Equateur : Plan Colombie, crise institutionnelle et mouvements sociaux
par Pablo Davalos
Article publié le 6 septembre 2006

La région andine est en train de devenir, au niveau latino-américain, un noyau de conflits de la même ampleur et de la même importance que le cône Sud dans les années 70 et l’Amérique centrale dans les années 80. En effet, une description sommaire de la situation politique dans la région nous montre au Venezuela un gouvernement en conflit ouvert avec les Etats-Unis. Il y a aussi la guerre civile colombienne, où une défaite militaire des forces de la guérilla est devenue impossible. D’autre part, en Equateur, une instabilité politique constante et l’existence de l’un des mouvements sociaux les plus puissants du continent, le mouvement indigène, font de ce pays un exemple de crise chronique et de non viabilité politique. Et pour finir, en Bolivie, il y a à la fois une forte mobilisation sociale et l’élection probable d’Evo Morales, le premier indigène bolivien qui arriverait au pouvoir par la voie électorale [1].

L’agenda des Etats-Unis pour la région passe par le contrôle géopolitique d’une zone riche en ressources naturelles stratégiques pour le futur, comme l’eau, les hydrocarbures et la biodiversité ; elle passe aussi par le contrôle militaire dans le cadre de leur projet global de lutte contre le terrorisme. Les bases militaires que les Etats-Unis ont déployées sur le continent remplissent donc deux fonctions : l’une de type économique, qui consiste à assurer le contrôle de zones géostratégiques et riches en biodiversité et en ressources naturelles, et une autre, de type politique, qui consiste à garantir sur le long terme des régimes alignés sur leurs politiques.

Un des principaux alliés de l’administration nord-américaine dans la région était l’ex- président équatorien Lucio Gutierrez. On peut comparer le rôle que Gutierrez était appelé à jouer dans la région andine à celui du [mexicain] Vicente Fox en Amérique centrale et en Amérique du Nord : non seulement un allié, mais un porte-parole des intérêts états-uniens. Un rôle que les Etats-Unis avaient beaucoup hésité à accorder à l’un de leurs associés les plus stratégiques, le président colombien Alvaro Uribe, justement pour ne pas l’user au moment où le système politique colombien était sur le point de rompre avec cinq décennies de pacte d’alternance au pouvoir entre conservateurs et libéraux. C’est pourquoi, Lucio Gutierrez a commencé par marquer ses distances avec un personnage avec lequel il avait historiquement de nombreuses similitudes : Hugo Chavez. En effet, tout comme lui, Gutierrez provenait des rangs de l’armée et s’était prononcé contre la corruption du système des partis politiques en Equateur en jouant sa carrière militaire sur la participation à un coup d’Etat [2]. Mais les ressemblances s’arrêtaient là : Gutierrez était appelé à être le « bon côté » des nouveaux militaires insurgés contre le chaos politique. Il s’agissait d’un militaire « politiquement correct », qui avait en plus avec lui l’appui social du mouvement indigène équatorien.

Lucio Gutierrez devint alors le pari de l’administration états-unienne pour reprendre l’initiative dans un contexte difficile et complexe. C’est ce qui explique qu’à peine quelques semaines après sa prise de pouvoir, il ait pu compter sur l’appui sans restrictions de la Banque mondiale et du Fonds Monétaire International (FMI). Sa présence à la présidence de l’Equateur avait en plus l’avantage de faire participer le mouvement indigène au gouvernement et, à ce titre, d’avoir recours à lui pour légitimer les nouvelles stratégies définies par l’administration états-unienne.

De fait, le mouvement indigène mettrait huit mois à comprendre que dans le nouveau gouvernement, son rôle était bel et bien de légitimer une stratégie contre laquelle il s’était mobilisé pendant toute la décennie précédente. Un laps de temps trop long pour comprendre réellement les intérêts en jeu, et qui signifierait pour lui au bout du compte une facture trop élevée due à sa responsabilité dans la situation.

