Entretien avec João Pedro Stédile, MST
Brésil, Eldorado dos Carajás : 10 ans d’impunité
par Beatriz Pasqualino
Article publié le 17 avril 2006

Le 17 avril 1996, un cortège de 1 500 paysans sans terre se rendait à pied à Belém pour exiger des autorités de l’Etat du Pará, l’expropriation d’une immense propriété foncière non exploitée qu’ils occupaient depuis quelques temps. La réponse des autorités à cette marche fut sanguinaire : pour « désobstruer » la route, un contingent de plus de 150 hommes de la police militaire prit les manifestants en guet-apens et ouvrit le feu. Bilan connu : 19 morts sur le coup, 2 personnes qui succombèrent ultérieurement à leurs blessures, et près de 70 personnes qui souffrent encore aujourd’hui de séquelles suite à la fusillade. Cet acte odieux est connu comme le massacre d’Eldorado dos Carajás. Parmi les victimes, certaines furent assassinées à bout portant, d’autres mutilées, d’autres les deux à la fois.
Dix ans après les faits, l’impunité est totale : les soldats de la police militaire ont été acquités, et les deux seuls commandants ayant été jugés, et pourtant condamnés par deux fois respectivement à 228 et 154 ans de prison, ont été libéré fin 2005, dans l’attente de leur jugement en appel. Quant aux responsables politiques du massacre, ils n’ont toujours pas été inquiétés.
Scandalisés par cette froide barbarie, les paysannes et paysans de la Via Campesina, réunis ce jour-là au Mexique pour leur Conférence internationale, décidèrent de faire de cette date la Journée internationale des luttes paysannes.

Dix ans après le Massacre d’Eldorado dos Carajás, personne n’est derrière les barreaux. Comment le MST évalue-t-il ce qui a été fait par le gouvernement et la Justice dans cette affaire ?

Le Massacre d’Eldorado dos Carajás est symbolique sous de nombreux d’aspects. Il démontre la cruauté du latifundio [1] quand celui-ci contrôle l’Etat. Bien que nous ayons fait toutes les démarches nécessaires au niveau de la Justice, et mené toutes les luttes possibles pour que justice soit faite, dix années ont passé et les coupables n’ont toujours pas été punis. Depuis les responsables politiques, au niveau fédéral et de l’état du Pará, jusqu’aux hommes de main du massacre, les commandants de la Police militaire. C’est la raison pour laquelle nous espérons que la commémoration de ces 10 ans sera une raison supplémentaire pour que la société brésilienne fasse pression sur le pouvoir judiciaire et sur le gouvernement pour que, enfin, la justice soit faite, puisqu’il est impossible de faire revenir à la vie nos camarades.

Les mutilés et les familles des survivants dénoncent l’indifférence du gouvernement. Qu’a fait le MST à ce sujet ?

Le Mouvement des sans terre, grâce à nos avocats, cherche toutes les solutions juridiques possibles. Les mutilés et les familles des survivants ont reçu une petite aide mensuelle, mais à nouveau, ce qui est symbolique dans cette affaire, c’est que ce n’est pas seulement eux. Tous les pauvres de l’état du Pará reçoivent le même traitement. Dans cette région, quand il s’agit d’appui pour la santé et pour l’éducation, l’Etat est quasiment absent, parce que le pouvoir du latifundio est souverain à imposer sa marque et à traiter les pauvres comme s’il s’agissait de déchets sociaux. Et c’est contre cela que nous devons élever nos voix. Pas uniquement exiger la justice pour ces familles, qui souffrent des séquelles jusqu’à aujourd’hui. Mais aussi et surtout dénoncer l’absence de politiques publiques pour venir en aide aux pauvres de cette région, qui ne reçoivent, comme vous l’avez vu, aucune aide.

Quel rôle joue l’agrobusiness dans la réforme agraire en Amazonie ?

