Argentine : travail esclave et surexploitation
par Verónica Gago
Article publié le 1er août 2006

Des ateliers de confection textile avec des employés boliviens. Une augmentation des heures de travail dans les petits commerces et dans les supermarchés. Des conditions précaires dans les call centers et dans la construction. La sous-traitance et la tertiarisation dans les moyennes et grandes industries. La précarité dans le secteur du conditionnement de poisson et dans le secteur agricole. D’un point de vue moral, on appelle cela du « travail esclave ». Mais tous ces cas sont des cas de surexploitation, une organisation des relations du travail qui recherche des profits extraordinaires.

Ce n’est pas uniquement dans le secteur textile que le travail se caractérise par son aspect informel et une production payée à la pièce ou à la tâche. C’est aussi le cas des emplois dans le commerce de détail, les supermarchés, les centres d’appel et de démarchage par téléphone ainsi que dans la construction. Il est aussi en vigueur dans les grandes et moyennes entreprises qui utilisent des travailleurs temporaires ou sous-traitent des activités. On trouve également des situations de ce genre dans la filière du conditionnement du poisson et dans certains segments du travail agricole, comme la récolte de fruits au sud et au nord du pays, et la récolte de canne à sucre dans la province de Tucumán. Et il convient encore d’ajouter les sous-traitances qu’organise le secteur public pour les tâches de nettoyage et d’entretien. Ce paysage des rapports de travail met en évidence une tendance qui est en train de se généraliser : celle de la surexploitation du travail. Il ne s’agit pas de l’idée à consonance morale du « travail d’esclave », popularisée à propos des ateliers de confection textile employant des Boliviens, mais d’une réalité beaucoup plus étendue, et qui est à la l’origine des gains extraordinaires entraînés par cette surexploitation.

Aujourd’hui, en Argentine, plus de 39% de la main-d’œuvre « occupée » travaille en moyenne 12 heures par jour. Outre l’extension de l’horaire de travail, les emplois soumis à surexploitation sont caractérisés par une « précarisation contractuelle » - en réalité, ledit travail au noir - et par des salaires fluctuants qui se situent souvent au-dessous du minimum légal. Les conditions de travail - aussi bien en ce qui concerne le milieu ambiant de travail que les conditions sanitaires qui y règnent - sont souvent à haut risque. Cela se traduit par une augmentation rapide des accidents de travail. Le taux élevé de chômage et un modèle centré sur l’exportation utilisant le moins de main-d’œuvre possible constituent l’autre volet de cette surexploitation qui, dans les pays périphériques, constitue « un avantage comparatif » pour les entreprises. Plus que du « travail d’esclave », ce que l’on constate sur le marché du travail argentin est une forme organisationnelle et productive du travail précaire pour de vastes secteurs, ayant pour conséquence une main-d’œuvre toujours plus segmentée et hiérarchisée.

Ce phénomène n’est pas seulement local. Etant donnée la concurrence internationale féroce à laquelle est soumise la production, la surexploitation du travail devient une exigence croissante bien au-delà d’un îlot isolé ou de quelques branches ou espaces géographiques exceptionnels tels que les régions frontalières. La surexploitation se nourrit des niveaux élevés de flexibilisation du travail et de la possibilité d’employer des travailleurs et travailleuses temporaires. Ces caractéristiques permettent d’augmenter la productivité du travail et en même temps de payer ce dernier de moins en moins par rapport à ce qu’il produit. Dans le sillage des processus de privatisation, de sous-traitance et de désindustrialisation, un certain type de régulation étatique et institutionnelle soutient cette reconfiguration du monde du travail ; reconfiguration que les instances étatiques sont incapables de contrôler directement.

Héctor Palomino, directeur des Etudes sur les relations de travail au ministère du Travail, considère que durant les années 1990 la politique publique d’inspection a été désarticulée. Même s’il existe maintenant une « politique d’Etat pour régulariser le travail », il signale que l’un des problèmes, surtout dans le secteur de la confection et de l’industrie textile, est dû au fait qu’une grande partie des travailleurs se trouve dans des établissements de moins de 5 salariés, établissements qui sont « invisibles » à l’inspection. Lorsqu’il s’agit de quantifier cette « informalisation » du travail, les chiffres ne constituent donc que des « approximations indirectes ».