Dans ce processus, pendant que Gutierrez consolidait son poste au gouvernement, l’administration nord-américaine radicalisait sa position par rapport au conflit colombien et mettait en place une stratégie « du marteau et de l’enclume », énoncée dans le Plan Colombie. L’armée colombienne agirait en tant que marteau, l’armée équatorienne serait l’enclume. Pour y parvenir, l’administration de Gutierrez transféra des troupes, des vivres et de l’infrastructure de la frontière sud avec le Pérou vers la frontière nord avec la Colombie. Cela permit en outre au gouvernement colombien de commencer les fumigations à la frontière avec l’Equateur grâce à un cocktail dévastateur qui provoque la pollution des rivières, des forêts, des dommages à la santé des populations affectées, la destruction de cultures, l’exode des paysans et l’expulsion de leurs terres (un cocktail de produits chimiques à base de glyphosate, mais qui contient certaines autres substances nocives ; l’entreprise qui produit ce cocktail mortifère est Monsanto).

Le but véritable des fumigations est de créer un espace vide pour la guerre. Grâce à elles les colons, les paysans et les indigènes sont délogés du secteur, et on créait ainsi une sorte de no man’s land, une terre n’appartenant à personne qui servirait pour le combat contre la guérilla. Les Etats-Unis allouent d’importantes ressources et infrastructures pour ces affrontements, autant au gouvernement de Colombie qu’au gouvernement équatorien. Une défaite militaire de la guérilla colombienne, en plus de consolider le pouvoir de la bourgeoisie colombienne, pourrait bien se transformer en un scénario idéal pour une défaite manu militari du gouvernement belligérant d’Hugo Chavez, ou en tout cas elle permettrait de créer une base géopolitique pour l’acculer. C’est justement pour mettre au point cette stratégie militaire, au milieu de l’année 2004, que Donald Rumsfeld lui-même, le secrétaire états-unien à la Défense, se rendit en Equateur. L’offensive militaire la plus importante contre la guérilla colombienne était en train de se produire. A cet effet, le gouvernement états-unien jugea pertinent de renforcer ses alliances politiques dans la région en impliquant les pays andins dans le Plan Colombie.

Dans le même temps, en Equateur, l’ambassade états-unienne commença à jouer un rôle de premier plan dans des aspects qui apparemment n’avaient rien à voir avec le Plan Colombie ou la guerre, mais qui en réalité faisaient partie du même projet et de la même stratégie. Ce rôle actif fut révélé par les déclarations de son ex-ambassadrice en Equateur, Kristie Kenney, dans le sens où le pays devait approuver de manière prioritaire la « loi sur la biodiversité » et devait reconnaître le droit des multinationales qui étaient en litige avec l’Etat équatorien, essentiellement la pétrolière Oxy [3]. Cet appel à l’approbation d’une loi sur la biodiversité paraissait hors de contexte au moment où les troupes équatoriennes étaient en pleine mobilisation vers la frontière nord du pays et où les fumigations, entreprises par le gouvernement colombien, causaient des ravages dans la population paysanne et indigène sur cette frontière, en provoquant des déplacements importants.

La proposition de loi que l’ambassade états-unienne exhortait à approuver avait été réalisée avec l’appui de certaines fondations écologistes liées aux intérêts nord-américains (depuis le WWF ou Conservation International jusqu’aux ONG locales comme Ecociencia, Fundación Natura, etc.) et n’était pas du tout déconnectée de l’agenda états-unien pour la région. En réalité, ce qui était en jeu, c’était la définition des règles du jeu pour l’accès et le contrôle de ressources considérées aujourd’hui comme stratégiques à moyen et long terme : l’eau, le génome et la biodiversité.

L’administration nord-américaine considérait que la défaite militaire de la guérilla colombienne était une question de temps, et qu’une fois la région pacifiée, le temps des multinationales viendrait. Il ne faut pas oublier que l’une des filiales de Halliburton et du groupe Carlyle est Bechtel, qui gère des services d’eau à l’échelle planétaire et que la zone amazonienne de Colombie et d’Equateur est riche en ressources aquifères et en biodiversité. De fait, Bechtel a déjà une concession sur l’eau dans la province du Guayas, en Equateur, à travers l’entreprise Interaguas.

