Mexique
Lázaro Cárdenas ou la révolution au pouvoir
par Thibaut Kaeser
Article publié le 2 août 2006

Lázaro Cárdenas incarna la Révolution mexicaine dans les faits en devenant président à la fin des années 1930. Sa politique sociale et indépendante permit le développement et l’affirmation de son pays sur la scène mondiale.

Il est parfois connu comme le Roosevelt ou le de Gaulle mexicain. Si ces comparaisons peuvent être flatteuses, elles ne permettent cependant pas de prendre l’entière mesure de l’oeuvre réalisée par Lázaro Cárdenas del Río de 1934 à 1940. Né le 21 mai 1895 dans la bourgade de Jiquilpan de Juárez (Michoacán), Lázaro grandit dans une luxueuse maison, un cadeau d’une riche tante, qui contraste avec son milieu familial modeste. Son père tient une épicerie et vend des produits pharmaceutiques aux nécessiteux, tandis que sa mère, pieuse catholique, a la réputation d’une sainte. Il est bon élève et nourrit sa fibre patriotique en apprenant l’histoire nationale jusqu’à l’âge de 16 ans, lorsque son père décède. En tant que fils aîné, il assume désormais la subsistance de ses sept frères et soeurs et, durant deux ans, travaille pour le secrétariat de la préfecture locale où il apprend le métier d’imprimeur et d’éditeur. Mais la Révolution mexicaine vit à l’heure de la dictature du général Victoriano Huerta. Les troupes gouvernementales saccagent l’imprimerie qui a diffusé un manifeste jugé subversif. Elles cherchent des coupables. Le 18 juin 1913, Lázaro s’enfuit de Jiquilpan et épouse la cause révolutionnaire : elle sera désormais sa raison de vivre.

Dans une nation scindée en factions dirigées par des caudillos plus ou moins probes, l’adolescent rejoint d’abord les troupes du général Aragón, pour lequel il rédige la correspondance. Il combat Huerta, bientôt destitué, avant de gagner les rangs de Calles. Au nom de la nouvelle Constitution révolutionnaire de 1917 - la plus progressiste de son temps -, il guerroie contre Pancho Villa et les Indiens yaquis rebelles, gradant rapidement malgré des échecs militaires et de sévères blessures. En pacifiant la région de Veracruz, il est heurté par la puissance des compagnies pétrolières étrangères et s’interroge sur le sens de son combat. A 25 ans, il est le plus jeune général alors que la paix semble mettre un terme à un cycle révolutionnaire tourmenté (1910-20).

Gouverneur intérimaire du Michoacán puis commandant militaire de divers Etats, il manifeste des qualités d’homme intègre et honnête, attentif aux doléances des populations. Goûtant finalement peu à la vie en uniforme, Cárdenas veut désormais se consacrer à la vie publique de son pays qui, las d’une révolution qui n’en finit pas de se finir, peine à trouver une stabilité institutionnelle. Or, Calles, son mentor militaire puis politique, devient l’homme fort de l’après-Révolution ; El Jefe Máximo a la haute main sur la politique nationale.

Elu gouverneur du Michoacán en 1928, Cárdenas expérimente avec succès sa vision politique à une échelle régionale. Il lance des projets d’irrigation, distribue des terres, construit des infrastructures, développe l’éducation. Assurée du soutien de corps de métiers organisés, son administration efficace et remarquée illustre les postulats profondément réformateurs de la Révolution mexicaine.

Il poursuit son ascension à la présidence du parti dominant, le Parti national révolutionnaire (1930-1, le PNR est l’ancêtre du Parti Révolutionnaire Institutionnel, PRI). Puis, après avoir été brièvement ministre, il quitte ses fonctions dans l’optique de la présidentielle de 1934. Sa fidélité à Calles lui assure le soutien du Jefe Máximo, qui pense avoir en main une nouvelle et talentueuse marionnette. Erreur. Cárdenas a une ambition nationale autre que celle d’une lutte perpétuelle, feutrée ou violente, entre caciques.

Dès sa prise de fonction le 1er décembre 1934, Cárdenas prend le pouls du pays en le parcourant en tous sens, tel un missionnaire grave et consciencieux. Acharné au travail, bon pédagogue et fin orateur, il parle aux humbles qui, enthousiastes, le suivent dans sa politique populaire de grande envergure axée autour des grands postulats exprimés lors de l’éclatement de la Révolution mexicaine : l’agrarisme, l’indigénisme, le socialisme libre (ici canalisé par les institutions), le patriotisme.