Des extrêmes

C’est dans l’industrie textile qu’apparaissent les traits les plus extrêmes de ces conditions. De son côté, dans l’industrie du poisson, le salaire est misérable pour des horaires quotidiens pouvant atteindre 16 heures, avec des emplois au noir, sans couverture médicale ni prévoyance sociale. Mais la situation est également précaire dans des domaines très modernes comme les cabines dans lesquelles des dizaines de jeunes travaillent comme téléopérateurs d’entreprises sous-traitantes, utilisées par des transnationales. Ce qui caractérise ces tâches, davantage que l’extension des horaires, c’est l’intensification du travail et son niveau très élevé de rotation, comme paradigme de la surexploitation. Dans les régions agricoles, la flexibilisation du travail est introduite de manière hiérarchique : il existe une différentiation croissante entre un groupe réduit de travailleurs stables, qualifiés et mieux rétribués, et un grand nombre de travailleurs et travailleuses occasionnels, moins qualifiés et moins payés, en situation de précarisation sociale.

Selon Claudio Lozano [économiste de la CTA - Centrale des travailleurs argentins], la surexploitation que l’on constate sur l’ensemble du marché du travail découle de deux facteurs clés : un taux de chômage de 14,1% (en comptant les plans sociaux) et des revenus moyens bas. Le salaire mensuel moyen est de 722 pesos [environ 180 euros] pour les travailleurs ayant un emploi, alors qu’à fin 2005 on estimait que le seuil de pauvreté se situait déjà aux alentours de 860 pesos [218 euros]. « Cette situation entraîne une disponibilité élevée de la force de travail qui impose des limites au salaire moyen, dont l’augmentation se situe bien en dessous de celle du PIB. C’est ce degré élevé de disponibilité de la force de travail qui pèse sur les conditions de l’emploi, permettant ainsi des situations de surexploitation. Le niveau élevé de chômage affecte l’ensemble des secteurs du marché du travail : personne n’échappe à la peur d’aller grossir les rangs de l’armée des chômeurs. »

Découpés en tranches

Les 39% de personnes ayant un emploi travaillent en moyenne 12 heures par jour. Un des cas emblématiques est celui de la filière du conditionnement du poisson, qui concerne 4 500 travailleurs précaires dans la seule industrie de Mar del Plata. Tous les jours à minuit, des centaines de personnes se rendent devant les entreprises pour tenter de décrocher un petit boulot : cela signifie que jusqu’à l’arrivée de la cargaison de poisson, ils ne savent pas s’ils seront embauchés pour la journée. Contrairement aux travailleurs regroupés dans des coopératives (qui est une autre forme de sous-traitance), ils doivent chaque jour essayer d’obtenir un « boulot ». Le travail commence à 2 ou 3 heures du matin et dure entre 12 et 16 heures. Chaque travailleur doit fournir tout ce qui est nécessaire pour effectuer le travail (vêtements blancs, bottes, couteaux, planches, etc.). Ce n’est qu’à la fin de la journée qu’il saura combien ce « petit boulot » lui rapportera. En effet, le montant dépend de facteurs tels que le nombre de kilos de poisson découpés, la taille et la qualité du poisson. Actuellement, la journée est payée entre 40 et 70 pesos [entre 10 et 18 euros].

Les invisibles

Il est difficile d’évaluer la situation dans les emplois ruraux et agroindustriels, en particulier dans le secteur de l’exportation de fruits frais et de leurs dérivés. La chercheuse Monica Bendini, du Groupe d’Etudes sociales agraires de l’Université del Comahue, a déclaré dans un entretien que la fruiticulture pratiquée à Rio Negro et Neuquén se caractérise par « diverses modalités de sous-traitance qui exercent une influence sur les rapports de travail et sur la persistance de travail non déclaré ». Selon des estimations syndicales, le travail au noir oscille entre 25 et 35%, selon la zone et le type d’unité productive. Dans la province de Mendoza, où la production de fruits atteint des chiffres record, une analyse patronale publiée sur une page web met en évidence une tendance qui n’apparaît pas encore dans les statistiques. En effet, le secteur privé a fait part au gouvernement provincial de sa préoccupation pour le cas où la décision d’avancer le début des classes se confirmerait, ce qui « restreindrait la présence, dans les plantations, de beaucoup de mères qui seront prises par le rythme scolaire avec leurs enfants plus tôt que prévu  ». Bendini souligne ainsi cette autre modalité de la flexibilisation : « la féminisation du travail dans les cultures ».

