Entretien avec le ministre bolivien des Hydrocarbures
Andrés Soliz Rada : « Il y a des pressions pour que la Bolivie liquide son gaz »
par Pablo Stefanoni
Article publié le 28 mars 2006

Andrés Soliz Rada (1939) est avocat, journaliste et l’une des figures les plus emblématiques du nationalisme bolivien. (...) Dans les années 90, il a exercé les fonctions de député et de sénateur du parti Conscience de la Patrie (Conciencia de Patria - Condepa) [1]. Il croit que, avec la nationalisation des hydrocarbures, « la carte aujourd’hui vide se transformera en un pays rempli de gazoducs ». Dans cet entretien -réalisé un jour avant la détention et la libération des dirigeants de Repsol [2] -, il revient sur quelques-unes des lignes maîtresses du nouveau gouvernement en matière d’hydrocarbures.

En quoi consiste le projet sur les hydrocarbures présenté il y a quelques jours par le gouvernement ?

En ce qui concerne les oléoducs, gazoducs et polyducs, la Bolivie est comme une carte vide. Nous avons un gazoduc de 34 pouces (86 cm) qui va jusqu’à São Paulo (Brésil), avec une capacité d’exporter 30 millions de mètres cubes par jour. Il y en a un autre de 8 pouces (20 cm), qui va également au Brésil, via Cuiabá. Un troisième, sur notre frontière sud, va en Argentine, à qui nous vendons 7,7 millions de pieds cubes (2,35 millions de mètres cubes). Des projets sont en cours pour vendre au Brésil 45 et jusqu’à 60 millions de pieds cubes (respectivement 13,7 et 18,3 millions de mètres cubes) et augmenter jusqu’à 30 millions les ventes vers l’Argentine (9,15 millions de mètres cubes), avec la construction de nouveaux conduits.
Par contre, à l’intérieur de la Bolivie, nous n’avons qu’un seul gazoduc de 6 pouces (15.24 cm) (plus petit que celui qui passe par la mine de Sánchez de Lozada [3]), construit il y a 30 ans et cédé il y a 10 ans à Transredes (Enron-Shell), mais qui est insuffisant pour répondre aux besoins de villes comme La Paz, Oruro et El Alto. La stratégie énergétique du gouvernement est de donner la priorité à la construction de gazoducs à l’intérieur de la Bolivie. Il s’agit, en outre, de changer notre matrice énergétique pour le gaz naturel, qui devra remplacer le diesel, l’essence et le GPL [4]. La carte aujourd’hui vide se transformera en un pays rempli de gazoducs.

L’une des principales propositions électorales du MAS a été la nationalisation des hydrocarbures. Quand prévoit-on l’annonce de mesures ?

La date de la nationalisation sera annoncée par le président Evo Morales Ayma au cours des prochaines semaines.

En quoi cela consistera-t-elle ?

La nationalisation consistera fondamentalement en la récupération de la propriété de la totalité des hydrocarbures, tant au sol que dans le sous-sol ; de la participation majoritaire de l’Etat dans toute la chaîne de production des hydrocarbures et du contrôle total de sa commercialisation, ce qui inclut le droit de fixer des prix internes et externes, les volumes de vente et la destination. Ces aspects sont évoqués, en grande partie, dans la nouvelle loi sur les hydrocarbures, du 17 mai 2005. Il s’agit maintenant de mettre en pratique ce qui a déjà été obtenu dans le texte de loi.

Que s’est-il passé avec les réserves déclarées par Repsol à la bourse de New York ? La révision à la baisse des réserves mondiales de l’entreprise espagnole a-t-elle quelque chose à voir avec vos dénonciations ?

La dénonciation qui s’est faite depuis la Bolivie a contribué à ce que Repsol fasse une déclaration transparente de ses réserves à la bourse de New York, réserves qui ont diminué d’environ 25% [5]. La Bolivie adoptera les mesures nécessaires pour que l’on n’utilise plus jamais ses réserves comme un instrument d’opérations boursières d’entreprises pétrolières. Nous étudions actuellement s’il convient au pays de déclarer ou non la valeur de ses réserves dans les bourses de valeurs des centres de pouvoir mondial.

Le gouvernement paraît entretenir une meilleure relation avec Petrobrás [6]. Jusqu’à quel point cette entreprise brésilienne est-elle différente des autres entreprises pétrolières ?

