Salvador
Des escadrons de la mort au traité de libre-échange
par Fernando M. Lopez
Article publié le 25 août 2006

Quatorze ans après les accords de paix qui ont mis fin à la guerre civile, le plus petit pays d’Amérique centrale reste dans l’orbite géostratégique des Etats-Unis. La situation actuelle est marquée par un contexte d’inégalités, d’impunité et de violence.

L’Agence des Etats-Unis pour le Développement (USAID, sigles en anglais) qui finance depuis 1961 des projets en accord avec la politique extérieure états-unienne sous l’euphémisme d‘« aide humanitaire », signale sur sa page web : «  la situation géographique stratégique du Salvador et les liens historiques et culturels forts qui l’unissent aux Etats-Unis font de la stabilité politique et économique du pays un intérêt vital pour les Etats-Unis. La libéralisation économique et politique que le Salvador a adoptée avec succès a fait de ce pays un modèle post conflit pour les pays en développement.  »

C’est sur la même ligne que se positionnent les analystes qui encensent les « bénéfices » de l’introduction du dollar états-unien comme monnaie officielle salvadorienne et les innombrables avantages qu’apportera l’ouverture des marchés avec le traité de libre-échange centre-américain, auquel se joint aussi la République Dominicaine (CAFTA-DR, sigles en anglais). Le Salvador a été le premier pays de la région à faire entrer en vigueur le CAFTA, le 1er mars dernier, et maintenant Washington s’emploie à terminer les négociations avec le reste des gouvernements engagés dans cette petite ZLEA [1].

Cependant, dans le dernier rapport mondial du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), qui mesure le développement humain de 177 pays, Le Salvador apparaît à la 104e position, un rang derrière celui qu’il occupait dans le rapport de 2004. Sa distribution des richesses est l’une des pires du continent : en 1999, les 20% les plus riches recevaient 45% des revenus, alors qu’un an plus tard ils en monopolisaient 57%. A l’autre extrémité, pour les 20% les plus pauvres, la participation était de 5,6%, passant à 2,9% sur la même période.

On ne trouve pas non plus de données encourageantes si on passe en revue, par exemple, le taux de mortalité infantile, qui s’élève à 32 enfants pour 1000 naissances ; ou le niveau d’analphabétisme, qui atteint 20,3% de la population, sur un total de 6,2 millions d’habitants.

Emigration massive

Plus de 2,5 millions de Salvadoriens ont émigré, surtout vers les Etats-Unis où vivent près de 2 millions d’entre eux. D’un point de vue économique, l’expulsion de pauvres est devenue l’une des plus importantes sources de revenus pour l’Etat salvadorien, à tel point qu’en 2004, le pays a reçu 2 milliards 547 millions de dollars au titre de transferts d’argent depuis l’étranger, ce qui signifie plus de 16% du Produit Intérieur Brut (PIB) national. Si ces virements cessaient, environ 360 mille foyers se retrouveraient en situation d’extrême pauvreté.

La question des migrations est une arme que l’extrême droite utilise fréquemment pour influencer le vote des citoyens. Lors des dernières élections du 12 mars pour l’élection des maires et des députés, le parti Alliance Républicaine Nationaliste (ARENA) a présenté l’extension du Statut de Protection Temporaire (TPS, sigles en anglais) comme une des progrès de son mandat. Le TPS est un accord signé entre les présidents Elías Antonio Saca et George W Bush, qui régularise la situation de seulement 250 000 Salvadoriens aux Etats-Unis et dont la prorogation n’est valide que jusqu’en septembre de cette année. De plus, l’ARENA a étayé cette présentation d’une campagne de terreur où elle annonçait la fin des envois d’argent au cas où gagnerait son principal opposant, le Front Farabundo Martí pour la Libération Nationale (FMLN).

Les terroristes du futur

La migration a eu une incidence particulière sur la composition des bandes criminelles urbaines, connues au Salvador, et dans beaucoup de pays des Amériques, sous le nom de « maras ».