Flexibilité

La reconfiguration des divers secteurs obéit à une double flexibilité en fonction, d’une part, de l’introduction de technologies entraînant une réorganisation des processus de production et la suppression ou modification des postes de travail, et, d’autre part, d’une flexibilité du travail qui déstabilise la condition même du travailleur. Dans de nombreux secteurs de production, ces deux facteurs se combinent pour préparer le terrain à la surexploitation.

Ce sont les répercussions de la réorganisation du secteur du textile entre 1993 et 2003 qui ont créé un contexte où les ateliers de confection clandestins et au noir sont devenus la règle. Selon un rapport de la Cepal [Commission économique pour l’Amérique latine], en effet « cela a provoqué une évolution globale très défavorable en termes de nombre d’ouvriers occupés et de nombre d’heures travaillées dans l’industrie, une stagnation des niveaux de productivité du travail en termes de valeur ajoutée et une réduction persistante des salaires réels perçus par les salariés du secteur ».

Le secrétariat de l’Industrie du ministère de l’Economie commente ainsi la situation des call centers, dont une grande partie sont offshore : « D’importantes entreprises de l’extérieur, dont Motorola, Microsoft, Hewlett Packard, IBM, Sony, Reuters et HBO, ont choisi notre pays pour offrir depuis ici les services de centre d’appel à leurs clients dans différents pays du monde ». Ce secteur, en pleine expansion du point de vue du nombre de personnes employées (il atteindrait 50 000 postes cette année), se développe parce que « l’Argentine compte de nombreux avantages compétitifs dans le coût des principaux investissements qu’exige cette activité : énergie électrique, télécommunications et main-d’œuvre ». Selon ce même rapport, les coûts de la main-d’œuvre sont les suivants : « les journées de travail coûtent environ 2,50 dollars de l’heure à Córdoba et à Rosario, comparées à 3 dollars l’heure à Buenos Aires, 4,25 dans la Ville de Mexico, 5,25 au Costa Rica et 5,60 au Chili  ».

Ainsi, la situation dans les différents secteurs confirme la tendance à une organisation du travail qui fait pression sur l’ensemble du marché de l’emploi, poussant à une flexibilisation généralisée de la main-d’œuvre et à la surexploitation de quelques segments de la production comme exigence de rentabilité pour les entreprises locales et transnationales qui s’installent dans le pays.

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Les conditions de la libre exploitation

Entretien avec Osvaldo Battistini, collaborateur auprès du Programme de recherches économiques sur la technologie de travail et l’emploi.

Comment caractériser la surexploitation du travail en Argentine ?

Osvaldo Battistini

Il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau, et il ne se limite pas aux seuls cas connus de personnes travaillant avec un statut de quasi-esclavage dans des ateliers clandestins. Cette réalité est au contraire en rapport direct avec un modèle (économique) dont l’objectif principal est de créer des conditions de libre exploitation de la force de travail. Cela a commencé avec la dictature militaire et s’est approfondi avec Menem [1] et Cavallo [2] par une flexibilisation des emplois et l’augmentation constante du chômage qui ont permis au patronat d’introduire plus facilement la surexploitation de la force de travail.

Comment cela s’est-il traduit dans les faits ?

L’Etat a donné aux patrons des signaux qui les incitaient à introduire des conditions contractuelles déterminées par eux seuls. En effet, depuis le milieu des années 1970, l’Etat a pris des mesures qui ont vidé de sa substance l’inspection du travail en supprimant les contrôles sur les conditions de travail, et en déléguant une partie de cette activité à des organismes privés. Depuis l’introduction de la Loi sur les accidents de travail et la création des ART (assurance des risques du travail) ainsi que de la Superintendance des risques du travail, l’Etat faisait clairement passer le message suivant : « Ce qui se passe à l’intérieur des entreprises n’est plus un problème public  ».

Ce phénomène est-il limité à certains secteurs ?

