Bolivie : une renationalisation en trompe l’Ň“il qui suscite des espoirs...
par Pierre Franti
Article publiť le 15 mai 2006

C’est avec un sens aigu de la mise en sc√®ne qu’Evo Morales a annonc√©, le 1er mai dernier, la renationalisation des hydrocarbures. L’annonce a eu l’effet d’un coup de tonnerre d’autant que, chor√©graphie oblige, au moment m√™me o√Ļ le pr√©sident s’exprimait depuis Carapari, un site p√©trolier de la r√©gion du Chaco, au sud de la Bolivie et la plus riche en hydrocarbures, l’arm√©e occupait 56 sites d’extraction et de production appartenant √ des compagnies √©trang√®res.

C’est par un d√©cret, le ¬« d√©cret supr√™me 28701 ¬ » intitul√© ¬« heroes del Chaco ¬ » - s’identifiant ainsi √ la guerre men√©e contre le Paraguay pour le contr√īle de cette riche r√©gion durant les ann√©es trente du si√®cle pass√© - que les privatisations et les largesses conc√©d√©es par le gouvernement de Sanchez de Lozada (1993-1997) aux compagnies p√©troli√®res transnationales ont √©t√© annul√©es. Celles-ci accordaient en particulier 82 % des revenus de l’exploitation du sous-sol aux multinationales, les 18 % restants allant renflouer le Tr√©sor national.

Multinationales : mainmise totale

C’√©tait une rupture de taille avec ce qui se pratiquait avant. Ainsi, puisque la Constitution n’admettait pas que des entreprises priv√©es d√©tiennent les ressources du pays, de 1985 √ 1996, ann√©e de la privatisation, le secteur p√©trolier avait rapport√© au Tr√©sor de la R√©publique presque quatre milliards de dollars. Depuis, ces rentr√©es ont fondu, alors que les principales transnationales s’implantaient dans le pays et que d’autres, qui y op√©raient d√©j√ , consolidaient leurs positions.

Parmi les plus importantes, il faut citer la pr√©sence de British Gaz et de British Petroleum, de la fran√ßaise Total, de la br√©silienne Petrobras, de l’espagnole Repsol, de Shell, Exxon et de... Enron. La d√©couverte en 1997 d’immenses r√©serves de gaz pla√ßant la Bolivie au deuxi√®me rang parmi les puissances gazi√®res en Am√©rique du Sud juste derri√®re le Venezuela ne fit qu’aiguiser les app√©tits des multinationales.

C’est une situation qui avait suscit√© d’immenses r√©voltes populaires, d’abord contre la privatisation de l’eau, et qui avait abouti, en octobre 2003 au renversement du pr√©sident Gonzales de Lozado. Le 18 juillet 2004, un referendum fut organis√© sur la question des hydrocarbures : plus de 70 % des Boliviens se prononc√®rent en faveur de la r√©cup√©ration nationale de leur propri√©t√©. C’est √ la suite de ce r√©f√©rendum que le nouveau gouvernement a adopt√©, en mai 2005, une nouvelle loi sur les hydrocarbures qui, si elle augmentait les imp√īts sur les royalties, ne s’adaptait pas moins √ leur appropriation priv√©e par les multinationales. Cette situation a provoqu√© une r√©action imm√©diate de la population en faveur de la nationalisation sans indemnit√©s des hydrocarbures.

La tentative de derni√®re minute du gouvernement de pr√©senter une loi pr√©voyant la r√©partition inverse des revenus - 82 % √ l’Etat et 18 % aux multinationales - ne trouva alors pas gr√Ęce aupr√®s de la population qui, √ la force d’une nouvelle insurrection en mai et juin 2005, chassa le gouvernement de Carlos Mesa Gisbert. C’est ce qui permit au sp√©cialiste des mouvements indig√®nes Alvaro Garcia Linera d’affirmer que ¬« jamais comme aujourd’hui [en 2005], il n’y eut une disponibilit√© sociale aussi importante pour r√©ussir √ ce que les secteurs "subalternes" imposent aux √©lites de l’Etat des changements transcendantaux dans la structure du pouvoir et, √©videmment, sur le th√®me des ressources naturelles ¬ ».