Les maras trouvent leur origine aux Etats-Unis pendant les années 1970 dans un dur contexte de marginalisation et de xénophobie qui a affecté principalement les enfants des immigrants mexicains et centre-américains. Ainsi, diverses études expliquent le phénomène comme une forme de survie de ces groupes confrontés aux conditions difficiles que la société états-unienne leur imposait. Les deux bandes les plus importantes sont apparues dans les rues 18 et 13 de Los Angeles, où elles ont acquis leurs noms : Mara 18 et MS-13 ou Mara Salvatrucha (MS). La première s’est constituée avec des membres d’origine mexicaine, alors que la MS était composée de jeunes Salvadoriens. Cependant, des membres de diverses origines, principalement du Honduras, du Guatemala et, dans une moindre mesure, du Nicaragua, sont entrés dans leurs rangs par la suite.

Le phénomène a atteint l’Amérique centrale à la fin de la guerre froide, quand les Etats-Unis ont réalisé leurs premières déportations massives d’immigrants illégaux vers les pays qui avaient échoué dans leurs expériences révolutionnaires après la chute du bloc socialiste.
Le Salvador a connu ce phénomène après les accords de paix de 1992, qui ont mis fin à plus de douze ans de guerre civile. Depuis lors, les gouvernements successifs de l’ARENA désignent les maras comme la cause principale de violence, justifiant par cet argument l’augmentation des dépenses de sécurité et des lois répressives à chaque fois plus dures qui n’arrivent pas à faire baisser de manière significative le taux de criminalité.

Il est certain que le pays connaît un des plus haut taux de violence, avec une moyenne de neuf à dix homicides par jour, mais les causes vont au-delà de l’existence des maras. Les Nations unies et plusieurs ONG sont d’accord pour considérer que les facteurs principaux qu’il faut combattre sont la détérioration de la situation socio-économique et la possession indiscriminée d’armes par des particuliers et des entreprises privées de sécurité.

Le discours officiel qui accuse exclusivement les maras sert un business qui brasse des milliards de dollars par an et dans lequel sont impliqués des chefs de la police aussi bien que des fonctionnaires de l’Etat et des militaires à la retraite. Selon les propres chiffres de la Police Nationale Civile (PNC), il y avait en 2003 plus de 170 entreprises de sécurité privée qui employaient 23 000 agents, c’est à dire 3 000 personnes de plus que la PNC. Il existe aujourd’hui entre 200 et 300 entreprises qui disposent d’un armement et d‘une technologie supérieurs à l’infrastructure de la sécurité publique.

L’économiste du PNUD William Pleitez a affirmé récemment que le Salvador « est un des pays latino-américains qui investit le plus dans la sécurité et un de ceux qui ont le moins de sécurité ». Les données qu’utilise l’organisme indiquent que l’Etat salvadorien dépense plus de 11% de son PIB dans ce domaine, un chiffre disproportionné qui représente le double du budget destiné à l’éducation et à la santé, qui n’atteignent ensemble que 4,8%.

Santo Alberto Hernández, directeur de Fe y Alegría a expliqué pour sa part à Brecha que le problème des maras pourrait être réglé avec la moitié de l’argent que l’Etat investit, et avec un bon plan préventif de formation et de travail pour insérer les jeunes marginalisés, surtout ceux qui ont des antécédents de violence familiale, qui sont le bouillon de culture des maras. « En réalité, le gouvernement n’est pas intéressé par le contrôle de tout cela » parce que si ce problème se résout, « ce sera la fin du négoce des entreprises de sécurité » a-t-il ajouté. Fe y Alegría travaille avec environ 700 mineurs d’âge au cœur de la colonie Zacamil de San Salvador, où opère une « clique » de la Mara Salvatrucha appelée « Locos Liro Crazy ». A quelques pâtés de maison de ses installations commence le territoire d’une cellule de la Mara 18.