Dans cette région, il y a deux modèles agricoles qui s’affrontent. La population qui vit ici - des peuples indigènes (qui sont encore nombreux), aux paysans, qui sont venus pour travailler la terre - n’a absolument aucune fonction, car il n’y a pas de travail, pas de services publics, etc. Nous avons une population extrêmement pauvre, qui tout en vivant sur un territoire riche, voit ces richesses être utilisées pour l’accumulation du capital international et pour engrosser les comptes bancaires des transnationales états-uniennes et européennes, comme c’est le cas de Vale do Rio Doce, qui a été privatisée, et Dieu seul sait quels en sont les véritables propriétaires. Il est fondamental que le peuple brésilien, qui ne vit pas dans le Pará, sache que l’Amazonie aujourd’hui continue d’être pillée, spoliée, et que la population locale ne peut pas accéder à ces ressources.

Le gouvernement fédéral se vante de la réforme agraire qu’il réalise dans l’Amazonie, mais le MST fait de dures critiques à ce sujet. Quel est le modèle de démocratisation de la terre défendu par le Mouvement dans cette région ?

Avant de répondre à la question, je voudrais saisir l’occasion pour dénoncer quelque chose. Dans le sud du pays, le gouvernement dit qu’il n’est pas possible de réaliser la réforme agraire parce que les terres sont très chères, et parce que l’agrobusiness a tout modernisé. C’est l’explication donnée par le gouvernement pour justifier que la plus grande partie de la réforme agraire soit réalisée dans l’Amazonie. Mais le discours est différent une fois ici. Dans le Pará, en 2005, nous avons eu 35 mandats d’expulsion sur des zones d’installation des amis de la FETAGRI (Fédération des travailleurs de l’agriculture), et du mouvement syndical. Autrement dit, une contre réforme agraire. Depuis trois ans, depuis le début du gouvernement Lula, nous, le MST, nous avons toujours 3 500 familles qui campent dans des conditions précaires, malgré cette immensité de terre disponible. Pourtant l’INCRA (Institut nationale de colonisation et de réforme agraire), en trois ans, n’a installé dans cette région que 35 familles du MST.

Pour en revenir à la question : en Amazonie, comme je l’ai dit, le modèle du capital est celui de l’agrobusiness, qui exploite les ressources naturelles, que ce soit des minerais ou du bois, puis met en place de l’élevage extensif, surtout dans la région est du Pará. Dans le sud de l’Etat, près du Mato Grosso, l’agrobusiness essaye d’imposer le soja dans de grands champs de monocultures, ce qui va être une catastrophe pour la région amazonienne. Dans ce contexte, notre position est que le modèle de réforme agraire doit, en premier lieu, respecter la forêt originaire. Il y déjà beaucoup trop de terre dégradée, grilada [2], pour ne pas avoir besoin de faire des projets de colonisation sur des terres publiques. Laissons ces régions aux générations futures, qui en discuteront sûrement. Il faut prioriser l’expropriation des grands latifundios qui existent dans la région, encore des restes de l’époque de la dictature, quand les fazendeiros [3] les volaient aux indiens, en cooptant l’Institut de terres de l’état.

Récemment, le MST a occupé, près de Xinguara, une fazenda symbolique de l’agrobusiness, propriété d’une famille de fazendeiros de São Paulo, les Quagliato, celle qui a inspiré la telenovela « O Rei do Gado » (Le roi du bétail), de la Rede Globo. C’est un domaine de 200 mille hectares. Ma question est : est-il raisonnable, au Brésil, qu’une seule famille de São Paulo, qui ne vit même pas ici, contrôle 200 mille hectares pour élever des vaches ? Est-il juste qu’ils exportent cette viande sans qu’un seul centime de richesse ne revienne à la population locale ?