Un décret en forme de compromis

C’est pourtant la loi du gouvernement Mesa qui refait surface aujourd’hui et qui est pr√©sent√©e comme la r√©ponse aux besoins exprim√©s par la majorit√© de la population. En effet, le d√©cret du 1er mai s’articule en trois volets. D’abord, il affirme la propri√©t√© publique sur l’ensemble des ressources du sous-sol bolivien. Mais, parall√®lement, il reconna√ģt la propri√©t√© priv√©e sur l’extraction et la transformation des hydrocarbures, tout en la soumettant √ la commercialisation par le biais de la soci√©t√© nationale Yacimientos petroliferos bolivianos (YPFB). Il fixe enfin un d√©lai de 180 jours aux multinationales pour adapter les contrats √ la nouvelle loi.

Selon celle-ci, la r√©partition des revenus avec les transnationales qui produisent plus de 100 millions de pieds cubes de gaz naturel est inverse √ celle pr√©vue pr√©c√©demment : 18 % des revenus leur sont attribu√©s, les 82 % restants √©tant d√©volus √ l’Etat. Cependant, le d√©cret reconna√ģt √ ces m√™mes compagnies le droit √ un taux de profit d’au moins 25 % et donc le droit de participer √ la fixation des prix des hydrocarbures, y compris pour le march√© int√©rieur.

Quant aux autres compagnies, celles qui produisent moins de 100 millions de pieds cubiques, la part des revenus qui leur est r√©serv√©e atteint les 50 %. De fait, ce n’est que la propri√©t√© des ressources du sous-sol qui est nationalis√©e, la fixation de leurs prix ainsi que la distribution restant en mains priv√©es.

C’est ce qui fait dire √ Carlos Rojas, le principal dirigent de la FEJUVE, la f√©d√©ration des comit√©s de quartier de El Alto que cette mesure ¬« n’est que l’application de la loi sur les hydrocarbures de l’ancien gouvernement de Mesa, celui qui a √©t√© renvoy√© par l’insurrection des habitants de la ville de El Alto, qui se sont mobilis√©s en mai et juin 2005. Car cela, ce n’est pas une nationalisation parce que les mouvements sociaux ont exig√© une nationalisation assortie de la confiscation des biens des multinationales et de leur expulsion du pays. Ce qu’on nous propose par contre, c’est une r√©gularisation des contrats institutionnels avec les multinationales ¬ ».

D’autres dirigeants du mouvement social, √ l’instar de Jaime Solares, de la COB, la centrale ouvri√®re bolivienne et de Felipe Quispe de la centrale paysanne CSUTCB, se sont aussi exprim√©s en ce sens depuis le 1er mai, ceci d’autant que la tant attendue annonce de l‚€˜augmentation de 20 % des salaires pr√©vue √©galement pour le 1er mai n’est pas venue.

Un espoir pour tout le continent...

Mais, pour juste que soit l’appr√©ciation de Carlos Rojas, la d√©cision de Morales a eu un impact fort diff√©rent et a suscit√© un immense espoir au-del√ des fronti√®res boliviennes. C’est ainsi par exemple que, au Br√©sil, plusieurs voix se sont √©lev√©es pour saluer le principe de la nationalisation et inviter le gouvernement de Lula non seulement √ ne pas d√©fendre les int√©r√™ts de Petrobras - qui contr√īle plus de 20 % des hydrocarbures boliviens et en assure la vente au Br√©sil en collaboration avec Enron - mais √ en faire de m√™me avec les ressources naturelles du Br√©sil, celles de l’Amazonie en particulier.

Dans un communiqu√© du 2 mai, Luciana Genro, d√©put√©e du Parti Socialisme et Libert√©, saluait la d√©cision bolivienne en la traitant de ¬« d√©cision historique de r√©cup√©ration pour le pays des ressources naturelles dont il a √©t√© spoli√©, une spoliation qui en a fait l’un des pays les plus pauvres d’Am√©rique ¬ » avant d’ajouter que la d√©cision de Morales ¬« est une mesure pour tous les Latino-am√©ricains ¬ ».

De son c√īt√©, Emir Sader, l’intellectuel altermondialiste br√©silien bien connu, r√©sumait la chose en ces termes : ¬« Un pays qui ne peut contr√īler ses ressources peut difficilement d√©finir ses destin√©es ¬ ». Un autre intellectuel br√©silien, Ladislaw Dowbor, professeur d’√©conomie √ l’universit√© pontificale catholique de Sa√Ķ Paolo expliquait de son c√īt√© que ¬« ce sont des biens [les hydrocarbures] qui sont propri√©t√© du pays et pas d’une entreprise. Depuis quelques ann√©es, il existe une forte tendance √ la privatisation des ressources, pas seulement du p√©trole, mais aussi de l’eau. Ainsi, [en Bolivie] √ peu pr√®s un quart des d√©penses des familles √©tait consacr√© √ l’achat de l’eau parce qu’elle avait √©t√© privatis√©e. ¬ » (Brasil de fato, 2 mai 2006).