Le phénomène des bandes s’est transformé en prétexte idéal pour les plans de recolonisation de la Maison Blanche dans la région, toujours dans le cadre de sa croisade globale contre « l’axe du mal ». Dans ce sens, le président salvadorien joue un rôle de légitimateur vis à vis de ses homologues centre-américains.

En février 2005 le journal Boston Herald s’est chargé de faire courir la rumeur de l’existence de liens entre la Mara Salvatrucha et le réseau terroriste Al Qaeda. Immédiatement, le président Antonio Saca a affirmé à la presse que ces informations étaient « très graves » et qu’il était conscient du problème, bien qu’il ait reconnu qu’il n’avait pas de preuves à ce sujet.

Un an après ces déclarations, et après l’échec de son plan Súper Mano Dura (Main Super Dure), Saca ne doute plus que les membres des maras « seront les terroristes du futur ». Il les a définis ainsi lors de la 2e Convention Anti-bandes, qui s’est tenue au Salvador du 4 au 6 avril, avec la participation d’autorités du FBI, de la Drug Enforcement Administration (DEA) et des forces de sécurité du Mexique et d’Amérique centrale. Le chef de la police salvadorienne, Rodrigo Ávila, n’a pas non plus été avare de paroles pour se mettre sur la même longueur d’onde que le discours de « l’ennemi terroriste » assurant que « s’il s’agissait d’une guerre et qu’on appliquait les concepts d’une guerre, les bandes ici seraient détruites en deux mois ».

Impunité

Malgré les accords de paix qui ont été signés en 1992 entre le gouvernement du Salvador et la guérilla du FMLN, les blessures de la guerre civile des années 1980 restent encore ouvertes. L’analyste Dagoberto Gutierrez considère « qu’il n’est pas possible de penser à la réconciliation sans lutter avec succès contre l’impunité, comme une espèce de préalable, mais qui est aussi indissociable. En même temps qu’on lutte contre l’impunité, la société se retrouve, c’est-à-dire se réconcilie. C’est pour cela que lutter contre l’impunité c’est lutter pour la démocratie ».

La réconciliation est difficile dans les conditions actuelles d’un Etat et d’un pouvoir judiciaire qui se refusent à enquêter sur un passé récent qui a laissé 75 000 morts et plus de 7 000 disparus. Il y a à peine quelques semaines, des milliers de Salvadoriens se souvenaient une nouvelle fois de l’anniversaire de la mort d’un des symboles de la résistance contre l’oppression et la pauvreté : l’archevêque de San Salvador Óscar Arnulfo Romero, qui fut assassiné le 24 mars 1980 par les groupes paramilitaires d’extrême droite connus comme les « escadrons de la mort ».

Ces groupes, qui opéraient conjointement avec les forces armées, furent financés, armés et conseillés par le Pentagone et la CIA dans le cadre des projets contre-insurrectionnels de l’administration Reagan. En 1993, la Commission pour la vérité du Salvador a accusé de la mort de Romero le fondateur des escadrons de la mort, Roberto d’Aubuisson qui, comme par hasard, fut aussi le fondateur de l’ARENA, le parti qui gouverne le pays depuis 17 ans.
Cependant, jusqu’à maintenant personne n’a été condamné pour l’assassinat de l’archevêque.

L’indifférence de la justice a conduit la famille des sœurs Erlinda et Ernestina Serrano Cruz (un cas emblématique de violation des droits humains) qui disparurent en juin 1982, à la suite de l’extermination massive du bataillon Atlacatl à Chalatenango, à déposer un recours devant la Commission interaméricaine des droits de l’homme de l’Organisation des Etats américains (OEA), qui a transmis le cas à la Cour interaméricaine. Le 1er mars 2005, la Commission a émis une sentence contre l’Etat salvadorien, l’obligeant à appliquer un certain nombre de mesures dont la réparation des dommages.