Il faut exproprier ces grands latifundios, parce qu’ils ne remplissent pas la fonction sociale, qui est de développer la région. La plupart portent atteinte à l’environnement, et ont déjà connu des cas de travail esclave. L’INCRA doit avoir le courage d’exproprier ces terres, afin d’être en conditions pour installer un plus grand nombre de familles. Cela ne peut plus être au compte goutte, 20 familles par ci, 100 familles par là. Le niveau de pauvreté dans la région est très élevé, il faut donc faire une réforme agraire massive, dont bénéficie un plus grand nombre de pauvres qui vivent dans les campagnes, et dans les périphéries des villes de la région, qui ne méritent même pas le nom de villes, parce que ce sont des agglomérats urbains qui dépendent de l’agriculture. C’est ce qui se passe dans des municipes tels que Corionopolis, Eldorado dos Carajas, Parauapebas, et Marabá.

Il faut utiliser les terres de Xinguara, Conceição do Araguaia, pour, dans un premier temps, faire en sorte que les paysans produisent des aliments tels que du riz, du haricot, du maïs et du manioc. Ensuite, essayer de récupérer ces terres avec une activité de sylviculture, « reforester » avec des plantes qui permettent de produire un revenu. Des fruits tropicaux, du café, du cacao, et aussi introduire de nouvelles lignes de production. Bien que les paysans d’ici n’y soient pas encore habitués, il est possible d’atteindre le développement avec de l’élevage laitier, de l’horticulture, de l’élevage de volaille, tout cela adapté aux conditions locales. Nous avons cette préoccupation. Le MST a signé un accord de partenariat avec une université, à Marabá, et nous sommes en train de former la première promotion d’agronomes de la région qui étudient à Marabá, avec une partie d’agroécologie, pour que ces personnes ne soient pas des vendeurs de poison et d’engrais, mais des agronomes connaisseurs de la terre amazonienne et que, grâce à cela, nous ayons aussi la possibilité de combiner la connaissance scientifique de l’agronomie de cette région.

Qu’est-ce qu’on peut faire pour interrompre ce cycle de violence qui implique des pistoleiros [4], le pouvoir judiciaire et la police militaire dans la région ?

Il faut faire une grande consultation populaire, qui commence avec la massification des mouvements. Pourquoi le pistoleiro et le fazendeiro sont-ils si puissants ? Ils agissent contre les petites communautés ou contre des leaders syndicaux. Si les mouvements massifient leur lutte, c’est déjà le premier pas contre la violence. Toutes les luttes ici dans la région doivent être faites à beaucoup parce que c’est une manière de se protéger contre la prépotence du fazendeiro qui est assuré de l’impunité. Il faut aussi faire une grande campagne dans la société pour qu’elle nous aide à faire en sorte que l’Etat brésilien cesse d’être de connivence avec le pouvoir économique, avec les fazendeiros et avec ces secteurs violents de la société. Et troisièmement, il faut en appeler à la conscience du pouvoir judiciaire. Faire pression sur lui pour qu’il applique la loi pour tous, et non uniquement au service des grands latifundistes. Un exemple est le cas de cette fazenda qui est en cours d’expropriation, la fazenda Peruano. Un juge fédéral, qui est resté deux jours à Marabá ; a émis une sentence en faveur du fazendeiro, et est rentré à Brasilia. Ceci est absurde. Ce n’est pas l’application de la loi, c’est une manipulation claire en faveur du pouvoir économique de la région.

Notes :

[1[NDLR] Un latifundio est une exploitation agricole de grande dimension, caractérisée en plus par un usage inefficace des ressources disponibles.

[2[NDLR] Dont la propriété a été acquise de manière frauduleuse et illégale généralement par de grands propriétaires terriens.

[3[NDLR] Grands propriétaires fonciers.

[4[NDLR] Tueurs à gage.

Source : Agência Noticias do Planalto (www.noticiasdoplanalto.net/) ; Brasil de Fato (www.brasildefato.org.br/), avril 2006.

Traduction : Isabelle Dos Reis, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net/).

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