Des conflits environnementaux d’un nouveau genre
par Víctor L. Bacchetta
Article publié le 8 août 2006

Depuis de nombreux mois, de fortes tensions ont marqué les relations entre l’Argentine et l’Uruguay, deux pays dirigés par des présidents - Nestor Kirchner et Tabaré Vazquez - que l’on dit pourtant proches idéologiquement .
En cause, la volonté du gouvernement uruguayen de construire deux grandes usines de fabrication de cellulose sur les rives du fleuve Uruguay, un cours d’eau binational servant de frontière entre les deux pays. Cet investissement de la finlandaise Botnia et de l’espagnole Ence s’élève à environ 1,7 milliards de dollars, le plus gros investissement étranger en Uruguay. D’après les Argentins, ces entreprises pourraient polluer le fleuve. Le conflit, qui dure depuis plus de trois ans, a atteint de telles proportions au cours des derniers mois qu’il a fait trembler le Mercosur. De plus le gouvernement argentin a porté l’affaire devant la Cour internationale de justice de La Haye qui, le 12 juillet 2006, a rejeté la requête de Buenos Aires.
Au-delà de la guerre diplomatique entre les deux gouvernements, le phénomène le plus intéressant de ce conflit est l’émergence d‘un puissant mouvement social qui s’est exprimé notamment par des assemblées, des marches et des blocages de ponts frontaliers contre la construction de ces usines et le modèle économique qu’elles représentent. C’est ce mouvement qui est au centre de l’article que nous publions et c’est à un de ses représentants que nous donnons la parole.(par l’Equipe du RISAL)

La marche du 30 avril 2006 sur le pont Libertador San Martín sur le fleuve Urugay, qui a réuni plus de 80 000 personnes contre les usines de Ence et Botnia à Fray Bentos est, au-delà des particularités de la situation, l’action de plus grande envergure menée jusqu’à présent dans la région par un mouvement citoyen au sujet d’un conflit environnemental.

Ce fut une manifestation pacifique de la population, de celles auxquelles participe toute la famille, depuis les bébés jusqu’aux grands-pères et grands-mères, sans appartenance partisane, gouvernementale ou religieuse, seulement avec les slogans : « Pour la vie et contre les usines de cellulose ». A l’appel des citoyens de Gualeguaychú, toutes les populations des environs ont accouru, ainsi que d’autres provinces et de pays voisins, du Chili et du Brésil, en plus de l’Uruguay.

Une nouvelle vague d’investissements

Ce phénomène n’est pas un phénomène isolé. L’Amérique latine connaît un nombre grandissant de conflits environnementaux, dans lesquels les groupes ou les communautés locales affectés ont décidé de passer à l’action. En général cela se produit quand la situation est déjà critique (pollution, destruction de l’environnement, dégradation sociale, etc.) et met en évidence le fait que les instances politiques et institutionnelles établies ne se chargent pas du problème.

Aux problèmes traditionnels ou historiques s’en ajoutent d’autres comme résultats d’une nouvelle vague de grands investissements qui visent à exploiter les richesses naturelles de la région. Le « boom » de l’exploitation minière, pétrolière et gazière, l’expansion de l’agro-industrie, les plantations de pins et d’eucalyptus, et l’installation de l’industrie de la cellulose qui s’ensuit, sont tous des projets à grande échelle aux forts impacts environnementaux et sociaux.

Ces projets font face à une résistance croissante des populations, et dont la particularité est de se développer à partir de mouvements issus de communautés, d’assemblées citoyennes ou d’associations d’habitants d’un secteur donné ou d’une localité. Le seul précédent proche est peut-être celui des peuples indigènes qui, ayant conservé leur identité ethnique et culturelle associée à la terre, ont toujours agi de manière collective et territoriale.

L’émergence de ce nouvel acteur social, ou ancien mais avec une nouvelle attitude, remet en cause les institutions politiques et les acteurs traditionnels de la société, qui ne le comprennent pas et ne sont pas préparés à traiter avec lui. Les cas de Tambogrande au Pérou [1], Esquel en Argentine [2], Valdivia et les peuples Mapuche au Chili [3], ou les Sans terre au Brésil, montrent les différentes formes de décision et d’action adoptées par ces acteurs pour se faire reconnaître.

