Le coup d’Etat militaire de Videla : terrorisme d’État contre l’Argentine sociale
par Sergio Ferrari
Article publié le 24 mars 2006

L’aube du 24 mars 1976. La Junte militaire dirigée par le général Jorge Rafael Videla prend le pouvoir. Le coup d’Etat écarte Isabel Perón, présidente depuis le décès de son mari, Juan Perón, le 1er juillet 1974.

« Isabelita », politiquement incapable, complaisante dans sa manière de gouverner et complètement alignée à l’extrême droite, avait accepté les groupes paramilitaires (Alliance anticommuniste argentine, les trois AAA) promus par certains de ses collaborateurs. Pendant sa courte gestion, elle s’était déjà convertie en instrument des militaires. Pour ces derniers toutefois, l’existence d’un État de droit fragile était un obstacle à leurs objectifs stratégiques qui seraient très rapidement dévoilés après le coup d’Etat.

Ce 24 mars 1976, trois années seulement avaient passé depuis les élections générales du 11 mars 1973 qui permirent un retour à la démocratie avec l’arrivée à la présidence du péroniste Héctor Cámpora. Après sept ans d’une autre dictature, s’ouvrait alors un bref « printemps démocratique » de quelques mois seulement. Ceci provoqua une conjoncture favorable durant laquelle la Jeunesse péroniste, c’est-à-dire les secteurs progressistes du péronisme liés aux Montoneros [1], occupera d’importantes positions dans l’État, promouvant le renforcement des organisations sociales et préconisant un « socialisme à l’argentine » qui enthousiasmera des milliers de jeunes militants.

Avec le coup d’Etat de 1976, on reproduisait une fois de plus le schéma initié en 1955 lors de la défaite de Juan Perón : de longues dictatures militaires, fortes et répressives, suivies de gouvernements démocratiques, fragiles et courts.

Un coup d’Etat de plus... mais différent

L’objectif explicite du coup d’Etat de mars 1976 fut celui de freiner l’avancée des mouvements sociaux et de détruire tout type d’opposition, en commençant par celle de la marine. D’importantes organisations politiques-militaires comme les Montoneros et l’Armée révolutionnaire du peuple (ERP, sigles en espagnol) agissaient dans le pays depuis la fin des années soixante, avec l’appui d’une forte base sociale. Ils constituaient un facteur de pouvoir inacceptable pour les forces armées, historiquement liées à l’oligarchie argentine.

Dans le secteur économique, les militaires cherchèrent à concentrer rapidement la distribution de la richesse. En peu de temps, ils liquidèrent un tiers de l’appareil productif - en particulier les petites et moyennes entreprises nationales - avec une ouverture accélérée aux importations. Parallèlement, ils annulèrent une bonne partie des conquêtes des travailleurs des cinquante dernières années et, en quelques mois, le salaire réel fut réduit de moitié.

Le secteur financier est peut-être la meilleure illustration de la dénationalisation et de l’échec total produit par la logique militaire. La dette externe est passée d’environ 8 milliards de dollars en 1976 à plus de 45 milliards en 1983, à la fin de la dictature. Depuis le début de la dictature jusqu’à 2001, la dette s’est presque multipliée par 20, passant de 8 milliards à environ à 160 milliards. Un cycle diabolique s’était instauré puisque, pendant cette même période, l’Argentine a remboursé 200 milliards de dollars, c’est-à-dire environ 25 fois sa dette de mars 1976. Inutile de préciser que, pendant la dictature, une grande partie des prêts contractés à l’extérieur n’arrivaient pas sur des comptes en Argentine mais servaient à alimenter les investissements des militaires à l’extérieur, leurs groupes économiques et l’oligarchie à travers un mécanisme corrompu, populairement appelé « la bicyclette financière ».

La répression généralisée comme système

Toutefois, l’aspect le plus dramatique de la dictature a été l’atrocité de la répression généralisée imprégnée de la « doctrine de la sécurité nationale » inventée à Washington pour qui l’Argentine et l’Amérique latine vivaient sous la menace du « communisme international ». Les militaires ont considéré comme ennemis et soumis à la répression tous ceux qui n’étaient pas explicitement pour le coup d’Etat - c’est-à-dire l’immense majorité des secteurs sociaux - avec le silence complice de la classe politique.

La conséquence porte des noms et des chiffres. Selon d’importantes organisations de droits humains, plus de 30 000 citoyens « disparurent » après avoir passé par de cruelles souffrances dans plusieurs centaines de « camps de concentration » illégaux. Environ 15 000 prisonniers politiques furent détenus dans des « prisons légales » mais avec des régimes carcéraux en tout point semblables à ceux des camps de concentration. Il y eut des milliers de réfugiés externes et internes. Diverses sources parlent de 500 000 exilés forcés à s’enfuir du pays. Spectre de terreur généralisée dans un pays qui comptait à l’époque environ 25 millions d’habitants. C’est comme si, en Suisse, une dictature produisait plus de 150 000 victimes dont environ 9 000 disparus.

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L’Argentine aujourd’hui

Élu avec un faible appui populaire en mai 2003, le président Nestor Kirchner a consolidé sa situation durant ses deux premières années de gestion. Aux élections législatives du 23 octobre 2005, il a obtenu 40% des votes - 30% de l’électorat -, c’est-à-dire le double de l’appui initial.
Néanmoins la situation économique et sociale ne cesse d’être contradictoire et, par moments, explosive. L’information officielle indique qu’il y a eu déjà 37 mois ininterrompus de croissance et que, en 2005, cette croissance a atteint 9,1 %. Toutefois, en même temps que circulent ces informations, à la mi-mars des agriculteurs de la province de Misiones ont incendié la municipalité de San Vicente pour réclamer les subventions agricoles promises et non versées par le gouvernement, suite à l’urgence économique de l’année dernière dans la région. D’autres protestations sociales éclatent en différents endroits du pays. Selon Claudio Lozano, économiste de la Centrale des travailleurs de l’Argentine (CTA) laquelle appuie le gouvernement actuel de manière critique, le "projet K" (de Kirchner) est un modèle tourné vers l’extérieur, "de positionnement bon marché sur le marché mondial". D’autre part, "c’est un modèle tourné vers le haut" qui priorise les demandes des secteurs les plus favorisés de la population. En bref, le thème fondamental de la redistribution des richesses est en suspens et n’est pas une priorité pour Kirchner.
Il faut cependant reconnaître des avancées substantielles sous sa présidence : droits humains ; changements des autorités militaires et policières ; réorganisation du pouvoir judiciaire - en démocratisant de manière significative la désignation des magistrats. Ajoutons encore à ce tableau une série de faits symboliques comme la demande officielle de "pardon" de l’État aux victimes de la répression ainsi que la reconnaissance officielle des disparus. La lutte pour revendiquer la mémoire collective des acteurs sociaux et des victimes occupe aujourd’hui une place essentielle dans la vie quotidienne argentine, lutte contre l’impunité et pour "ni oubli ni pardon". (Sergio Ferrari)

Notes :

[1[NDLR] Mouvement guérillero d’obédience péroniste de gauche. Il fut particulièrement actif durant les dictatures des années 1960-1970.

Traduction : Rosemarie et Maurice Michelet Fournier, Collaboration E-CHANGER.

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