La demande de Kenney révélait donc les temps, les priorités et les stratégies de l’administration nord-américaine. Pourtant, pour mettre au point cette stratégie de façon cohérente, il était nécessaire que Lucio Gutierrez joue un rôle plus actif par rapport aux mouvements sociaux équatoriens, dans le sens où il lui fallait tendre la relation jusqu’à compromettre leur prestige politique et éventuellement leur enlever leur légitimité et les détruire.

Dans cette perspective, l’objectif stratégique - dans le sens militaire du terme - du gouvernement fut le mouvement indigène. Il s’agissait du mouvement social le plus important et le mieux organisé non seulement d’Equateur, mais de tout le continent. Sa participation politique dans les années 90 avait été spectaculaire. Il avait remis profondément en cause l’intolérance et l’autoritarisme du système politique. Il avait ouvert des brèches dans le consensus libéral qui furent à l’origine d’une usure profonde des institutions politiques, usure dont elles ne se sont pas encore remises. Les indigènes s’étaient élevés contre les discours d’une démocratie élitiste et d’un radicalisme des gauches qui ne les prenait même pas en compte comme acteurs sociaux.

C’est le mouvement indigène qui fit échouer la stratégie de réformes agraires de type néolibéral au milieu des années 90. C’est sa mobilisation qui entraîna la destitution de l’ex-président Abdalá Bucaram en 1997 et de Jamil Mahuad en janvier 2000. C’est son énorme prestige social qui propulsa à la présidence Lucio Gutiérrez en 2002. Avec son énorme capacité de mobilisation, le mouvement indigène équatorien était pour le gouvernement de Gutiérrez le sujet politique qu’il fallait non seulement démobiliser mais même détruire. Et il ne s’agissait pas d’un discours métaphorique, mais d’une exigence pratique de gouvernement : à mesure que Lucio Gutiérrez s’adaptait à l’agenda états-unien, il avait besoin d’espace politique pour négocier directement avec le système politique et les partis ; et à mesure qu’il négociait avec eux, la présence du mouvement indigène lui ôtait toute capacité de manœuvre et toute marge d’action. Mais en même temps, il avait besoin de cette caution, au moins jusqu’à ce qu’il ait consolidé son propre pouvoir.

Dans ce sens, Gutiérrez devait rompre avec le mouvement indigène équatorien une fois le projet historique de ce dernier sérieusement compromis et qu’il ait lui-même consolidé son propre pouvoir à l’intérieur du système politique équatorien. C’est pour cela que le gouvernement entreprit une fuite en avant en s’engageant dans le programme nord-américain, en approfondissant les politiques d’ajustement, en souscrivant des accords avec la Banque mondiale, en privatisant l’économie, en libéralisant les marchés, en appuyant les actions de l’administration Bush par rapport à la Zone de libre-échange des Amériques (ALCA, sigles en espagnol), puis en s’engageant dans les traités de libre-échange (TLC, sigles en espagnol) bilatéraux.

Plus le gouvernement évoluait vers la droite, plus le mouvement indigène, qui avait cru que les changements étaient possibles dans les petites parcelles de pouvoir que Gutiérrez leur avait cédées, perdait de sa légitimité. La population rendait les indiens directement responsables des politiques de droite. Ce processus a ôté toute légitimité au projet historique du mouvement indigène et l’a dénaturé. D’autre part, le gouvernement Gutiérrez initia une politique visant à générer des réseaux clientélistes depuis l’Etat et à disputer au mouvement indigène sa base fondamentale : les communautés.

