Après les tueries de São Paulo
Le retour des périphéries
par Raúl Zibechi
Article publié le 8 juin 2006

Le 5 juillet 1962, dans le contexte d’une pénurie spéculative aiguë de riz et de haricots, et d’une grève générale décidée par les syndicats, les foules affamées de la Baixada Fluminense, périphérie pauvre de Rio de Janeiro, prirent d’assaut et mirent à sac deux mille commerces, à la recherche de nourriture. Ce jour-là, il y eut 42 morts et 700 blessés ; la furie populaire se concentra sur les entrepôts et les boulangeries. La police militaire se limita à empêcher que les pilleurs entrent dans les [beaux] quartiers cariocas, tandis que l’Association commerciale et industrielle appelait à l’aide les fusiliers marins. Ces épisodes accélérèrent la formation des escadrons paramilitaires financés par les commerçants et les industriels, qui feraient office d’une sorte de police privée.

La dictature militaire installée en 1964 [1] creusa davantage encore le fossé toujours plus grand entre les élites et la population pauvre, et accentua la criminalisation de la pauvreté. Même si les escadrons étaient apparus à la fin des années 50 pour appliquer la « solution finale » à des délinquants, la pratique de l’exécution sommaire - sa marque d’identité - se consolida sous le régime militaire, et fut utilisée non seulement contre le délit, mais aussi pour annihiler les militants de gauche. La police militaire, toujours mal payée, s’est impliquée dans la répression illégale, le jeu illicite et le trafic de drogues, avec la complicité de l’Etat - dominé par les mêmes élites qui l’avaient corrompue pour assurer leur propre protection face aux débordements de ceux qui vivaient à la marge - pour sceller l’impunité des assassins.

Violence et pauvreté vont de paire dans ce pays champion du monde de l’inégalité. Pour Francisco de Oliveira [2], la criminalisation de la pauvreté permet aux élites de décharger leur violence depuis le haut, comme « forme de domestication de la violence des pauvres ». En 1993, les massacres de la Candalária, où des escadrons mitraillèrent 45 enfants et en tuèrent huit, et de la favela Vicário General, à Rio, où ils assassinèrent 21 personnes, se soldèrent par l’impunité la plus absolue. En 2005, dans la Baixada Fluminense toujours - où la moitié des habitations n’ont pas de tout-à-l’égout -, la police militaire a assassiné 31 personnes qui... étaient dans la rue. La violence d’Etat et paramilitaire s’abat sur les périphéries parce que les classes dominantes voient les jeunes pauvres comme des ennemis.

Les récents événements de São Paulo - l’offensive du Premier commando de la capitale (PPC) [3] qui a causé la mort de 172 personnes au cours de 299 attaques - mettent clairement à nu l’échec des politiques répressives, dans l’état brésilien où les conditions carcérales sont les plus rigoureuses. D’aucuns pensent que le Brésil traverse une guerre sociale non déclarée, dont l’origine est la crise sociale la plus grande que le pays ait connue, avec des niveaux sans précédent de chômage et de sous-emploi : 27% des jeunes de 15 à 24 ans ne travaillent pas ni ne font des études. Le journaliste Leonardo Sakamato rappelle que São Paulo connaît un conflit armé depuis longtemps, et que l’unique différence de la troisième semaine de mai fut que « le champ de bataille, autrefois confiné à la périphérie, s’est déplacé au centre  ». Mais le fait le plus scandaleux réside dans les massacres perpétrés par la police militaire : une partie des 109 civils tués l’ont été de tirs dans la nuque ou dans le dos. Il ne s’agissait pas de combattants comme l’ont affirmé les autorités, mais d’une simple vengeance de la part de la police militaire. Les victimes sont toujours pauvres, noires, et vivent dans les périphéries. Les autorités d’un état riche comme São Paulo, gouverné par la droite, se refusent à identifier les corps et l’on présume qu’un certain nombre de cadavres ont été enterré dans le secret.

Dans une interview publiée par la Folha de São Paulo, Claudio Lembo, le leader ultraconservateur du Parti du Front libéral (PFL) qui appuya ouvertement la dictature, a exprimé du mépris pour ses paires de classe, ce qui révèle la profondeur de la crise morale des élites et de la droite brésiliennes.

Les inégalités gigantesques au Brésil sont une véritable insulte à la sensibilité et à l’intelligence humaines. Des millions de jeunes sans avenir sont condamnés à tomber dans la petite délinquance et dans le trafic de drogues comme unique alternative pour survivre. Plus encore : souvent dans les quartiers défavorisés, les chefs mafieux réalisent des travaux qui devraient être exécutés par l’Etat. Dans les prisons, la situation des 360 mille détenus de São Paulo est dégradante : beaucoup, face au manque d’espace, se suspendent aux barreaux pour dormir. Ce que les mutins réclamaient dans plus de 80 prisons était des téléviseurs pour voir le Mondial de foot.

La guerre contre les marginaux aggrave les choses. Les périphéries reviennent toujours. Henry Lefebvre a lu la Commune de Paris comme « une sorte de réplique populaire à la stratégie d’Haussmann  » et des élites. « Les ouvriers, expulsés vers les quartiers et les communes périphériques, sont revenus pour s’approprier l’espace ». Aujourd’hui, un milliard de pauvres vivent dans les périphéries urbaines du monde. Et leur nombre continue à augmenter. Mike Davis compare les révoltes de plus en plus fréquentes dans les périphéries, comme celle qu’a connue Los Angeles en 1992, à « une mutinerie pour le pain sous des formes post-modernes ». Son dernier livre, Planète bidonvilles (Ab irato, 2005), se termine par une phrase qui résume bien la situation actuelle : « Si l’Empire peut utiliser des technologies orwelliennes de répression, ceux qui vivent à la marge ont les dieux du chaos de leur côté ».

De Paris à São Paulo, une même réalité : des millions de pauvres condamnés à vivre sans avenir sont en train de dire « assez ! », et ils le font comme ils peuvent. Un milliard de mutins potentiels, concentrés dans les périphéries des grandes villes du Tiers Monde, font la promesse que la guerre sociale en cours sera une conflagration dévastatrice.

Notes :

[1[NDLR] Le régime démocratique du président João Goulart a été renversé par les militaires en avril 1964. Goulart avait annoncé qu’il allait mettre en oeuvre une réforme agraire radicale et qu’il allait procéder à la nationalisation des raffineries de pétrole. Il fut renversé par les militaires. Le lendemain du coup, les Etats-Unis reconnaissaient le nouveau régime militaire. La dictature prit fin en 1985.

[2[NDLR] Sociologue, professeur à l’Université de São Paulo (USP) et fondateur historique du Parti des Travailleurs (PT).

[3[NDRL] Faction criminelle mafieuse née au début des années 90, et dont l’une des particularités est d’avoir plusieurs leaders contrôlant des établissements carcéraux de la ville de São Paulo.

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx), 26 mai 2006 ; El Clarín de Chile (http://www.elclarin.cl), 26 mai 2006.

Traduction : Isabelle Dos Reis, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net).

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