En marge du sommet avec l’Union europ√©enne
Une nouvelle Am√©rique latine √ Vienne
par Bernard Cassen
Article publiť le 13 juin 2006

Ce que l’on retiendra du sommet Union europ√©enne - Am√©rique latine et Cara√Įbes, tenu √ Vienne, le 12 mai dernier, c’est la confirmation par le pr√©sident bolivien Evo Morales de la nationalisation - mot devenu tabou en Europe - des compagnies d’hydrocarbures de son pays. Et la promotion publique, par le Venezuela, la Bolivie et Cuba, de principes de commerce international fond√©s sur la solidarit√© et la coop√©ration.

¬« C’est Lula qui m’appelait au t√©l√©phone... ¬ » Ce samedi 13 mai, le pr√©sident v√©n√©zu√©lien Hugo Ch√°vez, apr√®s s’√™tre √©clips√© quelques minutes dans les coulisses, regagne son si√®ge et reprend le micro √ la tribune de cette salle de Vienne o√Ļ se tient la session de cl√īture des trois journ√©es du forum Enlazando alternativas (¬« Tisser des alternatives ¬ »). Un forum organis√© pour porter des messages en rupture avec ceux du IVe sommet entre l’Union europ√©enne, l’Am√©rique latine et les Cara√Įbes qui, la veille, a r√©uni dans la capitale autrichienne cinquante-huit chefs d’Etat ou de gouvernement des deux continents. La composition de la tribune ne doit rien au hasard : au centre, une petite table rouge o√Ļ M. Ch√°vez est entour√© de M. Carlos Lage, vice-pr√©sident de Cuba, et de M. Evo Morales, pr√©sident de la Bolivie ; √ gauche et √ droite, deux tables vertes o√Ļ sont assis des repr√©sentants des mouvements organisateurs du contre-sommet : respectivement quatre Europ√©ens et quatre Latino-Am√©ricains.

Sans r√©v√©ler le contenu de sa conversation avec le pr√©sident br√©silien, M. Ch√°vez poursuit en s’adressant √ la salle bond√©e et enthousiaste : ¬« Lula est un camarade. Il faut le soutenir ! ¬ » Et, se tournant vers l’un des quatre Latino-Am√©ricains, M. Jo√£o Pedro Stedile, porte-parole du Mouvement des sans-terre br√©siliens, dont chacun conna√ģt la position extr√™mement critique √ l’√©gard de la politique de son gouvernement, il lui dit : ¬« Jo√£o Pedro, j’esp√®re bien que tu vas voter pour Lula [1] ! ¬ » L’int√©ress√© confirme d’un hochement de t√™te. M. Ch√°vez ne manque jamais une occasion publique, surtout devant des rassemblements de mouvements sociaux latino-am√©ricains [2], profond√©ment d√©√ßus par les politiques orthodoxes men√©es √ Bras√≠lia, de r√©affirmer son appui - certains diront sa caution - √ son coll√®gue br√©silien.

Le spectacle offert par cette salle d’une grande capitale europ√©enne, √ des milliers de kilom√®tres du sous-continent, est une mise en sc√®ne tr√®s parlante de l’ampleur des changements en cours en Am√©rique latine. On comprend qu’elle d√©concerte des observateurs se complaisant dans une vision superficielle, car d√©connect√©e du contexte local, qui met prioritairement l’accent sur l’affrontement entre ¬« deux gauches ¬ ». D’un c√īt√©, une gauche ¬« mod√©r√©e ¬ » et ¬« raisonnable ¬ » qu’incarneraient la pr√©sidente chilienne Michelle Bachelet (√©lue le 15 janvier 2006), le pr√©sident uruguayen Tabar√© V√°zquez (√©lu le 31 octobre 2004), voire le pr√©sident costaricien Oscar Arias (√©lu le 5 f√©vrier 2006), et qui aurait M. Luiz In√°cio Lula da Silva pour chef de file ; de l’autre, une gauche (m√™me si elle ne se reconna√ģt pas dans ce terme) qualifi√©e de ¬« populiste ¬ » contre laquelle se d√©cha√ģnent Washington, les milieux financiers internationaux, les transnationales et les grands m√©dias, et que seules les convenances diplomatiques ont emp√™ch√© la plupart des dirigeants europ√©ens de fustiger ouvertement √ Vienne, sommet officiel oblige.