Huit mois après son arrivée au pouvoir, l’alliance entre Lucio Gutiérrez et le mouvement indigène fut rompue, mais ce dernier se retrouva sérieusement affaibli par son expérience au gouvernement. Et c’est à partir de cette rupture que l’Etat commença à mener l’assaut contre les organisations indigènes, par une politique quasi-fasciste, de caractère clientéliste et corporatiste. En effet, le gouvernement coopta des dirigeants indigènes des communautés comme cadres de l’Etat, avec la consigne de casser l’organisation et de mobiliser les communautés pour le soutenir. Pour cela, il accorda littéralement des pics, des pelles, des sacs de riz aux membres de communautés en échange d’un appui total à ses politiques.

Dans le même but, il nomma comme ministre du Bien-être social un ex-président de la Confédération des Nationalités Indigènes de l’Equateur (CONAIE), Antonio Vargas, qui avait été le candidat à la présidence de la République d’une organisation indigène évangéliste financée par les Etats-Unis, la Fédération des Indigènes Evangélistes de l’Equateur (FEINE), et construisit une organisation indigène parallèle depuis l’Etat disputant à la CONAIE sa base. Il commença à poursuivre les dirigeants communautaires et nationaux qui résistaient. Il y eut même une tentative d’assassinat contre le président de la CONAIE, Leonidas Iza.

Le mouvement indigène fut attaqué dans son centre névralgique : ses communautés. Sa légitimité se vit hypothéquée par sa brève participation au gouvernement. Sa capacité de mobilisation commença à décliner adoptant face à cela une stratégie désespérée de survie. En peu de temps, le gouvernement arriva à faire ce qu’aucun autre n’avait réussi auparavant : détruire la capacité de mobilisation du mouvement indigène. Pour ce faire, il avait eu recours à des stratégies fascistes de persécution, de « corporatisation » et de création de clientélismes depuis l’Etat.

Lucio Gutiérrez eut dans cette stratégie un allié fondamental : la Banque mondiale. En effet, celle-ci conçut un projet à la mesure du mouvement indigène équatorien : le Projet de développement des peuples et des nationalités indigènes et afro-équatoriennes, PRODEPINE, qui apporta un soutien à la stratégie gouvernementale via l’octroi de fonds, de techniciens et de programmes. Grâce à ce projet le mouvement indigène, surtout au niveau provincial, se transforma : d’un mouvement social et politique, il devint une ONG disputant des ressources pour le développement ; ses dirigeants se transformèrent en « techniciens de l’ethno-développement » et en alliés fondamentaux du gouvernement.

Les ressources de la Banque mondiale étaient assignées aux communautés sous forme de primes ou de sanctions : celles qui décidaient de participer aux mobilisations convoquées par la CONAIE étaient sanctionnés par le PRODEPINE, qui leur refusait les moyens pour des projets productifs ou pour des travaux communautaires. Il faut rappeler qu’en Equateur, suite aux réformes néolibérales, il n’existe aucune politique d’Etat de soutien aux communautés indigènes. Celles-ci manquent en général d’assistance et de services médicaux de qualité, d’écoles, de collèges, de centres de santé, etc. L’économie communautaire ne peut compter sur aucune aide de l’Etat, bien que la sécurité et la souveraineté alimentaires du pays reposent sur elle.

C’est pour cela que l’importance acquise par le PRODEPINE en peu de temps s’avéra fondamentale. La structure clientéliste promue par ce programme permit la destruction des formes communautaires d’organisation et donna lieu à la formation d‘individualités et au développement de luttes internes entre les organisations de second rang pour capter les ressources offertes. Ceci sapa la capacité de mobilisation du mouvement indigène et la força à un repli stratégique de défense et de protection.