Petrobrás est une entreprise publique dont les actions sont détenues cependant à plus de 60% par des compagnies privées européennes et nord-américaines. Malgré cela, dû à l’existence d’actionnaires privés, sans droit de vote, le contrôle de l’État sur l’entreprise se maintient. Le poids énorme et particulier du Brésil dans la région : le fait qu’il achète à la Bolivie 50% du gaz dont il a besoin actuellement, sans compter ses projections de croissance qui requerront d’augmenter ses achats, montrent l’importance de Petrobrás en Bolivie.
Ces caractéristiques, en plus de sa présence dans des « méga-chantiers » comme San Alberto et San Antonio, font de l’entreprise publique brésilienne une entreprise avec des caractéristiques spéciales, qui doivent être prises en compte lors des négociations qui devraient avoir lieu après à la nationalisation.

La Bolivie a été exclue du gazoduc du sud [7], non ? D’aucuns pensent que cela ferait partie d’une stratégie pour faire pression sur la Bolivie au sujet des conditions de vente de gaz aux pays voisins.

La Bolivie a été mise sous pression de façon permanente pour la dépouiller de ses réserves de gaz naturel. Souvenons-nous du projet Pacific LNG [8], en 2001, impulsé par les ex-présidents Jorge Quiroga [9] y Gonzalo Sánchez de Lozada. Puis, le gouvernement du Chili a « inventé » « l’anneau énergétique », selon lequel la Bolivie devait vendre son gaz, à des prix injustes, à l’Argentine, au Brésil, au Chili, au Paraguay et à l’Uruguay. Ces dernières semaines, le bruit a couru depuis le Brésil que ce dernier recevrait du gaz du Venezuela au prix subventionné d’un dollar le millier de pieds cubes (305 mètres cubes). Le gouvernement de Caracas lui-même s’est chargé d’éclaircir les choses en précisant que ce projet, sans la participation de la Bolivie, ne serait absolument pas viable.

Quand va-t-on commencer à renégocier les prix de vente de gaz à l’Argentine ?

Ces derniers jours, une délégation officielle argentine est venue en Bolivie pour proposer d’importants projets binationaux, avec la participation de l’argentine Enarsa [10] et de la bolivienne YPFB (Gisements Pétrolifères Fiscaux de Bolivie, entreprise publique), ce que nous sommes en train d’évaluer actuellement. Dans ce cadre, nous analyserons également les nouveaux prix de vente de gaz à l’Argentine.

Vous vous êtes en une occasion référé à Néstor Kirchner, le président argentin, comme étant le « représentant de Repsol ».

Cette phrase a été écrite dans l’une de mes colonnes journalistiques, à un moment où le gouvernement argentin faisait pression sur la Bolivie pour augmenter les ventes de gaz à des prix « solidaires ». Aujourd’hui, en tant que ministre des Hydrocarbures, j’observe que le président Kirchner essaie de réduire les espaces que les entreprises pétrolières ont gagnés en Argentine, ce qui ouvre des perspectives de collaboration entre Enarsa et YPFB.

Comment s’annonce la refondation d’YPFB [11] et quel rôle jouera-t-elle sur le marché des hydrocarbures ?

YPFB, comme bras exécuteur de la politique d’hydrocarbures du pays, jouera un rôle actif dans toute la chaîne de production du secteur. Nous aurons enfin une entreprise publique capable de s’articuler avec les autres entreprises d’Amérique latine, avec l’objectif de mieux défendre les intérêts de nos pays et d’arrêter les politiques de succion dont la Bolivie a souffert durant les dernières décennies.

Est-ce que la stratégie du « pas de gaz sans mer » va se maintenir avec le Chili ? Pensez-vous que quelque chose va changer avec le nouveau gouvernement de Michelle Bachelet ?

Il est important de noter la prise de conscience croissante du peuple chilien sur la justesse de la revendication maritime bolivienne [12]. J’espère que la sensibilité de Michelle Bachelet contribuera à ce que la Bolivie cesse d’être un pays injustement cloisonné, depuis l’invasion et le dépouillement dont elle a souffert en 1879.