Ce problème touche en premier lieu les secteurs les plus appauvris de la population ou des immigrants. Mais le phénomène ne s’arrête pas là. Il faut également voir le nombre de jeunes de la classe moyenne qui sont obligés d’effectuer des heures supplémentaires dans leurs emplois sans que cela soit rétribué, ou qui apportent une partie de leur travail à la maison, sans que ce travail supplémentaire soit payé, convaincus qu’ils pourront ainsi se faire bien voir par leurs chefs et avoir dès lors une chance d’obtenir de futures promotions. Il faut aussi comprendre que le climat de concurrence entre les individus s’intensifie, ce qui profite à la surexploitation.

Quel rôle joue l’Etat ?

Il existe bien des lois, mais si personne ne contrôle leur application elles n’ont pas de sens. Le principal coupable de ce qui arrive est celui qui n’exerce pas un contrôle alors même qu’il a le pouvoir de police par rapport aux entreprises. Les entrepreneurs, de leur côté, ont fait pression pour que l’ensemble des mesures de politique du travail de type néolibéral entre en vigueur. Et ce sont eux qui, aujourd’hui, engrangent des taux de profit impressionnants. L’Etat pourrait élaborer une politique de contrôle des prix qui tienne compte de la redistribution du travail.

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« L’Etat tolère la situation »

Entretien avec Pablo Levin, professeur d’économie à l’Université de Buenos Aires.

Qu’entend-t-on par surexploitation ?

Pablo Levin

Ses manifestations sont multiples, mais il faut souligner que la cause qui génère la surexploitation est absolument nécessaire du point de vue du développement du capitalisme, comme conséquence du processus de différentiation du capital. Dans l’économie, cela s’exprime par le fait que certaines entreprises qui sont au bas de la structure hiérarchisée ne peuvent exister en tant que telles autrement que si elles surexploitent les travailleurs.

Le travail qualifié d’« esclave » doit-il être abordé du point de vue moral ?

Le problème n’est pas que ces entreprises pourraient être plus gentilles mais ne le veulent pas : la surexploitation est la seule manière pour elles d’exister. Et cela parce qu’à l’autre extrême de la même pyramide, d’autres entreprises obtiennent « normalement » des taux de profit extraordinaires sans elles-mêmes recourir à la surexploitation.

Pourquoi ?

L’existence conjointe d’une exploitation - que nous pourrions qualifier avec beaucoup de réserves de « normale » - et d’une surexploitation n’est possible qu’à cause de l’énorme masse de chômeurs qui font pression sur les salaires des travailleurs sous-occupés et qui indirectement font pression sur toute la hiérarchie de qualifications des salariés, qui à son tour reflète la hiérarchie des entreprises.

Quels ont été les effets de la dévaluation du peso dans ce scénario ?

La dévaluation a eu un impact sur le salaire relatif. Au début des années 1970, la somme totale des salaires se montait à plus de la moitié du produit intérieur brut, et encore bien davantage si on le calcule sur le produit net. Cette proportion a fort baissé, et présente actuellement des niveaux qu’on aurait jadis considérés comme incompatibles avec le fonctionnement de l’économie. Cela masque l’augmentation massive du chômage : aujourd’hui les travailleurs qui perçoivent un salaire ne sont plus nombreux. La seule forme de réalisation du capital se fait à travers des échanges rapides et précaires qui ne débouchent pas sur la création de capacités productives importantes.

Quel est le rôle de l’Etat dans cette forme d’organisation du travail ?

L’Etat tolère cette situation, il répond aux conflits en essayant de les atténuer et de les transformer en situations normales. Très souvent, le type d’outil qu’il utilise ne fait qu’aggraver les choses, comme c’est le cas pour les plans sociaux [plan d’aide aux chômeurs, d’un montant très réduit, mais qui fixe de fait une référence salariale].

Notes :

[1[NDLR] Carlos Menem, président « péroniste » de l’Argentine de 1989 à 1999. Son gouvernement est associé à la corruption et à l’imposition de politiques néolibérales agressives.

[2[NDLR] Directeur de la Banque centrale durant la dictature et ministre de l’économie sous les présidences de Menem et de De La Rua.

Source : Cash, supplément économique hebdomadaire du quotidien argentin Página 12 (www.pagina12.com.ar), 26 mai 2006.

Traduction : revue A l’encontre (www.alencontre.org). Traduction revue par l’équipe du RISAL.

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