Cárdenas s’appuie sur la classe ouvrière et paysanne, qui se rénove et s’organise dans de grandes confédérations dynamiques (CTM et CNC). Il soutient leurs revendications, approuve leurs grèves. Le pays est en effervescence. La Révolution a-t-elle trouvé son président ? Calles exprime son désaveu face à la politique sociale de son ancien protégé ; en 1936, El Jefe Máximo est exilé aux Etats-Unis. Le mouvement fascisant sinarquiste agite la rue, certains craignent une administration bolchevique ; en 1938, le putsch manqué du général Cedillo n’impose aucune volte-face à l’orientation du régime. Cárdenas a le champ libre.

Les nationalisations suivent : les chemins de fer, puis le pétrole - un lourd dossier. En nommant une commission d’experts qui démontre les abus résultants d’une relation économique inégale, Cárdenas met Londres et Washington face à leurs responsabilités. Les tractations sont tendues. Le 18 mars 1938, l’expropriation de dix-sept compagnies anglo-américaines est signée (et non leur spoliation car elles sont remboursées en 1942) et la compagnie nationale PEMEX créée -, ce qui favorise le décollage industriel du Mexique. L’Angleterre rompt ses relations diplomatiques, tandis que les Etats-Unis de Franklin Delano Roosevelt temporisent, notamment par le biais de l’ambassadeur Josephus Daniels, ami personnel de Cárdenas. C’est un triomphe.

Parallèlement, Cárdenas lance la plus grande réforme agraire jamais opérée en Amérique latine. En six ans, 18 millions d’hectares sont distribués pacifiquement à plus d’un million de familles sur la base du principe de la propriété collective de la terre (ejido). Bénéficiant d’infrastructures modernes, le pays profond a le sourire aux lèvres, tandis que la Cristiade (1926-9), une insurrection de paysans et d’Indiens pieux contre l’anticléricalisme agressif du pouvoir, se termine vraiment.

Internationalement, le Mexique se positionne clairement à gauche. Dès le déclenchement de la guerre civile d’Espagne, Cárdenas, antifasciste convaincu malgré des relations économiques un temps pragmatiques avec Berlin, soutient la République assiégée et lui envoie des armes. A la fin du conflit, il accueille près de quarante mille réfugiés sans distinction de sensibilité politique, dont nombre d’intellectuels.

Il couronne sa tâche par une ample campagne d’alphabétisation, l’implantation d’un système éducatif libre, laïc et gratuit (orienté et qualifié de socialiste), et la création du Département des affaires indigènes, qui prend en considération les mondes autochtones dans une optique d’incorporation. Le Mexique vit des heures fastes sur le plan culturel ; il assume désormais pleinement son identité métisse et plurielle grâce à une archéologie et une ethnologie active au sein d’universités énergiques.

El Cardenato se termine cependant par un recentrement. Afin d’éviter la déstabilisation d’un vaste pays bouleversé en si peu de temps, Ávila Camacho, guère radical, est élu en 1940. Cárdenas quitte le pouvoir, admiré partout en Amérique latine pour avoir tenu tête à Londres et à Washington en défendant sa politique avec fermeté et fierté. Il retourne cependant au gouvernement comme ministre de la Guerre et de la Marine (1942-5), lorsque le Mexique - on l’oublie souvent - s’engage aux côtés des Alliés grâce à son pétrole et, plus modestement, lors de la reconquête des Philippines durant la guerre du Pacifique. En 1945, México, conforté dans ses positions, apparaît comme un acteur émergent sur la scène internationale.

Puis, retiré dans sa propriété du lac Pátzcuaro, Cárdenas dirige des projets qui lui tiennent à coeur dans le domaine du développement rural et de l’éducation. Ses rares interventions sont écoutées comme celles d’un sage. Il s’oppose à l’intervention US contre le Guatemala d’Arbenz en 1954, soutient Cuba par anti-impérialisme dans une guerre froide qui, sous les latitudes latino-américaines, devient brûlante. Il parle de droits de l’homme et s’inquiète du fourvoiement du régime qui, sous la poigne du PRI, souffre de carences démocratiques et d’immobilisme idéologique malgré sa stabilité et son développement. On le réclame, mais Cárdenas respecte la règle selon laquelle un président mexicain n’est élu que pour un sexenio. Il meurt le 19 octobre 1970 à Mexico, célébré comme l’homme d’Etat le plus droit et le plus compétent du XXe siècle mexicain pour avoir incarné les principes de la Révolution.

Source : La Courrier (http://www.lecourrier.ch/), août 2006.

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