Cette gauche est symbolis√©e par l’axe Caracas-La Paz. Un axe qui se prolonge dans les Cara√Įbes jusqu’√ La Havane, et qui pourrait bien se d√©ployer jusqu’√ Lima dans l’hypoth√®se o√Ļ le candidat dit ¬« nationaliste ¬ », M. Ollanta Humala, remporterait le second tour de l’√©lection pr√©sidentielle du P√©rou contre le ¬« social-d√©mocrate ¬ » Alan Garc√≠a, le 4 juin [3], et m√™me jusqu’√ Managua si, le 5 novembre prochain, le sandiniste Daniel Ortega acc√©dait √ nouveau √ la pr√©sidence du Nicaragua. Et pourquoi pas jusqu’en Equateur, o√Ļ l’√©lection pr√©sidentielle aura lieu le 15 octobre, et o√Ļ la ¬« contagion ¬ » v√©n√©zu√©lienne et bolivienne est d√©j√ palpable. En t√©moigne l’appui du pr√©sident sortant, M. Alfredo Palacio, sous la pression populaire, √ la toute r√©cente d√©cision de son ministre de l’√©nergie, M. Iv√°n Rodr√≠guez, d’annuler le contrat d’exploitation de la compagnie p√©troli√®re am√©ricaine Occidental Petroleum, le plus important investisseur √©tranger du pays, et de saisir ses actifs, √©valu√©s √ 1 milliard de dollars (780 millions d’euros).

Le cas de l’Argentine est plus complexe, car le pr√©sident ¬« p√©roniste ¬ » Nestor Kirchner n’appartient √ aucune des deux cat√©gories, tout en menant des politiques puis√©es dans la panoplie de l’une et de l’autre.

Le premier enseignement √ tirer de cette anecdote qu’est l’appel t√©l√©phonique impromptu de Lula - en fait, les deux dirigeants se parlent ou se voient constamment - ainsi que des propos de M. Ch√°vez est que, au-del√ des divergences entre ces deux ¬« gauches ¬ » au pouvoir, il existe entre elles une profonde solidarit√© fond√©e sur leurs int√©r√™ts respectifs bien compris face aux Etats-Unis, et accessoirement face √ l’Union europ√©enne. Chacune a besoin de l’autre.

Au sommet des Am√©riques √ Mar del Plata (Argentine) [4], les 4 et 5 novembre 2005, c’est M. Ch√°vez qui a √©t√© le fer de lance et le porte-parole de la contestation de la Zone de libre-√©change des Am√©riques (ZLEA, ou ALCA en espagnol et portugais) [5] et de son ¬« enterrement ¬ » de fait.

Les dirigeants des pays membres du Mercosur (Argentine, Br√©sil, Paraguay, Uruguay, rejoints en d√©cembre par le Venezuela) ne voulaient pas de ce projet, mais exprim√®rent leur opposition en termes relativement diplomatiques. Ils ne furent pas f√Ęch√©s que le pr√©sident v√©n√©zu√©lien, lui, mette ouvertement les pieds dans le plat. Ce fut l√ un √©chec diplomatique majeur pour le pr√©sident am√©ricain - qui voyait dans la ZLEA le vecteur du contr√īle politique et √©conomique du continent par Washington -, ainsi que pour ses deux oblig√©s inconditionnels, le pr√©sident mexicain Vicente Fox et son homologue colombien Alvaro Uribe.

Traité commercial subversif

Face √ la mont√©e des mouvements populaires, notamment des organisations indig√®nes, dans tout l’h√©misph√®re, les dirigeants ne sauraient n√©gliger le brevet de progressisme et d’ind√©pendance vis-√ -vis des Etats-Unis que conf√®re un soutien visible de MM. Ch√°vez et Morales. Par ailleurs, l’ampleur des rentr√©es financi√®res dues aux exportations d’hydrocarbures permet √ Caracas de mener une diplomatie d’influence, et pas seulement en Am√©rique latine [6]. Ainsi, entre autres, par l’acquisition de 1,6 milliard de dollars de bons du Tr√©sor argentin, ou par les achats de marchandises produites par des entreprises abandonn√©es par leurs propri√©taires et r√©cup√©r√©es par leurs salari√©s en Uruguay. M. Lula da Silva a parfaitement conscience des dimensions politiques et √©conomiques de l’ombre port√©e de la r√©volution bolivarienne, et d’abord dans son propre pays [7].