Inefficacité gouvernementale

Le cas des usines de cellulose sur la berge du fleuve Uruguay est un autre exemple du même genre. Bien avant qu’il ne se change en un conflit binational sérieux, des organisations environnementales, sociales et politiques uruguayennes s’étaient prononcées contre ces projets, avaient réclamé un débat national et avaient même suivi pas à pas le processus d’évaluation formel. Malgré le changement de gouvernement, l’espace de dialogue et de débat s’est encore réduit.

Le mouvement citoyen d’Entre Rios commença à s’inquiéter en 2003, à l’annonce du premier projet d’Ence, et exigea depuis alors de participer aux décisions. Les gouvernements provinciaux et nationaux suivaient le problème de loin et réagirent seulement avec la marche des 40 000 Uruguayens et Argentins lors de l’ « Abrazo al puente » (littéralement « l’Embrassade au pont ») du 30 avril 2005.

Une commission technique binationale a été mise en place, mais les gouvernements ne sont pas arrivés à un d’accord. Devant le manque de définitions, les membres de l’assemblée de Entre Ríos ont commencé à barrer les routes. Parallèlement, les conseillers de la Banque mondiale, en particulier l’Ombudsman, ont confirmé les carences déjà signalées dans les projets. Les gouvernements n’ont pas réussi à mettre en marche un mécanisme commun d’évaluation des projets et finalement, la tentative de dialogue présidentiel a été un échec.

Dans une situation marquée par cette inefficacité gouvernementale, par incapacité ou par manque de volonté politique des deux côtés, la mobilisation sociale en Argentine a augmenté et s’est durcie. Du côté uruguayen, l’exacerbation du conflit binational, dans une bonne mesure fomenté d’en haut, est arrivée à étouffer et à dévier le débat interne. Mais elle ne peut l’éliminer et en définitive, elle ne fait que remettre à plus tard un problème qui peut éclater par la suite et avec plus de force.

Un chemin semé d’embûches qui se profile

La marche massive sur le pont Libertador San Martín du dimanche 30 avril et la levée du blocage de la route 136 le jour suivant marquent une étape culminante dans la lutte des habitants de Entre Rios contre les usines de cellulose, où l’on peut noter plusieurs points en leur faveur. Mais une autre lutte commence, aussi incertaine et complexe que la précédente, qui sera un défi maximal pour leur créativité.

Maintenant les deux gouvernements dirigent toutes leurs batteries vers le tribunal de La Haye [4]. Ce n’est pas par hasard si, au milieu de sa tournée au début du mois de mai, Tabaré Vásquez a commencé à insister sur l’unanimité (sic !) des Uruguayens sur ce thème, et que Nestor Kirchner ait pris la même direction, convoquant une réunion publique à Gualeguaychú en présence du gouvernement, des gouverneurs de provinces et de dizaines d’intendants [préfets départementaux].

Au-delà de leurs raisons juridiques, chaque gouvernement tentera de démontrer qu’il y a deux peuples qui s’affrontent et non deux gouvernements faisant face à une opposition interne. Pour l’Argentine cela requerrait de « balayer devant sa porte », c’est-à-dire définir et commencer à mettre en œuvre une politique environnementale cohérente pour l’ensemble du pays. Ce n’en est pas moins difficile pour l’Uruguay, si le gouvernement souhaite consolider cette « unanimité » en même temps qu’il fomente le reboisement [5] et la cellulose dans le pays.

En définitive, les deux gouvernements font face à des conflits socio-environnementaux potentiels qui peuvent se transformer en de nouveaux Gualeguaychú d’un moment à l’autre. Ils le savent et ils ont beaucoup de mal, au milieu de leurs contradictions, à supporter et gérer ce qui se passe. Pour les populations, le chemin semble aussi plutôt semé d’embûches : sans place pour des contes de fées ni des leaders salvateurs, il faudra qu’ils tiennent eux-mêmes les rênes.

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Entretien avec Osvaldo Moussoud, coordinateur de l’Assemblée citoyenne environnementale et conseiller municipal de la ville de Gualeguaychú.

