Les défis de l’Amérique latine face à l’impérialisme
par James Cockcroft
Article publié le 30 août 2006

Plus de 25 ans de néolibéralisme en Amérique latine ont miné les industries locales, les petites fermes et les opportunités d’emploi de la région. Il en a résulté un génocide économique graduel qui a engendré une pauvreté humiliante pour les trois quarts des Latino-américains, une mobilité sociale vers le bas pour une classe moyenne qui se rétrécit, des batailles de la dernière chance pour les secteurs syndiqués en perte de vitesse ainsi que des vagues de migrations internes et externes. Le néolibéralisme a également provoqué une nouvelle vague de mouvements sociaux et de virages électoraux vers la gauche. Il y a bien sûr, de fortes tendances contraires, incluant des tentatives pour déstabiliser les gouvernements ; des complots et des mobilisations contre-révolutionnaires ; plus de répression et de terrorisme paramilitaire ; un accroissement de la violence contre les femmes, les gais, les transsexuels, les minorités ethniques, la jeunesse non-conformiste, les journalistes et les groupes de défense des droits humains.

Ce qui est en jeu en Amérique latine c’est ni plus ni moins que la souveraineté nationale et le contrôle des ressources de base incluant le pétrole, le gaz, l’eau, la main-d’œuvre bon marché, les écoles, les hôpitaux, le logement, le transport, les pensions, les banques et les industries. Les mouvements sociaux contestent la privatisation de la nature, la marchandisation de la vie et le pillage imposé par la mondialisation néolibérale ainsi que le paiement impossible des dettes extérieures refilées par les dictatures.

Le changement électoral présidentiel passant des néolibéraux « durs » aux néolibéraux « soft » est mis en évidence par l’élection de Lula au Brésil, Nestor Kirchner en Argentine, Tabaré Vasquez en Uruguay, Michelle Bachelet au Chili et même Nicanor Duarte au Paraguay qui avait initialement soutenu le Mercosur, l’alternative de l’Amérique du Sud à la Zone de Libre-Echange des Amériques (ZLEA) et qui a récemment incorporé le Venezuela. Des changements électoraux similaires sont attendus au Pérou [1], au Mexique [2], en Équateur, dans quelques petites nations des Caraïbes, et probablement même en Colombie [3]. Les candidats promettent de ne pas mettre en oeuvre une politique fondamentaliste du libre-échange ni la ZLEA même si, une fois élus, ces hommes politiques tentent de sauver le modèle économique néolibéral moribond et, par certains aspects, ils le renforcent. Cela est causé en partie par les décennies passées d’affaiblissement de l’État par des politiques de privatisations, les accords de libre-échange et le poids des dettes externes qui ont laissé les gouvernements vulnérables à tous les chantages des multinationales étrangères. Cela explique pourquoi les mouvements sociaux ont pris pour cible le Fonds Monétaire International (FMI), la Banque mondiale, la ZLEA, l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et les impérialismes américain et européen (les investissements de l’Espagne ayant dépassé ceux des Etats-Unis en Amérique latine).

L’espace pour un néolibéralisme plus « humain » ou pour un nationalisme bourgeois a disparu. C’est pourquoi la Bolivie d’Evo Morales et le Venezuela d’Hugo Chavez, qui tout en collaborant sur plusieurs sujets avec les autres présidents récemment élus, rejettent leur approche néolibérale « soft » en proposant plutôt des changements révolutionnaires, basés sur l’appui de l’État aux demandes des mouvements sociaux. Morales en appelle au « socialisme communautaire basé sur la réciprocité et la solidarité » alors que Chavez met l’emphase sur la nécessité d’internationaliser la révolution et de créer le « socialisme du 21e siècle » parce qu’un « autre monde n’est pas possible dans le cadre du système capitaliste ».

Un nouvel élément frappant des mouvements sociaux d’aujourd’hui est leur résistance croissante à la cooptation, le nombre croissant de membres des couches pauvres et leur inventivité tactique. Les structures de classe traditionnelles et les modes de lutte sont aujourd’hui à peine reconnaissables car la coupe du néolibéralisme dans les programmes sociaux gouvernementaux et l’utilisation d’une « main d’œuvre flexible » ont conduit à un effondrement du salaire minimum, à la paupérisation des masses, à l’augmentation du chômage, et même pour des professionnels ayant reçu une formation universitaire, à la « précarisation » du travail et à la « surexploitation ». Les lignes séparant les classes sociales et les mouvements sociaux sont devenues confuses.

Pour les peuples indigènes d’Amérique latine, le néolibéralisme n’est rien de plus que le dernier épisode de 500 ans de politique génocidaire et de résistance tenace. Dans ce sens, ils sont très au fait de certaines réalités historiques telles que la continuité colonialisme/impérialisme, la destruction écologique, la création et la perpétuation d’une dette impayable comme instrument de domination des peuples ainsi que l’utilisation systématique des enlèvements, des disparitions, de la torture et de la violence contre les femmes.