Par ailleurs, dans son aspiration √ un leadership sud-am√©ricain face au reste du monde, qu’il voudrait concr√©tiser par un si√®ge de membre permanent du Conseil de s√©curit√© de l’Organisation des nations unies (ONU), le Br√©sil a besoin de s’installer au ¬« centre ¬ », entre une droite proam√©ricaine et une gauche ¬« r√©volutionnaire ¬ ». Il peut ainsi se pr√©senter en point d’√©quilibre et en garant de la stabilit√© r√©gionale. Donc, face √ Washington, n√©gocier en relative position de force, y compris pour la protection de la totalit√© de la grande ¬« famille ¬ » latino-am√©ricaine.

Cette posture br√©silienne n’est pas pour d√©ranger M. Ch√°vez, bien au contraire. Elle lui donne davantage de marges de manŇ“uvre, et il en use. En particulier pour la r√©int√©gration de Cuba comme membre de plein droit, et m√™me comme membre √©minent de la communaut√© latino-am√©ricaine des nations. A la tribune de Vienne, sous les applaudissements de la salle et du reste de la tribune, M. Stedile a ainsi pu lancer : ¬« Toi, Ch√°vez, et toi, Evo, ne seriez pas ici sans Cuba et sans Fidel ¬ », propos que les deux pr√©sidents ont chaudement approuv√©s, et sur lesquels ils sont m√™me revenus dans leurs interventions ult√©rieures. C’est bien, ont-ils soulign√©, parce que la r√©volution cubaine, malgr√© toutes les vicissitudes qu’elle a connues, a pu ¬« tenir ¬ » pendant presque un demi-si√®cle contre les agressions am√©ricaines de tous ordres qu’elle a pu essaimer, mais sous d’autres formes, sur le continent.

Non pas que MM. Ch√°vez et Morales aient la moindre intention d’adopter le mod√®le cubain, ce que M. Fidel Castro serait le premier √ leur d√©conseiller. Mais, au-del√ de l’appui consid√©rable que La Havane a apport√© au Venezuela, ne serait-ce que pour √©radiquer l’analphab√©tisme et pour b√Ętir un syst√®me de sant√© publique dont, pour la premi√®re fois dans l’histoire, la totalit√© de la population peut b√©n√©ficier (et qui va √™tre √©tendu √ la Bolivie), les deux dirigeants √©prouvent une profonde reconnaissance historique envers Cuba. S’y ajoute une forte admiration personnelle pour M. Castro.

Le fait nouveau est que les propos de MM. Ch√°vez et Morales aient pu √™tre applaudis par une salle dont la moiti√© des participants √©taient des responsables de mouvements sociaux europ√©ens, tr√®s critiques du r√©gime cubain de parti unique. Une dynamique et une prise de conscience g√©opolitiques, favoris√©es par la pr√©sence de nombreux d√©l√©gu√©s latino-am√©ricains, ont pris le pas sur les autres consid√©rations [8]. De ce point de vue, Cuba doit beaucoup au travail p√©dagogique des deux pr√©sidents, et en particulier de M. Morales, qui arrivait en Europe aur√©ol√© du prestige d’avoir nationalis√© les compagnies √©trang√®res d’hydrocarbures de la Bolivie √ peine deux semaines auparavant.
Mais MM. Ch√°vez et Morales venaient aussi √ Vienne avec une arme √ tr√®s fort impact politique dans le d√©bat europ√©en et mondial sur le libre-√©change : un instrument juridique, sign√© √ La Havane le 29 avril pr√©c√©dent par les pr√©sidents bolivien, cubain et v√©n√©zu√©lien, √©tablissant des normes de commerce international en rupture radicale avec celles de tous les accords de libre-√©change existants ou en projet. En particulier, des trait√©s d’association (comprenant des accords de libre-√©change) √©voqu√©s dans la d√©claration finale du sommet officiel [9], entre l’Union europ√©enne, d’un c√īt√©, et le Mercosur, la Communaut√© andine des nations (CAN) et l’Am√©rique centrale, de l’autre. Cet instrument est le ¬« trait√© de commerce entre les peuples ¬ » - d√©nomination propos√©e par M. Morales - et se situe dans le cadre de l’Alternative bolivarienne pour les peuples de notre Am√©rique (ALBA) sign√©e le 14 d√©cembre 2004 entre Cuba et le Venezuela [10], et que la Bolivie a √©galement faite sienne.