Dans ce processus, le gouvernement de Gutiérrez se montra de plus en plus agressif à l’égard de ses anciens alliés. Son action de division affecta l’unité de la CONAIE, qui éclata finalement entre l’organisation indigène de la sierra (ECUARUNARI) et celle de l’Amazonie (CONFENIAE). Le maillon faible de la CONAIE est sa branche amazonienne, elle l’est parce que l’Amazonie est le territoire le plus convoité par les multinationales qui considèrent comme important, sinon d’éliminer, du moins d’affaiblir la capacité de réponse et d’organisation des nationalités indigènes amazoniennes, face à l’exploitation pétrolière, celle du bois et l’exploitation pharmaceutique. [4]

De fait, pour pouvoir créer des mécanismes de contrôle politique des organisations indigènes, les transnationales pétrolières elles-mêmes ont créé des réseaux d’assistance clientélistes et paternalistes à travers leurs départements de développement des communautés. Ces services de développement communautaire ont pour tâche de coopter des dirigeants indigènes en les transformant en salariés des entreprises, de détruire les formes traditionnelles de vie au moyen d’un assistanat quotidien et permanent qui lie la survie des peuples et des nationalités indigènes à la volonté des entreprises.

Beaucoup de ces dirigeants, qui avaient travaillé avec les services de développement communautaire des transnationales, émergeront comme les nouveaux dirigeants de la régionale amazonienne de la CONAIE, avec l’appui déterminé du gouvernement de Gutiérrez. Atomisée, vivant avec le poids de l’Etat contre elle, l’organisation indigène et sociale la plus importante d’Equateur se replia et, en le faisant, céda du terrain politique au régime. Celui-ci savait qu’en contrôlant l’organisation indigène, il pouvait récupérer une marge de tranquillité et de manœuvre politique sur laquelle les gouvernements précédents ne pouvaient pas compter. Pour cela, il essaya de consolider ses alliances, à l’intérieur du système politique, avec les partis qui représentaient les groupes financiers de la côte équatorienne pour affronter ceux de la sierra, qui se présentaient comme ses adversaires les plus acharnés.

Il s’allia fondamentalement avec les groupes financiers Isaías (représentés dans le Partido Roldosista Ecuatoriano, PRE, qui disposait de 15% de la représentation parlementaire) et Noboa (représenté par le Partido Renovación Institucional Acción Nacional, PRIAN, qui en contrôlait, quant à lui, 10%). Avec ceux-ci et avec en plus son propre parti (Partido Sociedad Patriótica, 5% de la représentation parlementaire) et un groupe de députés transfuges qui avaient « cédé » leurs votes en faveur du gouvernement, Lucio Gutiérrez parvint à contrôler le Congrès national et par là même tout le système politique.

Une de ses premières décisions fut de changer la composition de la Cour suprême de justice, nommée par le Congrès, en désignant des juges proches tant du gouvernement que des groupes financiers qui l’appuyaient. Derrière cette manœuvre juridique et politique il y avait des décisions de poids : amnistier l’ex-président Abdalá Bucaram [5] ainsi que les banquiers qui étaient sous le coup de mandats d’arrêt depuis la crise financière de 1999, parmi lesquels Roberto Isaías, chef du groupe financier du même nom. Ces décisions, prises par le gouvernement de Gutiérrez, rendirent transparentes la composition et la dynamique du système politique équatorien et démontrèrent qu’il s’était lui-même construit comme un système corrompu et soumis aux intérêts corporatistes et patrimoniaux.

Alors que la société équatorienne se noyait dans le débat sur son système politique, le Plan Colombie se radicalisait, avec le transfert de troupes vers la frontière nord et la volonté du gouvernement d’ouvrir une nouvelle base militaire qu’il livrerait aux Etats-Unis, dans la région de San Lorenzo, dans la province d’Esmeraldas et près de la frontière du Pacifique avec la Colombie. Les fumigations provoquèrent des exodes de plus en plus importants de paysans et d’indigènes à la frontière entre l’Equateur et la Colombie, et les bandes paramilitaires colombiennes commencèrent à agir dans les provinces équatoriennes. Dans le même temps, le modèle économique néolibéral se radicalisa avec l’approbation de la loi de flexibilisation du travail, et le Congrès entama les formalités et le débat concernant la loi sur la biodiversité. En plus, comme invité de dernière heure, et après l’échec des négociations de Cancún [de l’OMC] et de Miami [sur l’ALCA] en 2003, le gouvernement états-unien décida de passer à une stratégie de négociation bilatérale et invita au dernier moment l’Equateur à négocier un TLC, conjointement avec la Colombie et le Pérou.