Les femmes ont souffert le plus de la violence économique du néolibéralisme, sans mentionner l’accroissement de la violence dans la vie de tous les jours. Les protestations contre les abus croissants envers les femmes et le commerce du sexe (qui est maintenant économiquement plus important que le commerce de la drogue) sont devenues centrales, non seulement pour les mouvements féministes comme la Marche mondiale des femmes, mais pour les mouvements sociaux en général. Des exemples de femmes dirigeantes vont des commandantes zapatistes [au Mexique] aux piqueteras argentines (personnes sans emploi bloquant les intersections importantes) de même que les mères et les grand-mères de la Place de Mai [en Argentine]. Particulièrement dignes de mention sont les femmes qui ont dirigé le soulèvement national pour sauver la vie du président Chávez [au Venezuela] durant le règne de deux jours de Pedro Carmona, « Pedro le bref », lors du coup d’Etat soutenu par les Américains le 11 avril 2002 [4], de même que les travailleurs boliviens, vendeurs de rue et les femmes chefs de famille d’El Alto qui ont organisé des comités de défense et de lutte [5].

Le rôle des paysans et petits agriculteurs est devenu central en dépit d’une répression accrue. Dans la plupart des cas, cette « paysannerie » multiethnique est devenue une nouvelle force de travail bon marché, flexible et migrante. Qu’il s’agisse des cultivateurs de coca des Andes [6], ou des paysans du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre du Brésil (le MST est membre de la Via Campesina, un réseau de mouvements paysans dans 87 pays), les masses rurales ont mobilisé jusque dans les villes.

Une nouvelle vague de militantisme syndical s’est levée contre les multinationales et contre les leaders syndicaux corrompus (les charros au Mexique). Des confédérations syndicales indépendantes - telles que le Front authentique des travailleurs (FAT) du Mexique ainsi que des scissions dans les vieilles confédérations comme l’Union nationale des travailleurs (UNT) du Venezuela [7], - surgissent partout. Au Chili, les Collectifs de travailleurs ont commencé à remplir le vide virtuel de syndicat laissé par l’Etat terroriste pas tout à fait encore démantelé de la dictature de Pinochet. Également, d’importantes luttes de travailleurs s’internationalisent, liant les campagnes des travailleurs de Coca-Cola au Guatemala, en Colombie et en Inde, tout comme les luttes pour la syndicalisation dans les maquiladoras (usines d’assemblage aux salaires très bas) [8] du Mexique, de l’Amérique centrale et des Caraïbes. Les travailleurs latino-américains ont occupé tellement d’usines abandonnées par leurs propriétaires et les ont remises en marche que fin 2005, le Venezuela a accueilli un congrès continental pour les travailleurs des usines récupérées.

Il y a aussi une reconnaissance grandissante parmi les peuples latino-américains de la nécessité de former des alliances et d’internationaliser leurs luttes. Des exemples de ce nouvel internationalisme en plus de ceux déjà mentionnés incluent la campagne continentale contre la ZLEA dirigée par l’Alliance sociale continentale et la campagne pour la démilitarisation de l’Amérique latine commencée par les Zapatistes en 2003 au Chiapas et qui s’organise actuellement en une campagne internationale pour fermer quelque 700 bases militaires américaines dans 130 pays. « L’Autre campagne » initiée par les Zapatistes en 2006 a également une perspective très internationaliste. [9]

L’intérêt est grandissant pour le socialisme en Amérique latine. Des sondages d’opinion au Venezuela et au Brésil montrent que plus de la moitié de la population de ces pays est favorable au socialisme, une chose rarement entendue, dans des pays tels que le Chili ou le Mexique. Il y a cependant un débat grandissant sur le type de socialisme qui devrait être recherché. Il existe déjà un processus pour initier ce qu’on pourrait appeler « deux, trois, de nombreux socialismes » en commençant par la révolution cubaine de 1959. Comme l’a écrit le célèbre marxiste péruvien José Carlos Mariategui (mort en 1930), l’Amérique latine ne veut pas d’une réplique du socialisme européen mais plutôt d’un socialisme basé sur sa propre réalité, dans le cas du Pérou, sur la réalité indigène. En cela, le socialisme à Cuba est distinctivement cubain, celui du Venezuela est enraciné dans les idées de Simon Bolivar, le socialisme bolivien est basé sur les traditions indigènes tandis que la leader indigène équatorienne Blanca Chancoso suggère un « état plurinational, pluriculturel, que nous pourrions construire ensemble ». Les Zapatistes (qui ne parlent pas de socialisme) se font les défenseurs d’un système où tous les pouvoirs viendraient d’en bas, comme dans leurs « conseils de bon gouvernement » au Chiapas [10].

