San Martín, le général au-dessus de la mêlée
par Thibaut Kaeser
Article publié le 28 août 2006

Libérateur, au début du XIXe siècle, de l’Argentine, du Chili et du Pérou, San Martín fut un homme magnanime et un militaire exceptionnel, à l’écart de la politique politicienne.

Rares sont les artisans de l’émancipation de l’Amérique latine qui ont réussi à créer un tel consensus autour de leur personne. Ce fait tient quasiment du miracle lorsqu’on sait que le général Juan José de San Martín était argentin, car les figures historiques les plus adulées sont aussi les plus controversées sur les bords du Río de la Plata - tel le fameux couple Juan Domingo et Evita Perón. Dans la confusion sanglante des luttes d’indépendance, qui furent en grande partie des guerres civiles, peu nombreux furent les chefs militaires et politiques irréprochables. La plupart des caudillos furent des ambitieux rompus aux luttes d’influence les plus troubles, tandis que leur vision politique s’érodait au contact des réalités complexes. Mais dans cette génération ou l’on trouve le pire comme le meilleur, le général San Martín est sans conteste la figure la plus noble et la plus admirable. De l’extrême droite à l’extrême gauche, les Argentins sont au moins d’accord sur ce point-là.

Né a Yapeyú en 1778 (province de Corrientes), San Martín est le fils d’un général espagnol et d’une créole argentine. Destiné à la carrière des armes, il étudie dans la plus prestigieuse école militaire : le Collège des nobles de Madrid. Sa voie semble toute tracée. En 1791, il fait son baptême du feu contre les Maures à Oran. Puis il grade progressivement au sein de l’armée royale. Mais la Révolution française a éclaté et se répand hors de ses frontières. En 1808, Ferdinand VII est déposé par Napoléon, qui installe son frère Joseph sur le trône.

L’invasion de la Péninsule ibérique plonge l’Espagne dans une guérilla impitoyable, alors que les colonies d’Amérique hésitent entre le loyalisme et la rupture face à la vacance du pouvoir légitime. La Couronne d’Aragon et de Castille vacille, elle a besoin de ses meilleurs hommes. San Martín répond présent. En 1808, il se distingue lors de la bataille de Bailén, puis à la bataille d’Albuera contre les troupes napoléoniennes. Mais ce combat n’est plus le sien. En Argentine, la Révolution de mai 1810 marque la rupture avec Madrid. Les changements s’accélèrent dans la vice-royauté de la Plata, et il y est plus que sensible.

Fin 1811, San Martín prend langue avec des compatriotes émigrés à Londres. Initié à la franc-maçonnerie, il rentre en Argentine en mars 1812 et fonde la loge Lautaro - en référence au chef indien mapuche qui résista aux Espagnols lors de la Conquista du Chili. Cette loge joue un rôle capital dans l’émulation patriotique qui agite le Río de la Plata. Militaire renommé, San Martín est chargé par Buenos Aires de former le régiment des Granaderos a caballo (grenadiers montés) : sa troupe met en déroute les fantassins royalistes à San Lorenzo. L’indépendance de l’Argentine, qui n’a toutefois pas attendu San Martín pour se dessiner, est acquise dans les faits. Buenos Aires exulte, mais Madrid n’a pas dit son dernier mot car cette lutte se déroule à l’échelle continentale. Lucide, San Martín l’a compris. Pour rompre tout lien avec la Métropole, il faut s’attaquer au coeur de l’empire colonial espagnol, puisque les rives du Rio de la Plata sont désormais assurées. Il faut marcher sur le Pérou - et cette tâche lui incombe.