C’est dans ce contexte, à partir de décembre 2004, que commencèrent les mobilisations sociales contre Lucio Gutiérrez, essentiellement dans la ville de Quito, avec comme principal mot d’ordre le rejet des décisions adoptées par le gouvernement quant à la modification de la composition de la Cour suprême de justice. Derrière cela, il y avait la préoccupation des groupes financiers de la sierra qu’une nouvelle Cour suprême de justice contrôlée directement par les groupes Isaías et Noboa exercent une pression juridique contre eux et affaiblissent leur pouvoir. C’est pour cela que les médias de la sierra firent cause commune avec les banques et les groupes financiers de cette région, et devinrent des caisses de résonance de la critique sociale contre les décisions adoptées par le régime.

Pourtant, la goutte d’eau qui fit déborder le vase fut la décision de cette même Cour suprême de revoir les charges pénales contre les ex-présidents Abdalá Bucaram et Gustavo Noboa [6]. A partir de là, il devenait clair que les groupes financiers qui contrôlaient la Cour suprême dirigeraient leurs batteries contre les groupes financiers de la sierra : la question était de savoir quand.

C’est dans ces circonstances que se produisit une mobilisation sociale dont l’axe était la moralisation du système politique. Il s’agissait d’un discours politiquement ambigu, mais qui pourtant favorisait le ralliement des classes moyennes de la population généralement peu enclines à assumer des positions politiques plus radicales. Le gouvernement essaya d’abord d’occulter ces mobilisations, et ensuite de leur ôter toute légitimité en alléguant qu’il s’agissait en fait d’un groupe de « forajidos », de « hors-la-loi ». La mobilisation reprit à son compte cette appellation lancée par le gouvernement de Gutiérrez et se renforça sur la base du rejet de la corruption du système politique. La pression exercée par les groupes financiers de la sierra et les médias était également forte. Les militaires équatoriens se virent obligés également d’assumer une position en défense de la moralisation du système politique. Grâce à cet argument de la morale, les groupes financiers de la sierra réussirent à ce que la mobilisation réduise en quelques semaines la marge politique du régime, jusqu’à l’affaiblir complètement. Le gouvernement vacilla et finit par tomber en avril 2005.

Avec le nouveau gouvernement (présidé par l’ex-vice-président, Alfredo Palacio), l’énergie sociale déchaînée pendant les journées d’avril se transforma en une sorte de soupape de sécurité pour l’énergie politique, qui permit une réarticulation des mouvements sociaux en Equateur. Le mouvement indigène équatorien, qui n’a joué aucun rôle dans les mobilisations qui ont abouti à la destitution de Lucio Gutiérrez, a aujourd’hui l’opportunité de se recomposer, et l’une de ses priorités est d’exiger du nouveau gouvernement de mettre fin au PRODEPINE de la Banque mondiale, qui était alors en train d’en négocier la deuxième phase. D’autre part, les assemblées de quartier et de district se multiplient appelant à une réforme totale du système politique équatorien et décrétant un état de mobilisation social permanent.

Mais le nouveau gouvernement oscille entre la prudence et la concession. C’est un gouvernement politiquement fort car il trouve sa légitimité dans les mobilisations citoyennes de plus en plus importantes, mais qui se présente comme faible et manquant de marges de négociations par rapport à l’ambassade états-unienne et au système politique.

En effet, par rapport au Plan Colombie, l’ambiguïté de sa position favorise en réalité la guerre. Par rapport à la question du modèle économique, il tente d’opérer de légères modifications au modèle néolibéral, mais fait rapidement marche arrière en changeant les autorités économiques qui avaient accédé au gouvernement avec l’appui des mouvements sociaux. Sous la pression des groupes financiers, il cède des positions et des espaces de pouvoir, en leur accordant de nombreux postes dans le gouvernement (Banque centrale, Secrétariat de la production, etc.) Il appuie la revendication des mouvements sociaux d’une assemblée constituante et laisse en même temps le pouvoir de décision au sujet de cette assemblée au système politique. Il décide de poursuivre les négociations du TLC avec les Etats-Unis, alors qu’il avait fait des déclarations explicites contre ce traité bilatéral devant les mouvements sociaux lors de son entrée en fonction.

