Entreprise pétrolière publique du Brésil.

[2[NDLR] Conseiller spécial auprès de la présidence de la République brésilienne en matière de politique extérieure depuis janvier 2003.

[3[NDLR] Lire Louis-F. Gaudet, La Bolivie de l’apr√®s r√©f√©rendum : vers un nouveau cycle de contestations ?, RISAL, 10 septembre 2004.

[4[NDLR] En Bolivie, selon le vice-pr√©sident, le nombre de grandes entreprises li√©es solidement aux processus d‚€˜industrialisation et de mondialisation ne d√©passe pas la centaine. Quant aux petites et moyennes entreprises qui entretiennent des relations salariales stables, elles ne sont pas plus de 500.
Source : Alvaro Garcia Linera, La estructura social compleja de Bolivia, El Juguete Rabioso, 2005.

[5[NDLR] Le Mouvement vers le socialisme, MAS, est parti-mouvement du nouveau président Evo Morales.

Source : Site de la revue Caros Amigos (www.carosamigos.terra.com.br/), f√©vrier-mars 2006.

Traduction : Isabelle Dos Reis et Fr√©d√©ric L√©v√™que, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).

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