Fin 1813, il commence sa traversée de l’Argentine d’est en ouest. Les militaires accourent auprès de l’homme qui recueille leurs suffrages. Lui s’assure que son projet est bien compris de tous. Craignant déjà les divisions entre factions politiques et régions, San Martìn s’efforce de rester à l’écart des rivalités. Arrivé au pied de la Cordillère des Andes, il est nommé gouverneur de la province de Cuyo. Installé à Mendoza, le chef-lieu, il y organise son armée avec des techniques européennes, mais avec la conscience qu’elles devront s’adapter aux conditions locales. Entre-temps il ne se contente pas de superviser le recrutement, les exercices militaires, la logistique et l’armement ; il s’occupe aussi de médecine et du bien-être des populations dans le territoire qu’il a sous sa charge. Surtout, il ne cesse de démontrer un des traits constants de sa personnalité : le refus des nombreux titres honorifiques qui lui seront offerts au cours de sa vie publique. Promu « colonel principal des armées des Provinces unies », il refuse cette distinction, expliquant que son seul but est de garantir l’indépendance de l’Amérique du Sud. Les refus qui suivront poseront les mêmes problèmes formels, mais le peuple demandera chaque fois à Buenos Aires de le maintenir dans ses fonctions. Lui seul doit commander cette expédition décisive. Et il la prépare tout au long de l’année 1815 et 1816, tandis que l’Argentine proclame son indépendance définitive au Congrès de Tucuman (9 juillet 1816), qu’il appuie dans un souci évident d’union nationale - son autre idée fixe.

Entre-temps, les patriotes chiliens conduits par O’Higgins refluent vers Mendoza et grossissent les rangs de cette armée du Cône Sud latino-américain en constitution. Janvier 1817 : forte de 4000 hommes, « l’Armée des Andes » se met enfin en branle et franchit la Cordillère en six points. C’est un succès autant qu’un exploit éclatant. L’audace prodigieuse du plan, minutieusement pensé et préparé, réussit. Elle subjugue l’Espagne, qui n’y croyait pas, et les royalistes sont battus à la bataille de Chacabuco le 12 février. Santiago est libéré. Le Chili désigne San Martín « directeur du Chili », qui refuse, et c’est O’Higgins qui occupe la charge de premier président de ce pays une fois l’indépendance proclamée le 12 février 1818. Recevant 10 000 pesos en or (une véritable fortune), San Martín préfère les attribuer à la fondation de la Bibliothèque nationale. Puis, revenu incognito à Buenos Aires afin de s’assurer de la suite des opérations, il évite les défilés triomphaux. Humble, honnête, incorruptible, économe du sang versé, San Martín ne variera jamais de cette ligne de conduite.

De retour à Santiago, son armée doit affronter une contre-attaque royaliste. La victoire de Maipú, le 5 avril 1818, refoule définitivement les Espagnols. Désormais, il faut porter la guerre au Pérou. Aidé par le corsaire anglais Thomas Cochrane, un personnage flamboyant qui sympathise avec les mouvements indépendantistes sud-américains puis grecs, les troupes de l’Armée des Andes sont transportées par mer de Valparaiso à Pisco, alors que d’autres attaquent par terre. De 1819 à 1821, la conquête du pays se fait, ville après village, tandis que les Péruviens se rallient progressivement. Le vice-roi est contraint à la fuite, Lima prise sans combat. L’Empire s’effondre. L’indépendance du Pérou est proclamée le 28 juillet 1821. Elu « protecteur de la Liberté du Pérou », San Martín écrit à O’Higgins : « En conclusion, je vois donc le terme de ma vie publique. Je vais essayer de confier cette lourde charge à des mains plus sûres et me retirer dans un coin pour vivre une vie d’homme.  »

Mais auparavant, le Libertador du Sud de l’Amérique latine rencontre celui du Nord, Simón Bolívar, à Guayaquil (Equateur), le 26 et 27 juillet 1822. Leurs deux entretiens appartiennent à la légende des mystères de l’histoire. Rien n’en filtre. Aucun mot fameux ou explicite, si ce n’est l’impression que l’Argentin, humble et magnanime, ne voulut pas s’opposer au Vénézuélien, autoritaire et ambitieux. L’Amérique du Sud, qui achevait ses indépendances difficilement acquises, était déjà en proie à des divisions que San Martín ne voulait pas exacerber. Une partie du Pérou remettait en cause l’organisation de son gouvernement à laquelle il contribuait dans un souci de concorde. Il n’insista pas. L’Argentine, le Chili et le Pérou étaient libérés. Egal à lui-même, San Martín tint donc sa promesse. Il se retira au Chili, puis à Bruxelles, et finalement à Boulogne-sur-Mer, dans le Pas-de-Calais, où il mourut oublié du plus grand nombre en 1850. Il caressa par moments le désir de retourner en Amérique du Sud afin d’aider les jeunes républiques en proie aux luttes internes qu’il observait sans illusion et avec douleur. Mais le plus grand des Argentins - dont la geste épique est un parcours sans faute - ne retourna dans son pays natal que pour être inhumé dans le choeur de la cathédrale de Buenos Aires en 1880.