C’est la raison pour laquelle les mouvements sociaux commencent à contester le régime et à prendre leurs distances par rapport au gouvernement. Le mouvement indigène, dans une démonstration de la force qu’il commence à récupérer, a mobilisé plus de dix mille indigènes contre les négociations du TLC et a averti le président Alfredo Palacio que la signature du TLC pourrait provoquer de graves convulsions sociales. Le régime a accusé le coup et décidé de reporter les négociations du TLC à plus tard, pour essayer de gagner du temps. [7]

Toutefois, le système politique équatorien, qui est l’expression politique des oligarchies au pouvoir, tente de confisquer à son profit l’énergie sociale produite dans cette conjoncture. Son intention est de canaliser toute cette énergie politique vers les échéances électorales de 2006. Il utilise la démocratie comme ressource du pouvoir et fait, paradoxalement à la théorie politique, de la participation et du débat électoral l’instrument stratégique qui légitime les groupes de pouvoir eux-mêmes. Les mouvements sociaux, dont le mouvement indigène, ont compris que la politique, telle qu’elle est codifiée dans le discours libéral, est en réalité un dispositif destiné à légitimer le pouvoir, et pour cette raison ils se mettent au défi de récupérer la démocratie, de la décoloniser et de la reconstruire depuis la participation sociale.

Notes :

[1[NDLR] Article rédigé fin 2005, avant la victoire électorale d‘Evo Morales le 18 décembre 2005.

[2[NDLR] L’auteur fait référence soulèvement ou coup d’Etat militaire et indigène u 21 janvier 2000.

[3[NDLR] Le 15 mai 2006, le gouvernement équatorien a résilié le contrat d’exploitation de l’entreprise transnationale Occidental Petroleum Corporation (OXY) qui opérait dans l’ouest du pays suite à des irrégularités légales commises par l’entreprise. Il s’agit sans conteste d’une victoire du mouvement social qui réclamait depuis longtemps l’expulsion de cette transnationale états-unienne.

[4[NDLR] Consultez le dossier « L’Amazonie équatorienne, butin des entreprises pétrolières » sur le RISAL.

[5[NDLR] Abdalá Bucaram Ortiz fut élu président de la République d’Equateur pour la période d’août 1996 à août 2000. Il fut cependant rapidement renversé par le mouvement social (1997) et quitta le pays pour se réfugier au Panama suite aux accusations de corruption dont il faisait l’objet.

[6[NDLR] Gustavo Noboa Bejarano, vice-président de la République entre 1998 et 2000 dans le gouvernement de Jamil Mahuad, devint président de la République équatorienne après le soulèvement du 21 janvier 2000. Suite aux élections de 2002 et à la victoire de Lucio Gutierrez, il a fuit la justice de son pays qui l’avait inculpé d’irrégularités dans la renégociation de la dette extérieure, en favorisant les détenteurs de bons qui ont pu ainsi réalisé de plantureux profits sur le dos du pays.

[7[NDLR] Le 15 mai 2006, le gouvernement équatorien a résilié le contrat d’exploitation de l’entreprise transnationale Occidental Petroleum Corporation (OXY) qui opérait dans l’ouest du pays suite à des irrégularités légales commises par l’entreprise. Il s’agit sans conteste d’une victoire du mouvement social qui réclamait depuis longtemps l’expulsion de cette transnationale états-unienne.
Suite à cette mesure, les négociations pour la signature d’un traité d elibre-échange ont été interrompues alors qu’elles ont abouti pour la Colombie et le Pérou.

Source : Revue de l’Observatorio Social de América Latina (http://osal.clacso.org/), n°18, septembre-décembre 2005.

Traduction : Marie-José Cloiseau, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net).

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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