Colombie
Alvaro Uribe affronte sa pire crise √ six semaines du scrutin pr√©sidentiel
par Benito Pérez
Article publiť le 20 avril 2006

Elections truqu√©es, Etat infiltr√© par les paramilitaires et les ¬« narcos¬ », assassinats de militants, plan pour renverser Ch√°vez... les accusations d’un ancien des services secrets mettent le pr√©sident en difficult√©.

¬« Le plus grave scandale v√©cu par la Colombie depuis l’affaire Samper  [1].¬ » Depuis presque deux semaines, l’hebdomadaire colombien Semana suivi de ses confr√®res font souffler un vent de temp√™te sur le gouvernement d’Alvaro Uribe. Alors que le pr√©sident pensait voguer vers une tranquille r√©√©lection le 28 mai prochain, un ancien cadre des services secrets s’est mis √ table, d√©peignant un Etat infiltr√© par les paramilitaires et la mafia. Nerveux, le pr√©sident a ni√© en bloc, s’attaquant durement √ une presse ¬« frivole¬ » et ¬« irresponsable ¬ ». Rafael Garc√≠a, qui fut jusqu’en 2004 directeur informatique du D√©partement administratif de s√©curit√© (DAS), affirme notamment que Jorge Noguera, chef de ce service de renseignement directement rattach√© √ la pr√©sidence, a rencontr√© d’importants leaders paramilitaires et des opposants v√©n√©zu√©liens, afin de concocter un ¬« plan de d√©stabilisation ¬ » du gouvernement d’Hugo Ch√°vez. Selon M. Garc√≠a, six ministres d’Uribe √©taient au courant de cette manoeuvre qui pourrait √™tre √ l’origine de l’assassinat du juge v√©n√©zu√©lien Danilo Anderson en 2004.

300 000 voix détournées

Plus grave encore, M. Garc√≠a aurait eu connaissance d’une liste de syndicalistes et d’intellectuels livr√©e par le DAS aux milices d’extr√™me droite. Certaines des personnes cit√©es sur ce document ont √©t√© assassin√©es depuis ou ont d√ » s’exiler. Dans un cas au moins - celui de l’universitaire pacifiste Andrea Correa de Andreis - le DAS aurait lui m√™me ex√©cut√© la cible.

Et ce n’est pas tout ! Depuis sa cellule - il est d√©tenu pour avoir effac√© des mafieux des listes du DAS - M. Garc√≠a raconte comment les services secrets ont appuy√©, en 2002, des fraudes √©lectorales massives. Ing√©nieux, le syst√®me de triche aurait √©t√© utilis√© pour les l√©gislatives puis pour la pr√©sidentielle. Selon M. Garc√≠a, il consistait en l’achat frauduleux de listes √©lectorales - en principe secr√®tes - qui √©taient ensuite ins√©r√©es dans un programme informatique permettant de rep√©rer les abstentionnistes de chaque local de vote. En fin de scrutin, avec la complicit√© de jur√©s, les bulletins non utilis√©s √©taient vers√©s aux favoris des paramilitaires. Charge aux miliciens d’intimider un maximum de Colombiens pour qu’ils renoncent √ se rendre aux urnes et grossir ainsi les rangs des faux √©lecteurs.
A en croire M. Garc√≠a, pas moins de trois cent mille voix auraient √©t√© d√©tourn√©es lors du scrutin pr√©sidentiel en faveur d’Alvaro Uribe. L’ancien fonctionnaire affirme en outre que son √©lection doit beaucoup au soutien financier et pratique de ¬« nombreuses personnes li√©es au trafic de drogue ¬ ». Il cite notamment Nestor Caro, un actif supporter du pr√©sident soup√ßonn√© d’appartenir au cartel de Casanare.

Services secrets pour amis

Enfin, M. Garc√≠a affirme que son sup√©rieur et ancien ami Noguera entretenait des liens constants avec ¬« Jorge 40 ¬ », alias Rodrigo Tovar, un narco-paramilitaire recherch√© par Washington. Le chef des services secrets lui aurait notamment livr√© des renseignements sensibles, ainsi qu’√ un second groupe arm√© et au ¬« narco ¬ » Diego Montoya... Une proximit√© d’autant plus troublante que ¬« Jorge 40 ¬ » a pu retourner librement √ la vie civile gr√Ęce au ¬« plan de paix ¬ » et de d√©mobilisation impuls√© par le pr√©sident et ratifi√© par le Congr√®s [2]...
¬« Jorge Noguera √©tait le Montesinos d’Alvaro Uribe ¬ », r√©sume Rafael Garc√≠a, en r√©f√©rence √ l’√©minence grise de l’ex-pr√©sident p√©ruvien Fujimori [3]. Une sentence en forme de menace √ peine voil√©e. Car l’ex-cadre du DAS assure n’avoir pas tout dit, exigeant une protection polici√®re pour ses proches avant d’ouvrir (ou de refermer ?) les vannes...