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La génération des Libertadors

Porteurs et surtout canalisateurs d’un désir d’émancipation politique, souvent agités d’idées avant-gardistes, les libertadors sont avant tout des caudillos - des meneurs d’hommes dont le succès dépend autant de leur charisme que de leurs faits d’armes. Portraits de cinq de ces héros, un temps oubliés, désormais admirés.

Francisco de Miranda (1750-1816) : né à Caracas, ce militaire créole participe à la guerre d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique. Exilé en Europe, il se met à soutenir la cause nationale. Aux côtés des troupes républicaines, il participe aux guerres de la Révolution française et, proche des girondins, devient général. Des Etats-Unis, son expédition destinée à libérer le Venezuela échoue en 1806. Après avoir promulgué la Déclaration d’indépendance (1811), il rentre à Londres, mais n’y trouve pas d’appui. De retour au Venezuela, il est battu en 1812 puis livré aux Espagnols (certainement par Bolivar, avec lequel il ne s’entend pas). Il meurt en prison à Cadix. Inventeur du drapeau vénézuélien.

Simón Bolívar (1783-1830) : orphelin à 9 ans d’une riche famille aristocrate créole de Caracas, il est élevé par son précepteur Simon Rodriguez, un amoureux de Rousseau et des Lumières, qui le cultive et le sensibilise à la politique. Exilé aux Etats-Unis en 1797 après une conspiration manquée, il voyage en Europe. Admirateur de Napoléon, devenu franc-maçon, il jure, sur le Monte Sacro à Rome, de libérer l’Amérique latine de la domination espagnole. Partisan de l’unité de l’Amérique latine (panaméricanisme), avortée lors du Congrès de Panama en 1826, Bolivar est un stratège militaire et un politique hors pair de tendance républicaine, jacobine et autoritaire. Le Libertador par excellence meurt, amer, après l’échec de la Grande-Colombie (union du Venezuela, de la Colombie et de l’Equateur) qu’il avait créée à la pointe de l’épée au cours d’une épopée pleine de sang, de fureur et de rebondissements palpitants. Hugo Chavez, l’actuel président du Venezuela, s’en inspire et qualifie son projet de société de « révolution bolivarienne ».

Antonio José de Sucre (1793-1830) : militaire vénézuélien, il est le brillant lieutenant de Miranda avant d’être le meilleur et le plus fidèle soutien de Bolivar, qui le considère comme son successeur. Il prend une part active aux luttes d’indépendance en Grande-Colombie, puis au Pérou où il remporte la victoire finale d’Ayacucho (1824), qui porte le coup de grâce à l’obstination de l’Espagne. Premier président de la Bolivie (1826-1828), il est assassiné par des rivaux politiques sans pouvoir réaliser l’union des deux pays andins.

Bernardo O’Higgins (1778-1842) : de père irlandais et de mère chilienne, il est éduqué en Angleterre, où il rencontre Miranda dont il subit l’influence. Chef des patriotes chiliens, vaincu lors de la bataille de la Rancagua (1812), il gagne alors l’Armée des Andes de San Martin. Victorieux à Chacabuco, il proclame l’indépendance du Chili et devient son premier président. Dirigeant malheureux, notamment en raison de sa politique jugée trop audacieuse pour son temps, il est renversé et meurt oublié au Pérou.

José Gervasio Artigas (1764-1850) : gaucho uruguayen, il bat l’Espagne à la bataille de Las Piedras (1811). Appuyé puis lâché par l’Argentine, le peuple de la Banda Oriental (appellation coloniale de l’Uruguay) le suit dans un exode émouvant. Il combat ensuite les appétits argentins et brésiliens dans une lutte exténuante. Partisan d’un système républicain et fédéral des régions du Río de la Plata, il meurt au Paraguay dans la solitude et la pauvreté.

Source : Le Courrier (www.lecourrier.ch), Genève, 20 juillet 2006.

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