Le débat met en lumière que les multiples perspectives socialistes d’Amérique latine partagent quatre caractéristiques : (1) elles sont conduites par des valeurs humaines cherchant la fin du patriarcat, du racisme, du sexisme, de l’exploitation de classe, du génocide, basées sur des valeurs d’amour (comme dans les œuvres du Che et de José Martí), de respect des autres et la justice sociale ; (2) le socialisme est participatif débarrassé de l’autoritarisme stalinien, mais avec une planification décentralisée , des entreprises contrôlées par les travailleurs, et la « politique au lieu de la politicaillerie » (selon les mots de Fidel Castro), le tout enraciné dans l’usage de l’Etat et de la participation populaire depuis le bas au lieu de la « partitocratie » ou de « l’avant-garde » ; (3) l’internationalisme, la planification des marchés nationaux et internationaux, la défense des peuples contre le néolibéralisme et les interventions impérialistes, la mise sur pied d’une organisation internationale sans droits de veto qui ferait la promotion de la paix et des droits humains ; (4) la souveraineté des Etats nations, la défense des principes de non intervention, non agression, autodétermination, incluant le droit de former de nouveaux États liant plusieurs peuples (tels que la Bolivie et le Venezuela) ainsi que les États aspirant à une véritable « indépendance nationale » à travers une unification en un État latino-américain ou Confédération d’États (comme dans le concept « Notre Amérique » de José Marti et la « Grande Patrie » de Bolivar).

Seront critiques pour le futur de l’humanité et de la planète la vitesse à laquelle se déroulera la transition hors du capitalisme néolibéral et la fréquence de ces ruptures avec le capitalisme. En dernier lieu, on ne pourra sauver l’humanité sans répandre rapidement la pratique de l’internationalisme, qui connaît un regain de vie avec les récents développements en Amérique latine et avec le mouvement altermondialiste. L’internationalisme est un processus de solidarité humaine et d’échange d’expériences, apprenant les uns « des autres ». Le peuple, dans ce que Marti appelait « le ventre de la bête », c’est-à-dire les Etats-Unis, peut faire la différence.

Tout dépendra du degré d’unité et d’internationalisme qui seront bâtis entre les mouvements sociaux et entre les différents gouvernements, face aux pressions accrues de l’impérialisme. Les débats autour des socialismes latino-américains jusque parmi les partisans de « l’Autre Campagne » des zapatistes sont basés sur le principe de fonder des États de « pouvoir populaire » écologiquement responsables où le peuple (« ceux d’en bas » dans la langue des zapatistes), sera, selon les mots de la nouvelle constitution du Venezuela le « protagonistes ». Tous sont d’accord sur le but tant ultime : libérer l’humanité, célébrer la vie, honorer la mort et sauvegarder la planète.

Notes :

[1[NDLR] Le second tour des élections présidentielles péruviennes a eu lieu le 4 juin Il a vu triompher le candidat « apriste » Alan Garcia contre le nationaliste Ollanta Humala.

[2[NDLR] Au Mexique, l’élection présidentielle a eu lieu le dimanche 2 juillet. Si le candidat de la droite Felipe Calderon a été proclamé vainqueur, les accusations de fraude électorale ont remis en cause cette victoire. Le pays reste dans l’incertitude.

[3[NDLR] Le président sortant, de droite, Alvaro Uribe a été réélu le 28 mai à la présidence de la Colombie

[4[NDLR] Consultez le dossier « Coup d’État au Venezuela » sur le RISAL.

[5[NDLR] Consultez le dossier « El Alto, ville rebelle » sur le RISAL.

[6[NDLR] Consultez le dossier « Coca et cocaleros » sur le RISAL.

[7[NDLR] Consultez le dossier « Mouvement ouvrier et syndical » au Venezuela sur le RISAL.

[8[NDLR] Lire Jon Ander Bilbao, Olga Rocha, Magdalena Mayorga, Nicaragua : espoirs et déceptions autour des maquilas, RISAL, 29 septembre 2004 ; Yanina Turcios Gómez, Voyage au coeur d’une « maquila », RISAL, octobre 2002 ; Marcelo Colussi, Les maquilas en Amérique latine, RISAL, 20 juillet 2004.

[9[NDLR] Consultez le dossier « L’Autre campagne des zapatistes » sur le RISAL.

[10[NDLR] Le 9 août 2003, l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) décrétait la naissance des « conseils de bon gouvernement » (Juntas de Buen Gobierno) dans les cinq zones territoriales sous son contrôle, appelées « caracoles ». Il s’agit en fait de structures d’auto gouvernement.

Source : LiP Magazine (www.lipmagazine.org), été 2006.

Traduction : Jean-Pierre Daubois. Traduction revue par l’équipe du RISAL.

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