Les membres de l’assemblée de Entre Ríos préparent une offensive contre les pays du Premier monde, a expliqué, à l’hebdomadaire uruguayen Brecha, Osvaldo Moussoud, coordinateur de l’Assemblée citoyenne environnementale [6] et conseiller municipal de la ville de Gualeguaychú. Cette interview a été réalisée durant la marche du 30 avril 2006, donc avant le rejet par la Cour internationale de justice de La Haye - le 13 juillet - de la requête argentine visant à suspendre la construction des deux fabriques de cellulose.

Depuis la manifestation de l’année dernière, quel bilan faites-vous de ce processus ?

La manifestation de l’année dernière a été le lancement de notre mouvement pour qu’il se fasse connaître, parce que nous y travaillons depuis 2003. Au jour d’aujourd’hui, nous avons eu beaucoup de victoires, nationales et internationales.

Quelles seraient ces victoires ?

Fondamentalement, on ne nous écoutait pas en Argentine.

Notre ministère des Affaires étrangères n’a jamais été convaincu jusqu’au 30 avril 2005, jour où ils ont commencé à tenir compte de nous.
Aujourd’hui cette réalité a changé, la preuve en est de la venue ici du président Kirchner avec tous les gouverneurs. Aujourd’hui il y a un appui important, mais ce n’est qu’après le 30 avril que tout a changé. Un autre fait qui a beaucoup contribué a été le barrage des routes. Nous ne le voulions pas, mais ç’a aussi été le fruit de l’inaction du gouvernement argentin, et parce que le gouvernement uruguayen ne nous a jamais écoutés. Les barrages ont beaucoup influencé la presse et la reconnaissance de l’Assemblée. Le recours devant le tribunal de la Haye, nous le réclamons depuis trois ans.

Si cela avait été réalisé en son temps, nous ne serions pas dans cette situation malheureuse avec le peuple uruguayen. Aucun des gouvernements - en Uruguay, ni le précédent ni l’actuel - n’a su traiter cela comme il le fallait. Et nous en sommes arrivés à ce point, où cela va nous coûter beaucoup d’efforts aux Argentins et aux Uruguayens pour retrouver notre amitié, à cause de l’inaction et de la maladresse des deux gouvernements.

Et sur le plan international ?

Eh bien, la venue de l’Ombudsman et d’autres fonctionnaires de la Banque mondiale, la répercussion de ces faits sur les financements et sur les entreprises. Les répercussions que cela a actuellement en Finlande, suite à la décision de la ministre du Commerce extérieur de ce pays de ne pas venir en Argentine.

Comment avez-vous interprété cette décision ?

Dans toute cette lutte, nous ne voyons pas l’Uruguay comme notre rival. Pour nous c’est une question des pays du Premier monde qui viennent jeter leurs ordures dans les pays du Tiers monde. Au Chili c’est la même chose qu’en Argentine, et ainsi vont les désastres.

Donc, nous devons montrer à ces pays que ce sont eux qui sont venus ici pour emporter nos ressources. C’est pour cela que nous ferons des « escraches » [7] aux Finlandais quand ils viendront, aux Espagnols quand ils viendront, et à tous ceux qui auront quelque chose à voir avec ces gouvernements.

Le résultat de ce processus est très incertain. Le processus de La Haye est difficile et long... Quelles perspectives voyez-vous pour le futur ?

Il faut que ce soit bien clair qu’on va à la Haye parce que c’est le tribunal naturel défini par le Traité du fleuve Uruguay [8].

Nous savons que le chemin est long, mais c’est le seul que nous ayons. Un autre chemin ne serait ni celui de la raison, ni celui de la justice, pour lesquelles nous voulons défendre ces questions. Que nous gagnions ou que nous perdions, là c’est une autre histoire.

On ne va pas au tribunal pour gagner ou pour perdre, on y va parce que l’on pense que l’on a raison et l’on croit que sa position est juste.

En ce qui concerne les actions futures, avez-vous défini quelques lignes directrices ?

Ce qui vient maintenant, c’est agir sur les gouvernements qui donnent leur appui économique et politique à ces entreprises, pour leur montrer que nous ne sommes pas disposés à payer leurs somptuosités avec nos ressources. Ce qui est aussi très clair pour nous c’est que nous ne sommes pas contre le développement de l’Uruguay sous aucun point de vue. Si l’Uruguay veut ces usines, qu’il les mette sur son territoire, pas sur un fleuve frontalier.