... mais pas pour les multinationales et leurs laquais

Malgr√© une nationalisation bien timor√©e, la r√©action des multinationales ne s’est pas fait attendre. Alors qu’elles sont soup√ßonn√©es de financer l’intense campagne publicitaire √ l’int√©rieur du pays - un spot t√©l√©vis√© toutes les dix minutes ! - qui vise √ accr√©diter cette ¬« renationalisation ¬ », √ l’ext√©rieur, les multinationales s’emportent.

Alors qu’Exxon s’abstient pour le moment de toute critique - elle figure au grand √©tonnement de tous parmi les ¬« petites entreprises ¬ », celles qui produisent moins de 100 millions de pieds cubes et qui b√©n√©ficient de 50 % des revenus - ce sont Petrobras et l’espagnole Repsol - qui contr√īle 25,7 des r√©serves gazi√®res du pays - qui donnent de la voix.

Le patron de Repsol, Antoni Brufau, s’exprimant sur une radio argentine estimait pour le ¬« d√©plorer ¬ » que ¬« cette d√©cision instaure une nouvelle relation entre les Etats et les entreprises ¬ ». D’ailleurs, depuis l’arriv√©e √ la pr√©sidence de Morales, le titre de Repsol a d√©j√ perdu plusieurs points √ la bourse de Madrid.

Pour sa part, toujours particuli√®rement lucide, le Financial Times (2 mai 2006) affirme que ¬« cette d√©cision envoie un signal extr√™mement n√©gatif √ tout le march√© p√©trolier et gazier. C’est un signal qui met √ l’ordre du jour la nationalisation, non seulement en Bolivie ou au Venezuela, mais √©galement au Mexique et au Kowe√Įt ¬ ».

Mais ce sont surtout les gouvernements respectifs qui interviennent dans le d√©bat. Au Br√©sil, ce n’est pas moins qu’une r√©union extraordinaire du gouvernement qui a √©t√© convoqu√©e par Lula dans le but ¬« de prendre des mesures contre le pr√©sident bolivien ¬ ».

Et depuis l’Espagne, le gouvernement Zapatero, celui qui se pla√ģt √ se pr√©senter comme le gouvernement de la paix et des droits sociaux, n’a pas pu se priver de d√©finir comme ¬«  inqui√©tantes, les mesures prises par le gouvernement bolivien ¬ » et d’exprimer ¬« sa vive pr√©occupation concernant les informations venant de Bolivie au sujet du d√©cret de nationalisation ¬ » (Le Monde, 1er mai 2006).

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Le gaz bolivien

Avec 1375 milliards de mètres cubes, la Bolivie concentre les deuxièmes réserves latino-américaines de gaz après le Venezuela.

Les multinationales implantées depuis les privatisations des années 1990 sont au nombre de vingt-six. Parmi elles, les plus importantes sont Repsol (Espagne), Total (France), Exxon (Etats-Unis), British Gaz (Grande Bretagne) et Petrobras (Brésil).

La compagnie nord-am√©ricaine Enron, au centre d’un important scandale en 2001, participe avec Shell √ la distribution du gaz en Bolivie - un gazoduc de six pouces (15,24 centim√®tres de diam√®tre (cm√˜) construit il y a trente ans largement insuffisant pour approvisionner des villes comme La Paz et El Alto - et, avec la br√©silienne Petrobras au gazoduc qui exporte plus d’un quart de la production gazi√®re vers le Br√©sil.

Un gazoduc de 86 cm√˜ s’√©tend jusqu’√ Sa√Ķ Paolo, au Br√©sil, avec une capacit√© d’exportation de 30 millions de m3 par jour. Un autre gazoduc de 20 cm√˜ dessert √©galement le Br√©sil, tandis qu’un troisi√®me, sur la fronti√®re sud, va en Argentine pour une exportation de 2,35 millions de m3 par jour.

Source : La Br√®che (http://www.labreche.ch/), n¬°23, mai 2006.

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