Il suffit de lire ce document pour en mesurer le caract√®re subversif, non seulement en Am√©rique latine mais aussi en Europe. Pour la premi√®re fois, un trait√© commercial pose comme priorit√©s la solidarit√© (et non pas la concurrence), la cr√©ation d’emplois, l’insertion sociale, la s√©curit√© alimentaire et la pr√©servation de l’environnement entre les pays contractants. Les acteurs principaux en sont les entreprises publiques, bi- ou trinationales, mixtes, et les coop√©ratives.

Les accords d’application bi- ou trilat√©raux conclus entre les trois Etats signataires contournent les circuits financiers, et reposent parfois sur le troc (par exemple, des prestations de sant√© ou d’√©ducation contre du p√©trole). Au poste de commandement est plac√©e la volont√© politique et non pas la ¬« libert√© ¬ » du commerce.

On est √ mille lieues des clauses de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), de l’Accord g√©n√©ral sur le commerce des services (AGCS), et m√™me du Mercosur. Sans parler de tous les accords de libre-√©change que l’Union europ√©enne a d√©j√ conclus avec des pays tiers m√©diterran√©ens, le Chili, le Mexique, etc., des trait√©s bilat√©raux impos√©s par les Etats-Unis, et, bien entendu, des r√®gles du march√© unique europ√©en.

On objectera que ce type d’accord repose largement, au moins dans l’imm√©diat, sur les ressources √©nerg√©tiques du Venezuela et de la Bolivie, et qu’il ne concerne, √ ce jour, que des pays peu d√©velopp√©s. Mais combien d’autres pays, tout aussi peu d√©velopp√©s, se voient contraints d’accepter, bilat√©ralement ou multilat√©ralement, via l’OMC, des accords in√©gaux sans qu’y soit prise en compte la moindre consid√©ration de caract√®re social ou √©cologique ?

Il y a beaucoup √ apprendre de l’ALBA, y compris pour les √©changes entre √©conomies industrialis√©es. Si le sommet officiel de Vienne a eu une utilit√©, c’est bien d’avoir permis que, √ sa marge, il ait pu √™tre d√©montr√©, faits √ l’appui, qu’un autre commerce est non seulement possible mais d√©j√ mis en pratique. La le√ßon ne sera pas perdue pour tous les mouvements √ la recherche d’alternatives aux dogmes libre-√©changistes - qui constituent le noyau dur du n√©olib√©ralisme - dont, malgr√© leurs effets n√©fastes d√©j√ constat√©s, l’Union europ√©enne continue √ se faire la propagandiste, tant en son sein qu’en direction du reste du monde.

Notes :

[1Le premier tour de l’√©lection pr√©sidentielle, o√Ļ M. Luiz In√°cio Lula da Silva sollicitera le renouvellement de son mandat de quatre ans, aura lieu le 1er octobre au Br√©sil.

[2Ce fut le cas en particulier lors des Forums sociaux mondiaux de Porto Alegre (janvier 2005) et de Caracas (janvier 2006).

[3[NDLR] Depuis la parution de cet article dans l’√©dition du mois de juin du Monde diplomatique, le second tour des √©lections pr√©sidentielles p√©ruviennes a eu lieu et a √©t√© remport√© par Alan Garcia.
Consultez le dossier ¬« L’√©nigmatique Ollanta Humala ¬ » sur le RISAL.

[4[NDLR] Consultez le dossier ¬« L’ALCA en panne¬ » sur RISAL.

[5[NDLR] Consultez nos articles sur la ¬« Zone de libre-√©change des Am√©riques et les trait√©s de libre-√©change ¬ » .

[6Via la compagnie p√©troli√®re nationale PDVSA, qui dispose d’une filiale aux Etats-Unis, le Venezuela fournit du fuel domestique √ prix r√©duits √ des communaut√©s et collectivit√©s locales de ce pays, √ la grande fureur de l’administration Bush.

[7Le Mouvement des sans-terre (MST) a passé des accords directs avec le gouvernement de Caracas pour des actions de formation des organisations paysannes vénézuéliennes.

[8La d√©claration finale des mouvements sociaux et citoyens organisateurs du contre-sommet de Vienne est disponible en espagnol √ www.alternativas.at/.

[10Lire Emir Sader, ¬« Alternatives latino-am√©ricaines ¬ », Le Monde diplomatique, f√©vrier 2006.

Source : TOUS DROITS R√‰SERV√‰S ¬© Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr/), juin 2006.

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