Malgré cela, le gouvernement de Saca n’a rempli aucune de ses obligations, parmi lesquelles un discours de « réparation » que devait prononcer le président le 22 mars dernier. Saca ne s’est pas seulement contenté de ne pas se présenter à la cérémonie, mais il n’a pas demandé pardon comme le stipulait la sentence. Il s’est fait représenter par le ministre des Affaires étrangères Francisco Laínez, dont le discours rédigé à l’avance regrettait « profondément les évènements du conflit armé ». Malgré tout, ce cas est une lueur d’espoir pour plus de 700 plaintes déposées pour des disparitions d’enfants qui restent encore sans réponse.

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Eaux troubles

Il y a à peine un mois, la revue Vértice, de San Salvador, a révélé que la Compañía Integral de Agentes de Seguridad Privada (CIAP), une firme fondée début 2005, recrute des civils et des ex militaires salvadoriens pour les envoyer comme mercenaires en Irak. Ce travail a été commandité par une compagnie appelée Black Water, dont le siège est en Floride, aux Etats-Unis, et qui a des ramifications dans plusieurs pays d’Amérique latine, entre autres au Chili.

Mais ce n’est pas la seule entreprise de sécurité privée qui opère en Irak, où le gouvernement salvadorien maintient en outre des troupes d’occupation conjointement avec les forces états-uniennes. Selon d’autres sources, on estime qu’il existerait environ 40 compagnies semblables à Black Water qui gagnent environ 100 millions de dollars par an et opèrent avec des entreprises comme la CIAP dans plus de 50 pays.

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« Pour se faire respecter »

Les « cliques » sont les cellules d’une mara qui s’installent dans chaque quartier avec l’objectif de contrôler et d’établir des « opérations de choc » contre les bandes rivales, le recrutement de nouveaux membres, la distribution de drogue, le vol et le racket. Elles sont composées de 30 membres au maximum, qui pour la plupart sont des jeunes de 12 à 15 ans.

En général, les chefs sont des déportés qui ont l’expérience de la rue et des prisons des Etats-Unis. On évalue au Salvador le nombre de cliques de la MS-13 à environ 150, tandis que pour les autres bandes ce chiffre ne dépasse pas les 100.

Pour entrer dans une clique, l’aspirant doit supporter une épreuve connue sous le nom de « cortón » qui consiste en une raclée par 6 membres pendant un laps de temps d’environ 13 secondes. C’est ainsi que se règlent également les problèmes de discipline ainsi que la consommation exagérée de drogue destinée à la vente.

Joel est un ex-sympathisant de la MS, de 16 ans, qui a intégré le projet Calle (Rue), de Fe et Alegría, après être sorti de prison pour vol. Le programme vise à la réinsertion sociale de l’adolescent par un travail coordonné entre l’institution et la famille, dans le cas présent formée par le père et six frères.

Selon ce jeune, aucune mara n’oblige quelqu’un à devenir membre de la bande, mais « c’est à la mode de faire partie de cette famille ».Il prétend que la motivation la plus importante qui pousse à devenir membre d’une mara c’est « avant tout pour se faire respecter ».

Notes :

[1] [NDLR] L’ALCA, Area de Libre Comercio de las Americas, la Zone de libre-échange des Amériques, est un projet états-unien libre-échangiste visant à intégrer toutes les économies du continent, de l’Alaska à la Terre de Feu, à celle des Etats-Unis mais qui est actuellement bloqué, c’est pourquoi Washington s’emploie maintenant à privilégier la négociation de traités multilatéraux et bilatéraux de libre-échange (Colombie, Chili, Pérou, Amérique centrale, etc.)
Consultez nos articles sur la « Zone de libre-échange des Amériques et les traités de libre-échange ».

Source : Brecha (http://www.brecha.com.uy), Montevideo, 5 mai 2006.

Traduction : Annie Esponda Diaz, pour le RISAL.info.

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