Du point de vue de l’environnement, ce serait bien qu’à l’intérieur de l’Uruguay, qui en a le droit, ou de l’Argentine, avec le même droit, il y ait des usines de ce type ?

Nous ne sommes pas un mouvement écologiste. Nous sommes un mouvement citoyen réuni pour qu’on ne mette pas ces usines à cet endroit. Ce serait très hypocrite de dire : « Nous ne les voulons pas ici, mettez-les là-bas ». Mais si l’Uruguay pense, comme cela s’est dit, que nous ne voulons pas qu’il se développe, ce n’est pas notre propos, en aucune façon.

Notes :

[1[NDLR] Lire à ce propos Myriam Laforce, Intérêts miniers étrangers et mobilisations communautaires au Pérou : une nouvelle poudrière ?, RISAL, 2 mars 2005.

[2[NDLR] Lire à ce propos Alejandro Tesa, Benetton en Patagonie : pas de couleurs, mais des douleurs, RISAL, 4 juin 2005.

[3[NDLR] Consultez le dossier « Résistances mapuches » sur le RISAL.

[4[NDLR] Cet article a été rédigé avant le refus par la Cour internationale de justice de La Haye, le 13 juillet dernier, de la requête e l’Argentine qui souhaitait suspendre la construction des deux usines de pâte à papier sur la rive uruguayenne du Fleuve Uruguay, frontalier avec l’Argentine.

[5[NDLR] « Dix pour cent de la superficie cultivable de l’Uruguay est exploitée avec des arbres destinés à la production de cellulose. La monoculture d’eucalyptus a déplacé l’importante production céréalière (blé, orge, lin, tournesol) jusqu’à devenir un des principaux produits d’exportation du pays. Cette fièvre de l’exploitation forestière a commencé il y a 16 ans, poussée par le modèle néolibéral et par la main d’organismes comme la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement (BID). A cette époque, la tonne de bois à pâte était cotée à 60 dollars sur le marché international et la demande était importante. Pour les organismes financiers, la coupe irraisonnée de bois à pâte, à raison de 15 millions d’hectares annuels dans le monde, imposait la substitution des forêts tropicales comme facteur de production principal pour la production de papier et de carton. »
Extrait de Raul Zibechi, Cellulose et exploitation forestière : deux visages d’un modèle déprédateur, RISAL, 18 novembre 2005.

[6[NDLR] Visitez http://www.noalapapelera.com.ar/.

[7[NDLR] Les « escraches » sont une forme de manifestation très pratiquée en Argentine. Ils ciblaient à l’origine les responsables de la répression durant la dictature. Les manifestants réalisaient des actions devant leur maison pour les dénoncer devant leurs voisins. Les syndicats ont commencé à faire aussi des « escraches » mais devant les maisons de leurs patrons ou des cadres et parfois ce sont des femmes qui le font là où vit ou travaille un violeur ou un agresseur.

[8[NDLR] Selon Raul Zibechi, « Le problème est qu’entre les deux pays il existe des accords signés, comme le Statut du Fleuve Uruguay, contrôlé par une Commission administrative binationale, qui stipule que si l’une des parties projette des chantiers qui affectent la navigation, le régime du fleuve ou la qualité de ses eaux, elle devra le communiquer à la Commission. Si les deux pays n’arrivaient pas à un accord, l’affaire pourrait être portée devant la Cour internationale de justice. Mais les gouvernants uruguayens n’ont jamais soumis le problème aux Argentins, parce qu’ils étaient conscients que la réponse serait négative. En tout cas, ils ont préféré violer les accords internationaux plutôt que de laisser de côté les investissements que les entreprises de cellulose promettent. »
Extrait de Raul Zibechi, Cellulose et exploitation forestière : deux visages d’un modèle déprédateur, RISAL, 18 novembre 2005.

Source : Brecha (www.brecha.com.uy), Ecoportal.net (www.ecoportal.net), Rebelion (www.rebelion.org), mai 2006.

Traduction : Annie Esponda Diaz, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net).

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