La presse confirme

On le devine, ces accusations ont fait l’effet d’une bombe en pleine campagne √©lectorale. D’autant que la presse colombienne, pas toujours tr√®s curieuse, a pris cette fois l’affaire au s√©rieux. Semana affirme ainsi avoir pu v√©rifier sur le terrain nombre d’accusations port√©es par l’ex-fonctionnaire.
Les r√©v√©lations de la presse font d’autant plus mal qu’en octobre 2005, des accusations de vente d’informations secr√®tes √ des paramilitaires avaient d√©j√ √©branl√© le DAS. Alvaro Uribe s’√©tait alors content√© de retirer la direction des services √ Jorge Noguera sans pour autant d√©savouer son lieutenant qui se voyait offrir le consulat de Milan !
D√®s les premi√®res d√©clarations de M. Garc√≠a, la m√™me ligne de d√©fense a √©t√© reconduite. Montant aux barricades, le pr√©sident a disqualifi√© les propos d’¬« un d√©tenu qui cherche √ obtenir des b√©n√©fices juridiques ¬ ». Sentant la pression monter, il rappelait toutefois d’urgence Jorge Noguera d’Italie pour qu’il vienne ¬« s’expliquer ¬ ». Mardi, il contre-attaquait encore, s’en prenant cette fois aux journalistes ¬« qui passent leur temps √ pester contre tout ¬ » et m√®nent campagne ¬« contre les institutions d√©mocratiques ¬ ».
Une tirade √ la Berlusconi qui d√©montre l’embarras croissant d’Alvaro Uribe, jouant sa r√©√©lection sur son image d’homme de fer capable de r√©sister aux groupes arm√©s ill√©gaux...
Ses adversaires n’ont d’ailleurs pas h√©sit√© longtemps √ s’engouffrer dans la faille. Parlant d’un ¬« Etat d√©linquant ¬ », le leader du Mouvement pour la r√©conciliation Alvaro Leyva a m√™me r√©clam√© la d√©mission de M. Uribe. Plus prudent, le lib√©ral Horacio Serpa, principal adversaire du pr√©sident, a not√© qu’il √©tait ¬« difficile de croire ¬ » que les sombres manoeuvres du DAS n’aient √©t√© que des ¬« initiatives personnelles ¬ ».

Etat criminel ou pommes pourries ?

Toutefois, au vu du peu d’empressement de la justice √ enqu√™ter, l’impact r√©el du scandale demeure incertain. Mais si d’autres acteurs devenaient aussi bavards, le coup port√© √ la cr√©dibilit√© de la d√©mocratie colombienne - souvent d√©cri√©e par le mouvement social - serait massif. ¬« Dans cette affaire, il ne s’agit plus de quelques fonctionnaires qui nagent en eaux sales ou de simples pommes pourries. Ce sont d’abondants indices que le plus important service d’intelligence du pays a √©t√© captur√© par des criminels ¬ », rel√®ve l’√©ditorialiste de Semana. Avant de s’interroger sur ¬« qui assumera la responsabilit√© politique du pire scandale de l’histoire du DAS ? ¬ »

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Qui a assassin√© Danilo Anderson ?

Mai 2004. La police v√©n√©zu√©lienne p√©n√®tre dans un ranch de la p√©riph√©rie de Caracas appartenant √ un riche opposant et arr√™te plus d’une centaine de Colombiens [4]. Selon les enqu√™teurs, ces hommes devaient attaquer une garnison dans le cadre plus vaste d’une offensive visant √ renverser Hugo Ch√°vez.
Cinq mois plus tard, le procureur v√©n√©zu√©lien Danilo Anderson, charg√© de l’enqu√™te sur le putsch manqu√© de 2002, meurt dans l’explosion de sa voiture.
Le point commun entre ces deux affaires ? L’implication suppos√©e des groupes arm√©s colombiens d’extr√™me droite. Selon le t√©moignage de Giovanni V√°zquez, un ancien agent du DAS infiltr√© au sein des paramilitaires et actuellement d√©tenu en Colombie, les paramilitaires auraient pr√©par√© l’assassinat de M. Anderson, en collaboration avec un groupe d’antichavistes. On comprend d√®s lors pourquoi le procureur Isa√≠as Rodr√≠guez, charg√© de l’affaire, tente activement de rapatrier Giovanni V√°zquez vers le Venezuela. Ainsi, d√©sormais, que Rafael Garc√≠a. Car si l’ancien responsable informatique du DAS assure n’avoir pas eu vent du projet d’assassinat de M. Anderson, il affirme que les services colombiens ont particip√© √ l’√©laboration d’un plan de meurtres de personnalit√©s v√©n√©zu√©liennes, dont le propre pr√©sident Ch√°vez. Mieux, selon Garc√≠a, six ministres colombiens √©taient au courant du projet !
Quant √ ses ma√ģtres d’oeuvre, ils n’√©taient autres que l’in√©vitable Jorge Noguera et son comp√®re paramilitaire ¬« Jorge 40 ¬ », dont la milice contr√īle justement la zone frontali√®re. Une complicit√© qui permet de mieux saisir comment une centaine d’hommes arm√©s ont pu franchir sans coup f√©rir l’une des fronti√®res les mieux contr√īl√©es du continent.
Depuis l’√©clatement de l’affaire - et contrairement √ ses habitudes -, Hugo Ch√°vez est rest√© tr√®s discret, m√©nageant son important voisin. Mardi, le vice-pr√©sident Jos√© Vicente Rangel a toutefois r√©clam√© des ¬« √©claircissements ¬ » √ Bogot√°. De son c√īt√©, le Parlement v√©n√©zu√©lien a annonc√© l’envoi d’une commission d’enqu√™te en Colombie.

Notes :

[1En 1995, le pr√©sident Ernesto Samper fut accus√© d’avoir √©t√© √©lu gr√Ęce √ des fonds du trafic de coca√Įne. Il fut blanchi par une commission parlementaire.

[2[NDLR] Consultez le dossier ¬« Avec Uribe, l’impunit√© pour les paramilitaires ¬ » sur RISAL.

[3Ex-responsable des services secrets péruviens, Vladimiro Montesinos est incarcéré pour corruption.

[4Vingt-sept d’entre eux ont √©t√© condamn√©s en octobre 2005 pour tentative d’assassinat de M. Ch√°vez.

Source : Le Courrier (www.lecourrier.ch/), Gen√®ve, 13 avril 2006.

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