Notes :

[1« Condepa a été formé par le speaker et chanteur populaire Carlos Palenque dont les médias, Radio Metropolitana et Canal 4 qui formaient le Système radio-télévision populaire (RTP), avaient été fermés, en 1988, par le gouvernement du Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR). Palenque et Condepa ont été rejetés par les élites et par les classes moyennes métisses et blanches qui les méprisaient, les considérant comme étant « populos » et sensationnalistes. (...) Même si Condepa tomba dans le même jeu de corruption et de clientélisme qu’il dénonçait, qu’il ne put se remettre de la mort de son leader en 1997 et qu’il fut victime d’une crise de leadership qui le conduisit à sa mort politique aux élections de 2002, le parti joua un rôle éminent dans la croissance de l’ « estime de soi » des secteurs populaires aymaras. »
Extrait de Raul Zibechi, El Alto : un monde nouveau à partir de la différence, RISAL, décembre 2005.

[2[NDLR] Andina, la filiale de l’entreprise pétrolière argentino-espagnole Repsol YPF, est accusée de contrebande de pétrole vers l’Argentine et le Chili.

[3[NDLR] Gonzalo Sanchez de Lozada, “Goni”, du Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR), président de la Bolivie de 1993 à 1997 et de 2002 à 2003. Il est un des principaux artisans de la privatisation des hydrocarbures en Bolivie. A fui aux Etats-Unis suite à la guerre du gaz (octobre 2003). Il est le fondateur et principal actionnaire de COMSUR (Compania minera del Sur), à Colquiri, grâce à laquelle il a amassé une grosse partie de sa fortune personnelle.

[4[NDLR] Gaz de pétrole liquéfié (butane et propane), carburant d’origine naturelle,. Il est issu soit de l’exploitation des champs de gaz naturel, soit du pétrole, dont il constitue le niveau de raffinage le plus pur.

[5[NDLR] Le 26 janvier, Repsol YPF avait annoncé une réduction de ses réserves prouvées de 25%, soit de 1,25 milliard de barils équivalents de pétrole (bep), et s’en était expliqué par la reprise en main des industries gazières et pétrolifères en Bolivie, Argentine et Venezuela.

[6[NDLR] L’entreprise brésilienne Petrobrás contrôle 25% des réserves de gaz concentrées dans le département de Tarija, détient le gazoduc d’exportation vers le Brésil et les deux raffineries de pétrole du pays.

[7[NDLR] Le gazoduc sud-américain est un projet qui consiste à transporter du gaz des gisements du sud de la mer des Caraïbes et de l’océan Atlantique, face aux côtes du Venezuela, vers le Brésil et l’Argentine. Il devrait avoir une longueur entre 7.000 et 9.300 kilomètres. Des estimations évaluent son coût à 25 milliards de dollars.
Lire Humberto Marquez, Un super gazoduc coûteux et sujet à polémique, RISAL, 14 mars 2006.

[8[NDLR] Consortium international, composé de Repsol-YPF, British Energy et Panamerican Energy.

[9[NDLR] Jorge « Tuto » Quiroga a exercé la fonction de vice-président de la Bolivie de 1997 à 2001. Suite à la démission du président Hugo Banzer en 2001 pour des raisons de santé, il prendra les rênes du pouvoir jusqu’en 2002. A la tête du parti PODEMOS, une formation créée pour les élections du 18 décembre 2005, il a posé sa candidature à la présidence de la République et a été battu par Evo Morales.

[10[NDLR] Enarsa (Energia Argentina SA - entreprise publique), créée par le gouvernement de Nestor Kirchner.

[11[NDLR] Lorsque sont découverts les premiers gisements de gaz en Bolivie, à la fin des années 1990, le secteur pétrolifère, passé comme l’ensemble du secteur public sous la coupe des réformes néolibérales, a déjà été largement restructuré : la principale entreprise d’Etat, YPFB (Gisements Pétrolifères Fiscaux de Bolivie) se trouve dépossédée de toute initiative dans ce secteur, suite aux Lois de« capitalisation » et « d’hydrocarbures » élaborées par le gouvernement Sanchez de Lozada lors de la période 1994-1996. Aujourd’hui, avec le projet de nationalisation, renforcer YPFB est une priorité du gouvernement.

[12[NDLR] Depuis la guerre du Pacifique de 1879, lors de laquelle le Chili s’est emparé de tout le littoral qui appartenait à la Bolivie, il existe un sentiment anti-chilien très fort dans le pays, sentiment alimenté par chaque nouveau débat sur un accès bolivien à la mer.

Source : Pagina/12 (www.pagina12.com.ar/), Buenos Aires, 20 mars 2006.

Traduction : Cyntia Benoist, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

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